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C. M.

mardi 4 juin 2019

Fiction, JEANNE BENAMEUR, "Otages intimes"

Pages vagabondes

Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.


Jeanne Benameur - OTAGES INTIMES, éd. Actes Sud, 2015
Roman, violence, guerre, reconstruction de soi, amitié, amour


Etienne est photographe de guerre. Pris en otage, il servira finalement de monnaie d'échange. Délivré alors de ses geôliers, est-il pour autant pleinement libre ? Peut-il tout effacer, lui, homme de terrain, au cœur des conflits, témoin de l'histoire ?
Etienne sent le besoin de se reconstruire, se questionner, se repositionner dans le monde. Pour cela il repart dans son village natal, retrouver son enfance, sa mère, douce figure aimante, et ses deux amis de toujours. Enzo est menuisier et musicien, Jofranka est avocate, elle aide les femmes victimes de guerre. Des liens très forts d'amour et d'amitié les unissent tous trois. Ils forment une entité, belle, pétrie de failles, de fragilités. C'est en nous introduisant dans le sanctuaire de leur amitié que se révèlent les diverses prises d'otages, intimes, que finalement, tout un chacun vit.



De vous à moi, de moi à vous...


Le retour à la vie ordinaire n'est pas facile. Ta prise d'otage, subie, physique, se mue en une autre prise d'otage, plus sournoise, immuable. Témoin de toute l'horreur, tu dois retrouver ta part d'humain. Mais cette femme ? Fuyant avec ses enfants. Croisée du regard. Qu'est-elle devenue ? Son souvenir te hante. Tellement de questions à jamais sans réponses feront ta nouvelle geôle. Ta chère mère et tes amis sont là, tu entres en résonance avec eux, et vous tous devrez vous débrouiller avec votre fragilité d'être humain.



Extraits

Irène qui retrouve enfin son fils, Etienne, libéré :

"Elle ne sait plus comment soudain elle a senti le poids de son fils.
Il s'est abattu comme un grand oiseau dans ses bras. Sans un mot. Juste un son rauque. Laisser enfin l'air passer.
C'est dans les veines, au secret des poitrines que les mots fous se disent. Rien ne passe les lèvres."

Etienne

"Cette nuit c'est différent, il y a des mots qui viennent. Ce sont des mots humbles de qui se sait humain et frère des humains, quels qu'il soient, si monstrueux soient-ils. Ce sont des mots pour l'homme au visage las aussi sous sa cagoule et tous ceux qui croient comme des fous. Jusqu'à mener les autres à la mort.  Des mots pour tous ceux qui crient dans cette nuit et qu'il n'entend pas parce qu'il a la chance d'être ici, protégé, des mots pour ses camarades encore enfermés, morts peut-être, pour ceux qu'on torture comme pour ceux qui les torturent. Cette nuit il a fait à nouveau partie du monde, de ce monde puant la charogne où l'amour souffle quand-même, ténu, tenace, dans des poitrines ignorées.
    Et il pleure."

Enzo

"Le mot "confinement" il l'avait gardé au fond de lui, depuis cette soirée. Avec tout ce que la voix d'Etienne y avait mis de lourd, d'opaque. Enzo ne parlait pas beaucoup, jamais longtemps. Mais les mots, c'était dans la force de ses bras, aux creux de ses mains qu'il les sentait.  Ils étaient là, silencieux, dans ses mouvements quand il travaillait, seul. Ils entraient dans les veines du bois."



"Dans la tête d'Enzo les mots viennent tout seuls. Il a sorti le violoncelle. (...) Les mots sont libres dans sa tête. Il les joue doucement. Dormez, dormez encore, c'est juste l'aube, moi je veille. Pour chacun de vous. Pour nos enfances. Pour la part  à l'intérieur de nous que nous n'atteignons jamais. Notre part d'otage."



Ce roman a une portée universelle en révélant une évidence, au plus profond de nous-même, nous sommes tous pris en otage, par quelqu'un, par quelque chose, d'une façon ou d'une autre. Et pour renaître à soi et au monde, il nous faut reconquérir cette part de nous-même.


L'écriture de Jeanne Benameur

Jeanne Benameur, à nouveau, nous parle de l'intime, du plus profond de soi, dans une écriture sensuelle, simple. Elle nous rend palpable la vie intérieure de ses personnages. Personnages avec lesquels j'ai vraiment fait corps. Avec eux  j'ai goûté à l'amitié sincère, à l'estime, à la tolérance, sans jugement de valeur. Le personnage qui m'a le plus touché est celui d'Enzo.


Des thèmes de prédilection

La puissance des mots est toujours là. Chaque personnage a une relation particulière aux mots, se les approprie à sa façon. Chaque personnage vit ses propres mots comme autant de "maux" parfois.



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