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C. M.

lundi 11 juillet 2022

Correspondance, CAMILLE CLAUDEL

 Pages vagabondes



Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des auteurs qui, par delà les mots, continuent de vous toucher... C'est de ceux-là dont je veux parler.





Edition d'Anne Rivière et Bruno Gaudichon,
Camille Claudel, CORRESPONDANCE, éd. Gallimard, 2014, 3e édition revue et augmentée
Correspondance, art, sculpture, France, XIXe-XXe siècle




De l'amour à la haine


Camille Claudel à Auguste Rodin 
Juillet 1891
(Lettre 57)

Monsieur Rodin 
Comme je n'ai rien à faire je vous écris encore. Vous ne pouvez vous figurez comme il fait bon à L'Islette. J'ai mangé aujourd'hui dans la salle du milieu (qui sert de serre) où l'on voit le jardin des deux côtés. Mme Courcelles m'a proposé (sans que j'en parle le moins du monde) que si cela vous était agréable vous pourriez y manger de temps en temps et même toujours (je crois qu'elle en a une fameuse envie) et c'est si joli là !... [...] Elle m'a dit que je pouvais prendre des bains dans la rivière, où sa fille et la bonne en prennent, sans aucun danger. Avec votre permission, j'en ferai autant car c'est un grand plaisir et cela m'évitera d'aller aux bains chauds à Azay. Que vous seriez gentil de m'acheter un petit costume de bain, bleu foncé avec galons blancs, en deux morceaux, blouse et pantalon (taille moyenne), au Louvre ou au bon marché (en serge) ou à Tours. 
Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille ce n'est plus la même chose. 

Camille 

Surtout ne me trompez plus.



Camille Claudel à Auguste Rodin 
 25 juin 1893
(Lettre 77)

Monsieur Rodin 182 rue de l'Université, Paris 

 J'étais absente lorsque vous êtes venu, car mon père est arrivé hier, j'ai été dîner et coucher chez nous. Comme santé je ne vais pas mieux car je ne peux pas rester couchée ayant à chaque instant des occasions de marcher. Je ne partirai sans doute que vers jeudi (pour le château de l'Islette ?). Justement Melle Vaissier est venue me voir et m'a raconté toutes sortes de fables forgées sur moi à l'Islette. Il paraît que je sors la nuit par la fenêtre de ma tour, suspendue à une ombrelle rouge avec laquelle je mets le feu à la forêt !!!



Camille Claudel à Léon Gauchez 
Mai 1895 
(Lettre 97)

Reçu le 3 mai, répondu le 5 mai 1895 de Londres
 

Monsieur Gauchez, 
Je suis très étonné que vous n'ayez pas encore reçu ma réponse. Je vous ai écrit à Paris aussitôt votre lettre reçue pour vous accuser réception du chèque de quatre cents francs que vous m'avez envoyé et dont je vous remerciais bien vivement. Je vous disais en même temps le prix de mon buste en marbre exposé au Salon, ou plutôt d'un autre exactement semblable car celui-là est vendu ; je ne pourrais le livrer à moins de 1500f. J'espère que ce prix ne vous paraîtra pas trop élevé si vous connaissez le prix ordinaire du marbre et vous prie de remarquer que je le ferais entièrement moi-même (contrairement à l'usage). C'est ce qui lui donne ce modelé beaucoup plus fin et beaucoup plus poussé que n'obtiennent jamais les praticiens. 
Je vous prie, Monsieur, d'agréer, l'expression de ma sincère reconnaissance et dans l'attente de votre réponse, je reste votre dévouée. 

Camille Claudel 

De retour à Paris le 7 mai jusque là à Villeneuve sur Fère en Tardenois (Aisne).



Camille Claudel à Gustave Geffroy 
9 mai 1895  
(Lettre 98) 

Cher Monsieur Geoffroy. 
Je viens de lire seulement aujourd'hui l'article si bienveillant que vous me consacrez dans le Journal. On ne peut mieux comprendre mon intention et encourager d'une façon plus délicate l'artiste dans sa nouvelle voie. Croyez à toute ma reconnaissance et si un jour vous vous trouvez par hasard égaré du côté du Bould. d'Italie n'oubliez pas de venir frapper à la porte de votre amie dévouée. 

Camille Claudel 
Rappelez-moi au bon souvenir de Hamel. 



Camille Claudel à Gustave Geffroy 
5 novembre 1895  
(Lettre 111) 

 Cher monsieur Geoffroy, 
 Je reconnais la main bienfaisante qui tire les vrais artistes de leur linceul et qui ouvre tout doucement la tombe où sans vous, ils s'ensevelissent. Le groupe de Sakountala Sakountala maître à Châteauroux vous a donné encore occasion de jeter une lumière favorable sur son auteur ; merci pour les lignes charmantes où j'ai reconnu que votre amitié ne se lasse pas ; c'est toujours la seule compensation qu'on puisse attendre : l'estime des vrais amis. Mais il est vraiment curieux d'avoir besoin de l'appui d'un homme tel que vous pour me défendre d'avoir fait un cadeau à la ville de Châteauroux : car c'est un cadeau, un pur cadeau que j'ai fait à messieurs les Berrichons !... Heureusement, Sakountala s'est vengée en démolissant l'escalier du Musée (sans compter qu'elle a failli écraser toute la commission !) Il n'y a qu'un seul membre qui a trouvé que le groupe n'était pas si indécent que les autres le prétendaient : c'est un abbé, aumônier du lycée !... Pendant que les autres se voilaient la face, il l'a regardée tranquillement et leur a exposé la légende ; sans lui j'étais expulsée de Châteauroux pour immoralité ! A bientôt j'espère l'occasion de causer avec vous ; si vous avez le temps de m'écrire vous me direz si Hamel va mieux ce que j'espère. 

Votre reconnaissante et dévouée 
 
Camille Claudel   



 
Camille Claudel à Auguste Rodin 
Novembre 1897 
(Lettre 144) 

Monsieur Rodin Vous me faites demander par Le Bossé de vous écrire mon avis sur votre statue de Balzac : je la trouve très grande et très belle et la mieux entre toutes vos esquisses du même sujet. Surtout l'effet très accentué de la tête qui contraste avec la simplicité de la draperie et absolument trouvé et saisissant. J'aime beaucoup aussi l'idée des manches flottantes qui exprime bien l'homme d'esprit négligent qu'est Balzac. En somme je crois que vous devez vous attendre à un grand succès surtout près des vrais connaisseurs qui ne peuvent trouver aucune comparaison entre cette statue et toutes celles dont jusqu'à présent on a orné la ville de Paris. 
Je profite de l'occasion pour vous parler un peu de mes affaires. Dernièrement Morhardt m'a fait commander par le Mercure de France 10 bustes de vous en bronze qui seront vendus 300 francs chacun par ce journal : or je toucherai là dessus 280 francs sur lesquels (mot manquant) payer le fondeur de plus faire le travail du ciseleur, c'est à dire ôter les coutures et graver un caducée. J'avais accepté cette commande sans me douter du travail qui m'incombait mais rien que pour graver le caducée il faut une journée et 5 ou 6 jours pour ôter les coutures convenablement : je vous prie de dire à Morhardt que je ne puis pas continuer ces bustes ; je n'ai pas 1000 francs à mettre de ma poche pour me faire après accusée d'être une prodigue et des commandes de ce genre sont plutôt faites pour croire aux gens (mot manquant) ils en ont que pour les aider réellement. 
Vous avez bien fait d'empêcher Morhardt de publier l'article qu'il avait préparé sur moi, il était destiné à attirer sur moi des colères et des vengeances dont je n'ai certes pas besoin. Vous avez peut-être tort de croire à la bonne volonté des Morhardt envers moi ils font plutôt semblant mais je crois qu'en réalité tout leur clan ne les voit pas d'un bon œil me procurer des commandes, me faire valoir et il vaudrait mieux que tous les efforts de Morhardt soient au service de Raymond Vernet et qui sont du même pays et de la même religion et dont les femmes sont amies intimes de Mme Morhardt. Vous savez bien d'ailleurs quelle haine noire me vouent toutes les femmes aussitôt qu'elles me voient paraître, jusqu'à ce que je sois rentrée dans ma coquille, on se sert de toutes les armes, et de plus aussitôt qu'un homme généreux s'occupe de me faire sortir d'embarras la femme est là pour lui tenir le bras et l'empêcher d'agir. Aussi je risque fort de ne jamais récolter le fruit de tous mes efforts et de m'éteindre dans l'ombre des calomnies et des mauvais soupçons. 
Ce que je vous dis est tout à fait secret et pour que vous jugiez bien net la situation. 
[...] 

C. Claudel    


Auguste Rodin à Camille Claudel 
182 rue de l'Université 
 2 décembre 1897 
(Lettre 145)  

[...] Je suis désolé de vous voir nerveuse et prendre un chemin que je connais hélas. Je sais que vous avez la vertu de la sculpture. Vous avez l'héroïque constance, vous êtes un honnête homme un brave homme dans la lutte que vous soutenez admirablement, et qui fait que vous êtes admirée et connue de tous ne vous embarrassez pas de petits potins, surtout ne perdez pas vos amis par dégoût capricieux tout le monde sera à vos ordres, si vous le voulez. Ne parlez pas et travaillez comme vous faites. Votre réputation touche au but. Mais quelle ironie quand on n'est pas heureux que cette chose illusionnante, quelles terribles années j'ai passées. A peine je commence à me reconnaitre. Ces temps-ci et la bienveillance avec laquelle vous avez jugé mon balzac me rend un peu plus assuré, car j'aurais eu besoin de vos conseils dans l'abandon noir où j'ai été laissé, pour mort je crois. 
Je voudrais qu'un jour vous veniez voir mon balzac que j'ai fait moulé en très léger et que je vais mettre quelques fois dans la cour pour voir l'effet plein air. Là vous pourriez le juger avec moi. 
Et croyez mon amie, laissez votre caractère de femme qui a dispersé des bonnes volontés. Montrez vos œuvres admirables il y a une justice croyez-le. L'on est puni et l'on est récompensé. Un génie comme vous est rare. 
Quant à l'article sur vous, je crois qu'il faut que Morhardt le publie. J'ai fait l'observation pour quelques mots pouvant vous attirer des ennuis. Mais l'ensemble est beau très beau et devra paraître. 
[...] Je ne sais mon amie si cette pauvre lettre vous plaira je suis différent j'ai été si malade et je m'effraie de savoir que vous n'êtes pas bien. Je redoute : pour Dieu ne tombez pas dans d'inextricables contrariétés : atténuer tout ce que vous pouvez et ne laissez à la malchance que ce que vous ne pouvez lui retirer. Votre avenir est si beau. Ne négligez personne ni le moindre ouvrier ni un serviteur, car tous ces détails deviennent des instruments de torture pour quelqu'un déjà fatigué, et qui a pris comme vous la grande lutte avec l'ange terrible qui garde le misérable monde contre les génies comme vous. douceur et patience. 
Courtry le regretté a fait d'après votre buste une eau-forte admirable que je vais vous envoyer. 
Votre ami et un de vos plus sincères admirateurs qui embrasse vos mains.  

A. R.     


Camille Claudel à Léon Gauchez 
10 juin 1898 
(Lettre 153)  


Cher Monsieur, J'ai reçu et touché votre chèque de 1500f et je vous en remercie. Je suis heureuse que le buste de mon frère continue à vous plaire mais je suis désolée que vous ne trouviez pas bien mes autres œuvres. Je me figurais que celles exposées cette année "L'Hamadryade" marbre et bronze et la "Profonde Pensée" était bien d'un esprit particulier à moi et que je commençais à échapper à l'influence de Rodin (dans ce but j'ai fait pourtant bien des efforts). Je suis en train d'exécuter une statue de Persée qui regarde dans une glace la tête de la Gorgone ; c'est un jeune homme simple, dans une pose antique, d'un style rappelant beaucoup le buste de mon frère ; je vous enverrai la photographie de l'esquisse et je suis sûre cette fois de vous plaire complètement. Mais combien il faut d'énergie pour échapper à une influence première et néfaste ! Ah oui ! Vous avez raison de le dire c'est homme m'en a fait du mal !... et il m'en fera encore. Ce qu'il voudrait c'est que je dépende dépense toujours de lui, toute ma vie ! C'est me faire du mal en dessous et faire semblant ensuite de le sauver ! La pensée que je pourrais m'en sortir sans lui le met dans un état affreux ! Croyez-vous qu'il a eu le toupet de m'envoyer pour la signer une protestation en faveur de son Balzac et de me faire inviter par différents émissaires à venir assister au banquet que lui ont offert à la campagne ceux qui voulaient narguer la société des gens de lettres en affirmant que son Balzac était un chef-d'œuvre ! Il voudrait absolument que, aux yeux du monde, j'ai l'air très bien avec lui, et me traîner partout aplatie devant son adorable personne ! Et comme je n'ai rien répondu il est d'une fureur bleue ! Je m'attends un jour où l'autre à une de ses vengeances de sournois auxquelles on ne peut rien répondre. Pardonnez-moi de vous parler encore sur ce sujet mais c'est plus fort que moi malgré la résolution que j'ai prise en moi-même de ne jamais me plaindre ! 

Recevez cher monsieur avec tous mes remerciements, l'expression de ma sincère amitié.  

Camille Claudel      



Camille Claudel à Léon Gauchez 
Décembre 1898 
(Lettre 159)  

Monsieur, Excusez-moi de vous écrire encore ! Si vous pouviez maintenant m'acheter encore un buste de mon frère ou un buste de petite fille, vous me rendriez grand service. J'ai eu beaucoup de frais parce que j'avais pris un loyer trop gros pour moi et le propriétaire ici est un goujat qui me menace de me saisir parce que je suis en retard de 2 mois pour payer d'avance. Je vous prie de ne pas m'en vouloir pour la démarche que je fais auprès de vous mais vous avez toujours été si bon pour moi et vous vous êtes toujours intéressé à mes progrès que je n'hésite pas à m'adresser encore une fois à vous. Je voudrais vous montrer ma statue de Persée et mon groupe L'Age Mûr que m'a commandé l'Etat. A propos de ce groupe, j'ai eu une cruelle déception car après y avoir travaillé pendant trois ans, l'inspecteur des Beaux- Arts est venu, a fait un très bon rapport mais au moment de me payer on m'a répondu que le Budget était épuisé et qu'on ne me payait plus. Comme je sais que j'ai des ennemis à la Direction je n'ai pas insisté et mon groupe est là. 

Recevez, Monsieur gauchez, l'expression de mes sentiments dévoués et reconnaissants. 

Camille Claudel 
63 rue de Turenne


Camille Claudel à Léon Gauchez 
Février 1900 
(Lettre 189)  

Cher Monsieur, 
Excusez-moi de vous déranger encore mais vous avez été si bon pour moi que j'ai toujours confiance en vous et j'espère en vous. Je vous prie encore une fois de m'appuyer au ministère pour la commande en bronze de mon groupe L'Age Mûr qui est maintenant à l'Exposition Universelle avec beaucoup de marbres que j'ai exécutés moi-même et qui doivent vous prouver combien j'ai travaillé et combien, malgré leurs imperfections, j'ai fait d'efforts pour produire des choses nouvelles au lieu de simplement chercher à gagner de l'argent. En ce moment je n'ai plus de commandes : si vous pouviez me commander le buste de mon frère en marbre, cela m'occuperait : je suis honteuse de vous demander si souvent votre aide mais j'espère vous plaire par mon travail. Monsieur Rodin, ne trouvant pas d'autres moyens de me remettre dans ses griffes, avait imaginé dernièrement de fonder une académie artistique pour les anglaises dont je serai professeur une fois par semaine et lui une fois par mois et me promettant 1000f par an à cette besogne (une fumisterie comme celle qu'il débite ordinairement pour accaparer les jeunes talents à son profit). Je l'ai envoyé paître ce qui le met dans une rage sourde car il a grand mal à s'informer de tout ce qui se passe chez moi malgré les espions qu'il envoie et qu'il paie très cher. 
Dans l'espoir que vous me répondrez, je vous envoie mes amitiés. 

Camille Claudel 
19 quai Bourbon 


Camille Claudel à Léon Gauchez 
19 février 1900 
(Lettre 190)  

Cher Monsieur, J'espère que vous continuez à aller mieux et que malgré ce mauvais temps j'aurai bientôt l'honneur de votre visite ainsi que vous me l'avez promis. En tout cas, je ne bouge pas de chez moi en vous attendant. Il paraît que monsieur Rodin a l'intention de mettre dans son exposition à lui son buste fait par moi chose à laquelle je ne l'ai pas du tout autorisé et je voudrais bien pouvoir l'empêcher. 

Recevez, monsieur gauchez, en attendant le plaisir de vous voir, mes civilités empressées.

Camille Claudel 
19 quai Bourbon  

Note explicative : vers 1886, Camille Claudel modèle le buste de Rodin. Un premier bronze est exposé au Salon de la Nationale en 1892. L'exposition des œuvres de Rodin au pavillon Rodin de la place de l'Alma ouvre ses portes le 1er juin et ferme peu après le 27 novembre 1900. Il ne semble pas que le buste de Rodin par Camille Claudel y ait figuré. Rodin a associé ce buste à plusieurs expositions personnelles comme à Bruxelles en 1899, à Prague en 1902 ou à New York en 1903.



Camille Claudel à Léon Gauchez 
Répondu le 18 mai 1900 
(Lettre 197) 

Monsieur, Vous ne pensez plus à moi ? J'espère que votre santé est cependant remise. Ne m'oubliez pas je vous prie. Je voudrais que vous me commandiez encore un buste de mon frère ce qui me ferait grand bien. Veuillez m'excuser de m'adresser à vous si souvent, je n'ai pas de commandes. M. Rodin m'a fait refuser à l'exposition universelle. 
Recevez en attendant le plaisir de vous voir l'expression de mon amitié.

C. Claudel 
19 quai Bourbon  


Camille Claudel à Léon Gauchez 
Claudel, 23 mai 1900, répondu le 24 mai 1900  
(Lettre 199) 

Cher Monsieur, Je vous remercie vivement de votre chèque et suis très heureuse de voir que vous continuez à vous intéresser à moi. Vous me dites que je n'ai désormais qu'un moyen de me venger de m. Rodin, c'est d'exposer de la bonne sculpture : mais il faut avoir le moyen de la faire et comme ce scélérat me fait éliminer de partout il sera bien difficile que je continue. On ne le voit pas mais il tient tout et il faut que ceux qui le gênent disparaissent car ce vieux Satan est surtout d'une ambition sans frein et n'admets pas de rivaux. Tous mes camarades d'atelier ont eu de belles commandes de l'Etat, il n'y a que moi qui n'ai rien pu obtenir et que voulez-vous faire sans aucune protection et un ennemi de cette taille. Je n'avais qu'une dame qui me faisait des commandes, Madame de Maigret, il l'a su cela lui a suffi pour me faire refuser son buste à l'Exposition. Il m'a fait refuser aussi le groupe "L'Age Mûr" ma chose la plus importante déjà exposée au salon dernier ; s'il avait été à l'Exposition et que j'ai eu du succès il est possible que l'Etat me l'ait commandé en bronze mais mon véritable maître a paré le coup à temps. Vous voyez que je n'ai qu'une chose à faire, me retirer.  

Recevez, monsieur Gauchez, mes amitiés et l'expression de ma grande reconnaissance.

C. Claudel 
19 quai Bourbon  


Camille Claudel à Léon Gauchez 
31 mai 1900
(Lettre 201) 


Cher Monsieur, Je ferai avec grand plaisir les dessins que vous me commandez, pourvu que je les réussisse à votre souhait !... C'est ce qui va causer mon inquiétude ! Quant à faire tous mes efforts pour me débarrasser de l'influence de Rodin, vous pouvez compter sur moi car j'ai le plus grand désir de lui montrer que je ne tiens aucun compte de ses enseignements. Je vais me mettre à l'ouvrage et j'espère, monsieur, arriver à vous satisfaire.

Recevez mes meilleures amitiés et l'expression de ma sincère reconnaissance.

Camille Claudel 


Note explicative : si l'artiste a exécuté des dessins à ce moment-là, aucun ne nous est connu.


Camille Claudel à Joanny Peytel 
Mai 1902
(Lettre 217)


Cher M. Peytel,
Je reviens du salon et j'ai constaté avec douleur profonde l'état de ma pauvre statue qui reçoit sans interruption la pluie, la grêle, la gelée, le vent, etc. J'ai bien peur qu'en sortant de là elle ne soit complètement détériorée. De plus par ce mauvais temps personne ne la voit puisqu'on reste à l'intérieur des salles. Pour moi j'aurais préféré de beaucoup la voir exposée dans le salon même, car en plus de tous les désavantages que je viens de vous énoncer, il y a encore celui-ci : c'est que ma statue n'est pas faite pour le plein air, elle est de trop petite taille et exécutée pour être mise dans un appartement, elle aurait fait bien plus d'effet placée dans la rotonde en entrant par exemple ! 
S'il était encore temps de la changer et s'il était en votre pouvoir de faire une démarche en ce sens vous me feriez grand plaisir à moins que vous ne préfériez que j'écrive à m. Rodin à Meudon pour lui demander directement ?...
Mais si je ne puis obtenir cela et que le mauvais temps continue, j'aurai le regret de faire enlever ma statue avant la fin du Salon.
Je n'ai pas envie de perdre mon œuvre et d'être obligée de la recommencer.

Veuillez agréer, cher monsieur, mes sincères remerciements et salutations.

Camille Claudel

Notes explicatives : 
1. Joanny Peytel (1844-1924) banquier, président de la raffinerie Say et du Crédit algérien. Il finance une partie  de l'exposition de Rodin en 1900 au pavillon de l'Alma. Il est aussi l'intermédiaire entre Rodin et Camille Claudel après leur rupture lorsque Rodin la soutient financièrement. Le 23 janvier Joanny Peytel écrivait à Rodin : " Mon cher ami, je viens de voir Melle Claudel conformément à votre désir je lui ai dit qu'un ami qui s'intéressait à elle m'avait chargé de lui demander le buste de son frère en bronze et de lui remettre mensuellement pendant 12 mois une somme de 500f. Elle a insisté pour connaître l'ami ; je me suis refusé à le lui dire, me conformant en cela à vos instructions. Elle a hésité un moment puis a accepté. [...] Vos intentions bienveillantes à l'égard de cette si intéressante artiste seront donc remplies, et je crois que nulle générosité ne pouvait être plus opportune. [...] Rodin prévoira encore, pour les années 1905 et 1906, un versement mensuel de 200f à Camille Claudel.

2. Lettre communiquée par son destinataire à Auguste Rodin auquel il écrit le 22 mai 1902 : "Je vous envoie le cri de détresse que pousse Melle Claudel en sentant son œuvre soumise à toutes les intempéries de cette déplorable saison. En plus, elle a peut-être raison, de la trouver un peu mince pour le grand espace où elle est placée. Voulez-vous examiner ce que vous pouvez faire pour lui donner satisfaction ?"

3. L'œuvre en question est Persée, œuvre en marbre exécutée pour la comtesse de Maigret. La traduction en marbre, confiée à Pompon, est payée en plusieurs petits versements par Camille Claudel, mais celle-ci devait encore de l'argent à son praticien alors que l'œuvre était déjà au Salon. C'est Rodin qui, sans que C. Claudel ne l'apprenne, par l'entremise de Peytel et du Crédit algérien, soldera le compte auprès de Pompon. 


Camille Claudel à Eugène Blot 
1904 ?
(Lettre 221)


Je m'aperçois avec horreur que vous restez sourd à mes objurgations ; n'oubliez pas que je me pâme en attendant l'arrivée de ma réduction. Donnez moi donc des nouvelles !
Puis j'ai une petite faunesse qui joue de la flûte qui vous intéresserait peut-être. Vraiment, si vous ne pouvez pas m'acheter quelque chose, tâchez de m'amener un client, j'ai grand besoin d'argent pour payer mon loyer d'Octobre, sans cela je vais encore être réveillée un de ces matins par l'aimable Adonis Pruneaux, mon huissier ordinaire, qui viendra pour me saisir avec sa délicatesse ordinaire. Inutile de vous dire qu'il ne pourra que saisir l'artiste elle-même, opération qui, pour moi, n'aurait rien de séduisant, malgré les gants blancs et le chapeau haut de forme que cet aimable fonctionnaire ne manque pas d'arborer pour cette circonstance difficile.
Excusez ces plaisanteries de corbillard et recevez mes sincères amitiés.

Camille Claudel

Note explicative : 
Camille Claudel parle de La Joueuse de flûte ou La Sirène.








Autres articles en lien


-Pour voir l'article concernant l'exposition dédiée à Camille Claudel du musée Yves Brayer, cliquez ici
-Pour voir l'article concernant le roman "Une femme" racontant l'histoire de Camille Claudel, cliquer ici
-Pour voir l'article consacré aux Baux-de-Provence, cliquer ici

dimanche 10 juillet 2022

Art'Expo, Baux-de-Provence, Camille Claudel

C'est exposé !

Au fil de l'année, mes sorties expos...



Camille Claudel
"Géniale folie"
Juillet 2022, Baux-de-Provence, Musée Yves Brayer




Affiche de l'expo



L'exposition  dédiée aux sculptures de Camille Claudel se tient au musée Yves Brayer, aux Baux-de-Provence. 
Voir plus loin dans l'article.

C'est aussi l'occasion de découvrir ce peintre, grâce à la collection permanente. Yves Brayer est né en1907 à Versailles et est mort à Paris en 1990. C'est un peintre figuratif français tombé sous le charme de la Provence et des paysages méditerranéens.



Le musée Yves Brayer se situe dans le plus bel hôtel particulier du village, L'Hôtel de Porcelet

Entrée du musée

Salle du rez-de-chaussée - salle voutée décorée de fresques du XVIIe siècle représentant les Quatre saisons et les allégories des Quatre Vertus Cardinales (Prudence, Tempérance, Force d'âme, Justice)

Salle du rez-de-chaussée - détail

Salle du rez-de-chaussée - détail

Collection permanente, Yves Brayer - Portrait de Françoise Calais, Reine d'Arles, 1967

Collection permanente, Yves Brayer - L'allée de pins à Saint-Paul de Mausole,
Saint-Rémy-de-Provence 1946



Collection permanente, Yves Brayer - La jeune fille et la duegne, Espagne 1929

Collection permanente, Yves Brayer - Tolede, Espagne 1970


Collection permanente, Yves Brayer - La Basilique de Basile-le-Bienheureux, Moscou 1970

Collection permanente, Yves Brayer - Le Tarn rouge à Albi, 1938

Collection permanente, Yves Brayer - En Wagon, 1933

Collection permanente, Yves Brayer - Les séminaristes allemands, Rome 1932

Collection permanente, Yves Brayer - Le Reflet, visages de l'artiste et de son épouse, 1973



Vitrail ancien, verre coloré et irrégulier, ligne géométrique




Le musée consacre donc une exposition à Camille Claudel, malheureusement, il est interdit de photographier les œuvres de ce génie féminin. Je reproduis ici les photos du catalogue d'exposition. 




Les sculpteurs Camille Claudel et Jessie Lipscomb
dans leur atelier parisien au milieu des années 1880. Photo de W. Elborne.
NB : Photo utilisée pour l'affiche de l'exposition et son catalogue.


J'aurais tellement aimé saisir les reflets de la lumière posée sur une courbure sensuelle, un muscle vibrant, un visage à l'expression profonde pour en révéler toute la force et la beauté. Mais tant pis, cette fois-ci je range mon appareil photo et avec lui mon irrésistible envie "d'avoir" l'œuvre de l'artiste par moi-même...




Portrait de Camille Claudel à 17 ans, réalisé par Ghita Theuriet vers 1862, collection particulière.
Ce portrait a été réalisé à la mi-Carême, dans le contexte du carnaval.

Camille en blouse de travail à côté de Ghita Theuriet, vers 1884, collection MCC.
Camille rencontre Ghita, qui veut devenir peintre comme son père, à Paris, lors de sa formation à l'atelier d'Alfred Boucher.

Série de portraits de Camille Claudel

La maison des Claudel, rue Saint-Epoing à Nogent-sur-Seine de 1876 à 1879

Camille au balcon, 1886

La pensée, portrait de Camille Claudel par Auguste Rodin, 1893-1895

Louise-Athanaïse Cerveaux épouse Claudel, collection de famille
Mère de Camille à l'âge, environ, de 42 ans

Louise-Athanaïse Claudel vers 1882-1883, bronze posthume.
Musée Camille Claudel, Nogent-sur-Seine

La vieille Hélène, 1882, bronze posthume, collection particulière.
Première œuvre signée de Camille qui a 18 ans. Il s'agit d'une domestique.

Jeune Romain "aux cheveux crépus" ou Mon frère à 16 ans ou Buste de Paul Claudel à 16 ans, 1883-188-, bronze posthume, collection particulière.
A l'époque où Paul étudie le latin, Camille l'idéalise en empereur romain et saisit parfaitement ses traits.


Volubilis, présentée au Salon de 1896, Alfred Boucher, marbre.
Musée Camille Claudel, Nogent-sur-Seine.
La jeune fille fleur (Camille) émerge de la pierre... Douceur et sensualité féminine.
Peut-on imaginer que cette apparente douceur dissimule une "violence effroyable de caractère" ?
(Paul Claudel, Ma sœur Camille, son œuvre est l'histoire de sa vie, Figaro Littéraire 1951).

Camille vers 14 ans, 1878, photo E. Chéron


Alfred Boucher est un jeune sculpteur de 26 ans lorsqu'il découvre le travail de Camille Claudel. Il convainc le père de Camille de déménager à Paris pour qu'elle puisse recevoir une réelle formation. Camille est âgée de 15 ans.
A Paris, l'enseignement d'Alfred Boucher est bref, après avoir reçu le Grand Prix du Salon, il part pour l'Italie et confie sa jeune élève à Auguste Rodin.
"J'ai une élève en ville... c'est une jeune fille moqueuse, insolente, implacable, cette élève n'est pas comme les autres. Un peu difficile à amadouer, une bête sauvage tant qu'elle n'a pas confiance, mais après, quel trésor de générosité et de tendresse, si elle vous apprécie, elle vous donnera tout" (lettre conservée au musée Rodin).

Camille par César, 1885

Portrait de Rodin vers 1889

Buste de Rodin, après 1897, bronze ancien.
Musée du Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la ville de Paris.
Le visage puissamment charpenté de Rodin atteste de l'indéniable talent
de portraitiste de Camille Claudel.

Femme accroupie, 1884-1885, bronze posthume, collection particulière.
Œuvre réalisée dans les premières années avec Rodin qui s'éloigne de l'étude "statique" du nu. Ici torsions contrariée du corps, de la tête, du croisement des bras, la pudeur d'un visage dissimulé dans lequel on croit reconnaître la jeune artiste. Une étude anatomique rigoureuse, bien maîtrisée, elle est alors âgée de 21 ans lorsqu'elle réalise cette sculpture tellement moderne par la posture.

Giganti ou Tête de brigand, 1885, bronze ancien, musée des Beaux-Arts à Reims
Elle réalise cette sculpture à l'âge de 21 ans et comme souvent, au-delà des traits physiques, c'est le caractère qu'elle saisit et, notamment ici, toute l'arrogance et la fierté farouche du personnage.

Marguerite Boyer, modèle de "La petite Châtelaine"

La petite Châtelaine, natte courbe, 1892-1893, bronze posthume,
Musée Camille Claudel, Nogent-sur-Seine.
"Une des plus gracieuses évocations qu'ait inspirées à un poète du marbre, l'appel interrogateur d'un visage d'enfant devant l'inconnu", Claude Debussy, ami de Camille Claudel.

Les Causeuses, 1896, bronze posthume, collection particulière.
Œuvre créée suite à des conversations féminines surprises dans un compartiment de train.
Ces bavardes relèvent du monde clos féminin où les petits secrets se chuchotent.
Jeux de lèvres, proximité physique et confidences.

La Valse, 1905, bronze ancien, collection F. Pautrat.
"Valse mélancolique et langoureux vertige" (Charles Baudelaire, Harmonie du soir, 1857)


Dans la première moitié du XIXe siècle, la valse, adoptée par toute la jeunesse bourgeoise, était sujet de réprobation. L'ivresse des tourbillons autorisait une liberté de mouvement, un rapprochement corporel, qu'aucune autre danse n'avait procuré auparavant. Pour les esprits conservateurs, la valse "perdait" une jeune fille honnête. Il a fallu toute la musicalité du Beau Danube Bleu de Johann Strauss pour que cette danse fasse évoluer les mentalités et devienne populaire à l'époque de Camille.

La Valse aussi dénommée La Valse dite Allioli, vers 1900, bronze ancien, collection particulière.
Dynamisme évocateur du tourbillon que provoque le pas des valseurs en constante instabilité, œuvre résolument moderne et iconique de l'artiste.

C'est une des œuvres les plus célèbres de Camille, une des plus célèbres de la fin de l'époque heureuse avec Rodin. 
Une œuvre charnelle et audacieuse, lorsque l'on sait que dans une première version, aujourd'hui disparue, les danseurs étaient nus. Face au refus de l'Administration des Beaux-Arts choquée par cette nudité, Camille a dû "revêtir" la jeune valseuse.
On touche là l'aspect avant-gardiste de son travail et ses combats face à une société artistique "classique" et majoritairement masculine.
Enfin, une œuvre dont Camille dira elle-même "Ce n'est plus du Rodin".


L'Age mur (deuxième version), 1898, fonte de 1902, Musée d'Orsay, Paris.
Un homme déjà âgé est entrainé par le spectre hideux de la Mort représenté par une vieillarde,
sa main laisse celle de la jeune fille, genoux à terre, qui tente de le retenir,
mains implorantes et corps en déséquilibre, elle est prête à s'écrouler.
Œuvre profondément symbolique, magistrale, à forte charge émotionnelle et l'annonce d'un naufrage.


1892, année qui entame un processus de rupture entre les deux artistes. Rupture qui s'éternise sur quelques années. La rupture avec Rodin au profit d'un engagement définitif auprès de Rose Beuret jettera Camille dans la rancœur et le tourment.

L'implorante, entre 1900 et 1904, bronze ancien, collection particulière.


Le début du XXe siècle marque le début de la collaboration avec Eugène Blot, fondeur et marchand d'art. Dès sa première rencontre avec Camille, il achète les droits de reproduction de l'Implorante (alors que l'Etat, malgré ses promesses, ne lui en fera jamais la commande, au désespoir de Camille).
C'est grâce à son intervention qu'une bonne partie des œuvres a été sauvegardée et commercialisée auprès d'amateurs. Il fait partie des fidèles qui auront assisté, impuissants, à sa déchéance.
Dans une dernière lettre datée de 1932, alors que Camille est internée depuis 9 ans, il témoigne de "l'émotion indicible" que lui avait suscitée le premier tirage de cette Implorante. "Avec vous, on allait quitter le monde des fausses apparences pour celui de la pensée. Quel génie ! Le mot n'est pas trop fort." 
"Le temps remettra tout en place", sa célèbre phrase laisse présager un futur marqué par la reconnaissance de ses pairs. 
"Ecrivez-moi, prenez la main que je vous tends. Je n'ai jamais cessé d'être votre ami". 
Cette émouvante lettre aurait apaiser son cœur affligé mais sa mère ayant interdit toute correspondance, Camille n'a jamais pu la recevoir.

L'abandon, 1905, bronze ancien, collection particulière.
Variante de Çacountala, oeuvre inspirée d'un récit indien du Ve siècle.
Le prince Douchanta répudie et condamne injustement sa promise, Çacountala, à l'errance.
Puis, conscient de son erreur et accablé de remords, il la recherche sans relâche.
Camille éternise l'instant du bonheur des retrouvailles et du pardon où les deux êtres, ivres d'amour, s'abandonnent l'un à l'autre. Belle intensité dramatique.

Rêve au coin du feu, 1906, marbre et bronze, dédicacé, collection particulière.

Rêve au coin du feu, détail


Œuvre empreinte de mélancolie, qui marque la solitude dans laquelle s'enfonce progressivement Camille à cette époque. 
Paul Claudel écrit "Une femme assise et qui regarde le feu, c'est le sujet d'une des dernières sculptures de ma pauvre sœur. La conclusion de sa douloureuse existence" (La Rose et le Rosaire, 1946). 
Oui mais, la contemplation du feu et le bien-être physique qu'il procure sont aussi pour Camille des souvenirs de sa lointaine enfance à Villeneuve entre autres, d'où le sens de sa dédicace.
Ce souvenir de bien-être se transforme en amer regret, lorsqu'elle est  à l'asile, où souvent, dans ses lettres elle dénonce le froid qu'elle subit, "Ô Dieu que c'est ennuyeux ! Je voudrais bien être au coin de la cheminée de Villeneuve mais hélas ! Je crois que je ne sortirai jamais de Montdevergues du train où ça va !" (lettre du 4 avril 1932).

Camille dans son atelier à décor japonisant, vers 1885, collection Elborne.
Avec les Expositions Universelles de 1867, 1878 et 1889, c'est la Japon que se révèle à l'Occident.
Des objets délicats, estampes, mangas, laques, textiles peints ou brodés circulent dans le Tout-Paris.


La vague de Katsuchika Hokusaï, vers 1830. 
L'estampe japonaise fait irruption dans le monde de l'art
et celle-ci influence particulièrement les Impressionnistes...


Suite à ces influences, Camille crée La Vague en marbre-onyx et en bronze, seule artiste au monde à avoir sculpté ce matériau délicat (utilisé également dans Les Causeuses).

La Vague, reproduction contemporaine en bronze tirée à partir
de l'œuvre originale en onyx et bronze datée de 1897, collection particulière.
Les trois baigneuses se jouent du danger...




2 mars 1913, le père de Camille décède, elle n'est pas informée tout de suite. Tout se précipite, Mme Claudel signe l'autorisation de placement volontaire le 10 mars. A son domicile du Quai de Bourbon où elle vit en recluse, Camille, 48 ans, est enlevée par "un cyclone" (lettre à Mme de Vertus automne 1913) par "deux sbires armés de toutes pièces, casqués, bottés, menaçants en tous points" (lettre à Paul Claudel 3 mars 1927). Camille, au pic de sa maladie, ne réalise pas tout de suite que l'internement est commandé par sa famille. Dans son délire, elle pense que "ce sont Rodin et les marchands d'objets d'art qui l'ont envoyée faire pénitence dans les asiles d'aliénés".

Le XIXe siècle est marqué par la tragédie asilaire. La loi de 1838, créée à l'origine pour protéger les malades mentaux et construire des lieux pour les accueillir, connait une dérive sans pareil. Sont mélangés des fous atteints de pathologies légères ou lourdes et ceux qui "dérangent" la société ou leur famille mais qui ne le sont pas. S'ensuivent une surpopulation de ces lieux et des soins qui ressemblent plus à des méthodes de tortures ou des expériences scientifiques : carcan, douche glacée ou brûlante, camisole, lit sans matelas, isolement, répression...

Lorsque Camille est internée en 1913, l'asile est sous les feux de la critique, le reproche principal étant le mélange des malades aigus et chroniques, l'inadaptation des soins. 

"Tout cela crie, chante, gueule à tue-tête du matin au soir et soir au matin. Ce sont des créatures que leurs parents ne peuvent pas supporter tellement elles sont désagréables et nuisibles. Et comment se fait-il que moi, je sois forcée de les supporter. Ce n'est pas ma place au milieu de tout cela, il faut me retirer de ce milieu" (lettre à Paul Claudel, 3 mars 1927).

"Dis-toi bien que ta sœur est en prison. En prison et avec des folles qui hurlent toute la journée, font des grimaces, sont incapables d'articuler trois mots sensés. Voilà le traitement que depuis vingt ans on inflige à une innocente !" (lettre à Paul Claudel 1932-1933).



L'asile de Ville-Evrard, Maison de santé, premier pavillon de dames

Montfavet, Vaucluse, Hôpital psychiatrique de Montdevergues.


Camille à Montdevergues, 1929, photo W. Elborne.


Le 20 octobre 1943, Paul est informé que sa sœur est décédée le 19 octobre. Elle a 78 ans. Paul ne se déplacera pas pour ses obsèques et fait adresser 10 jours plus tard de l'argent à l'aumônier pour faire dire des messes. Il ne se soucie pas du lieu de sépulture, elle est mise en fausse commune.
Ce n'est qu'en 1962 que, Pierre Claudel, le fils de Paul, fait rapatrier la dépouille de sa tante dans son village natal.
En 2008, Reine-Marie Paris et Philippe Cressent, avec le soutien de la mairie d'Avignon, font ériger un cénotaphe digne de la mémoire de sa grand-tante sur le lieu de sa disparition au cimetière de Montfavet. 
L'une des faces gravées porte la phrase d'Eugène Blot : 
"Le temps remettra tout en place". 



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