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C. M.

mercredi 12 juin 2019

Fiction, PHILIPPE CLAUDEL, "Les Âmes grises"

Pages vagabondes

Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.




Philippe Claudel, LES ÂMES GRISES, éd. Librairie Générale Française, 2006
Roman noir, crime, monde provincial, Première Guerre Mondiale


Une vie passée à écrire à sa femme, partie trop tôt. Une vie consignée dans des carnets intimes, que le narrateur, au seuil de sa vie, nous confie. C'est plus particulièrement sur l'Affaire, un crime non élucidé, commis sur une fillette, il y a vingt ans, que le narrateur, ancien policier, souhaite revenir car tout semble tourner autour de cette mort mystérieuse...
Hiver 1917. Première Guerre Mondiale. Dans le petit village de V., au nord-est de la France, "Belle de jour", ainsi surnommée, fille du restaurateur Bourrache, aimée de tous au village, est retrouvée étranglée au bord du canal, tandis que l'épouse du narrateur, en couches, se meurt seule à la maison. L'enquête commence, c'est la rencontre d'une multitude de personnages. Des portraits saisis que le narrateur nous livre, avec toutes les couleurs de la mesquinerie, de la lâcheté, de la cruauté, de l'ignominie même, les couleurs de ces âmes, mêlées de blanc et de noir, de ces âmes grises en somme, plus ou moins nuancées.
Toute une société provinciale est dépeinte avec, en fond, le théâtre d'ombres de la guerre, les bruits d'explosions qui rythment les jours et les nuits, le ballet incessant des hommes qui partent au front, le retour des mutilés et gueules cassées, la honte des épargnés. Et le froid. Cinglant.
Puis les souvenirs personnels du narrateur qui hantent et qui viennent se mêler à cette histoire de crime, à toutes ces petites histoires de villageois.


De vous à moi, de moi à vous...



Certaines âmes étaient blanches et pures, mais trop fragiles pour habiter ce monde et cette guerre, elles n'ont pu fleurir. A croire que la vie n'est faite que pour les autres âmes, celles qui sont ternes, celles qui sont moches, celles qui sont le moins avouables. Ou bien est-ce la perte de l'être tant chéri qui noircit l'âme et qui biaise le rapport aux autres ? Et toi-même, cher narrateur, tu n'es pas épargné, tu n'as pas épargné. Il te reste un dernier secret à avouer avant de partir pour "boucler la boucle"...



Extraits :



Début du roman :

"Je ne sais pas trop par où commencer. C'est bien difficile. Il y a tout ce temps parti, que les mots ne reprendront jamais, et les visages aussi, les sourires, les plaies. Mais il faut tout de même que j'essaie de dire. Dire ce qui depuis vingt ans me travaille le cœur. Le remord et les grandes questions. Il faut que j'ouvre au couteau le mystère comme un ventre et que j'y plonge à pleines mains, même si rien ne changera rien à rien."


"La symphonie des mourants", lorsque que le narrateur va veiller son épouse  à l'hôpital :

"Toute la nuit, le soldat qui était à gauche du lit de Clémence, masqué à ma vue par le drap tendu, a balbutié une histoire sans queue ni tête. Parfois il chantonnait, parfois il s'emportait. Sa voix restait toujours égale malgré tout. Je n'ai pas trop compris à qui il s'adressait, à un copain, à une parente, à une amourette ou à lui-même. Tout y passait, la guerre bien sûr, mais aussi des histoires d'héritage, de pré à faucher, de toiture à refaire, de repas de noces, de chat noyé, d'arbres couverts de chenilles, de trousseau brodé, de charrue, d'enfant de chœur, d'inondation, de matelas prêté et jamais rendu, de bois à fendre.  C'était un moulin de paroles qui n'arrêtait pas de brasser les moments de sa vie pour les rendre dans n'importe quel ordre, collés les uns aux autres, le tout faisant une grande histoire absurde, à l'image de l'existence au fond. Il répétait de temps en temps un nom, Albert Jivonal. Je suppose que c'était le sien, et qu'il avait besoin de le dire à haute voix, pour se prouver peut-être qu'il était encore bien vivant.
Sa voix était comme l'instrument principal de la symphonie des mourants qui se jouait tout autour de moi. Les respirations, les râles, les souffles percés des gazés, les plaintes, les pleurs, les rires des fous, les noms murmurés, ceux des femmes et ceux des mères, et par-dessus tout, la litanie de Jivonal, tout me faisait croire que nous dérivions tous les deux, Clémence et moi, moi la veillant, elle et moi enfermés dans le château de toile d'un navire invisible, sur le fleuve des morts comme il en est dans les histoires merveilleuses que les maîtres nous disent à l'école, et que nous écoutons, les yeux ronds, avec la peur qui sème dans nos veines des picotements et des froideurs, tandis qu'au dehors déjà la nuit semble tomber comme un manteau de laine noire jeté sur les épaules d'un géant."



Les souvenirs du premier baiser échangé avec Clémence :

"Hier je suis allé traîner vers le pont des Voleurs. Te souvient-tu ? Quel âge avions-nous ? Un peu moins de vingt ans ? Tu portais une robe couleur de groseilles. J'avais le ventre serré.  Nous étions sur le pont et nous regardions la rivière. Ce courant, tu me disais, c'est notre vie qui passe, regarde comme elle va loin, regarde comme elle est belle, là, entre les fleurs de nénuphars, les algues aux cheveux longs, les berges de terre glaise. Je n'osais pas te prendre par la taille. J'avais dans mes tripes un nœud si violemment serré que je respirais avec peine. Tes yeux regardaient le lointain, les miens regardaient ta nuque. Je sentais ton parfum d'héliotrope et celui de la rivière, tout de frais et d'herbes mâchées. Puis, sans que je m'y attende, tu t'es tournée vers moi, m'a souri, et tu m'as embrassé. C'était la première fois. L'eau courait sous le pont. Le monde avait l'éclat des beaux dimanches. Le temps s'est arrêté.
Aujourd'hui, je suis resté longtemps sur le pont des Voleurs. La rivière est la même. Il y a toujours ces grands nénuphars, ces algues aux cheveux longs, ces berges de terre glaise. Toujours le parfum de frais et d'herbes mâchées, mais lui seul désormais."


L'écriture de Philippe Claudel :

Une atmosphère lourde, des personnages forts dans leur grandeur comme dans leur bassesse. Une âme humaine sondée, à travers une écriture fluide et très belle, des images créées, métaphores efficaces et frappantes. Une belle histoire également.


Prix reçus :


-Prix Renaudot en 2003
-Elu Meilleur livre de l'année 2003 par Lire
-Grand prix des lectrices de Elle en 2004