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C. M.

mercredi 5 juin 2019

Récit de voyage, SYLVAIN TESSON, "Sur les chemins noirs"

Pages vagabondes


Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des auteurs qui, par delà les mots, continuent de vous faire réfléchir... C'est de ceux-là dont je veux parler.




Sylvain Tesson, SUR LES CHEMINS NOIRS, éd. Gallimard, 2017
Récit de voyage, ruralité, marche à pied, introspection, autobiographie

Traverser la France du sud au nord, après un rude accident ? En guise de rééducation ? Voilà le défi que se lance Sylvain Tesson, qui n'est pas des moindres. Tout cela hors des sentiers battus, ce sont les chemins noirs qu'il choisit, ceux de la grande ruralité. Il nous offre ainsi sa communion avec la nature, sa vision du monde actuel et son cheminement intérieur... une rééducation pour une renaissance.




De vous à moi, de moi à vous... 

Les chemins noirs sont des chemins de lumière. Les pistes oubliées permettent de se soustraire à ce que le monde nous impose. Emprunter les chemins noirs c'est réinventer les contre-allées de notre existence, c'est renaître. Revenir à l'essentiel. Mais que faire du progrès ? Doit-on le refuser ? L'homme n'est pas un animal raisonnable, cela se saurait. Tout ce qu'il fait, il le fait dans l'excès. Comment trouver alors un juste milieu entre progrès et préservation de l'environnement ? Les chemins de la prise de conscience et de la réflexion sont ouverts ! 



 Extraits : 

Des réflexions sur la société : 

"Les chemins noirs" :
"Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l'époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l'esquive. Il ne s'agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l'outrecuidance de le changer. Non ! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L'évitement me paraissait le mariage de la force avec l'élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l'actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d'armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d'amis, se souvenir des morts chéris, s'entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudié l'existence statistique. En somme se détourner. Mieux encore ! Disparaître. "Dissimule ta vie", disait Epicure dans l'une de ses maximes (...). Il avait donné là une devise pour les chemins noirs." 

"Le dispositif" :
"Le dispositif était la somme des héritages comportementaux, des sollicitations sociales, des influences politiques, des contraintes économiques qui déterminaient nos destins, sans se faire remarquer. Le dispositif disposait de nous. Il nous imposait une conduite à tenir insidieusement, sournoisement, sans même que l'on s'aperçut de l’augmentation de son pouvoir. (...) Les puces au silicium étaient nos propres douves. Chacun de nous portait son parasite, de son plein gré, sous la forme d'un de ces processeurs technologiques qui régulaient nos vies. (...). Le nôtre (de dispositif) pourvoyait à notre confort, notre santé et notre opulence alimentaire, mais nous inoculait son discours et nous tenait à l’œil. Nous recevions ses informations, sa publicité, nous répondions à ses injonctions, il nous accablait de ses sommations, diluées dans le brouhaha. Le discours du dispositif était un dispositif." 

"La marqueterie bocagère" :
"L'art de la marqueterie bocagère avait atteint ici un haut degré d'accomplissement. La pierre accueillait la mousse. La mousse arrondissait les angles et protégeait des sociétés de bêtes. Oh ! comme il eut été salvateur d'opposer une "théorie politique du bocage" aux convulsion du monde. On se serait inspiré du génie de la haie. Elle séparait sans emmurer, délimitait sans opacifier, protégeait sans repousser. L'ai y passait, l'oiseau y nichait, le fruit y poussait. On pouvait la franchir mais elle arrêtait le glissement de terrain. A son ombre fleurissait la vie, dans ses entrelacs prospéraient des mondes, derrière sa dentelle se déployaient des parcelles. La méduse du récent globalisme absorbait les bocages." 

 Des regards sur le paysage : 

"La tectonique est l’opium du paysage" : "Au-dessus d'un domaine agricole que la carte désignait sous le nom des Maurels, allongé dans l'herbe, je contemplais les strates calcaires. Elles convulsaient en ondulations. Le paysage n'est jamais drôle, cela je l'avais remarqué autour du monde, mais parfois il semble ivre. Torturé par les soubresauts des plissements, il devient fou. La tectonique est l'opium du paysage." 

 L'écriture de Sylvain Tesson : 

Le carnet de marcheur de Sylvain Tesson n'est pas un carnet de naturaliste, il n'y a pas tant de descriptions. C'est surtout un carnet de ressentis, d'émotions face à la nature et beaucoup de réflexions, avec de l'humour, où les moindres incohérences de notre monde sont débusquées, balancées. Cash. Puis il y a de l'autodérision et un brin de nostalgie...




Pour voir les autres articles concernant Sylvain Tesson :

-"Notre-Dame de Paris Ô reine de douleur"
-"La panthère des neiges"