Pages vagabondes
(Lettre 77)
Monsieur Rodin 182 rue de l'Université, Paris
Camille Claudel à Léon Gauchez
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Jeanne Benameur, LA PATIENCE DES TRACES, éd. Actes Sud,
2022
Amitié, introspection, psychanalyse, voyage initiatique,
Japon
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De vous à moi, de moi à vous…
Tu as la place de celui qui se tait pour permettre aux autres de construire leurs paroles et leurs silences. A ton tour, tu dois aller voir le silence qui est en toi, parcourir les choses obscures et lointaines qui sont à l'œuvre sans que tu le saches. Ta mise en route vers le Japon va te permettre de regarder les traces intérieures. Ton amitié avec Daisuke est au-delà du langage. Elle se construit dans le rapport du corps au monde. Et comme toi tu répares les êtres, lui répare les objets cassés. Sans cacher, mais en magnifiant les cicatrices, pour que l'on puisse admirer ces lignes avec un regard nouveau et approcher un moment d'âme en les accueillant. Tu es enfin prêt à accepter la douleur de l'amour et de l'amitié de jeunesse perdus.
Extraits
Son métier c'est pour ceux qui ne s'en débarrasse pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l'énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu'à l'inconnu."
"Parfois un geste qui a échappé, une jambe qui se détend tout à coup ou une bague qu'on fait tourner machinalement autour d'un doigt. Il a appris à guetter ces menus signes, tout ce qui indique que le mot prononcé alors n'est pas anodin, que peut-être il en manque un autre… que la vraie parole est embusquée là."
"Ses épiphanies à lui c'est quand il retrouve, à l'intérieur de son propre corps d'homme, la vibration d'un autre corps. Et lui alors vibrant à l'unisson. Inexplicable. C'est toujours par la voie d'une femme que cela a lieu. Il aurait épousé Louise rien que pour ça. Parce qu'elle avait quand elle entrait dans la jouissance, cette vibration merveilleuse, d'une douceur infinie. Pour lui, une femme, c'était ça. Et elle l'emmenait dans son chant. Il était transporté dans les confins ignorés. Dans une brume, un ailleurs. Sans sortir de la chambre."
"Elle lui avait dit il y a longtemps, la porte ouverte sur les bougainvilliers, Comment tu veux qu'on fasse maintenant ? Il avait haussé les épaules. Elle avait quitté la chambre où ils avaient parlé. On ne devrait jamais parler dans les chambres, c'est pour les corps nus, les mains pour comprendre. Tout ce qui frémit, tout ce qu'on provoque, qu'on attise, qu'on apaise. Le plaisir brut. La peau sans rien pour faire barrière, ni tissu ni conservation. Les sexes qui, enfin, dans les moments de grâce, font resurgir la parole d'avant tout l'alphabet, celle qui s'accorde à la quête farouche des corps, aux reins cambrés, aux poitrines palpitantes, au sang battant au rythme des caresses les plus simples, les plus hardies. Celle des corps enfin éveillés. Et le chant unique. Il avait connu ça. Oh, avec elle, il avait connu ça."
"Il l'a revoit sortir de la chambre là-bas il y a si longtemps, son regard brun intelligent et doux posé sur lui. Toujours cette satanée douceur. Pourtant elle venait de lui dire des mots terribles. Elle avait répondu aux questions qu'il lui posait, comme elle le faisait toujours. Avec sa rude franchise. Elle n'éludait rien, l'intrépide Louise. Dieu qu'il l'a haïe cette franchise. Un peu d'humanité, ç'aurait été de se taire ou de mentir au moins un peu mais non, Louise répondait sans détour. Il le savait. Il l'avait cherché. Ce sont ces questions à lui qui étaient terribles. Il la voit se tourner vers lui avant de franchir le seuil et trébucher, comme une enfant. Elle était là, sa bonté, dans ce corps qui perd l'équilibre, se reprend, puis repart. Il a continué à l'aimer sans le lui dire. Longtemps. Juste pour ça. Parce qu'elle avait trébuché. Cette chute retenue. Il était là leur amour. Lui l'avait su à ce moment-là mais c'était trop tard. Les mots avaient fait leur sale travail. Ils le savaient tous les deux et ils étaient parvenus au bout. Si jeunes et déjà au bout."
"Sa pratique de psychanalyste l'a toujours maintenu sur le bord. Très près. Au plus près. Mais sur le bord. Il faut bien que l'un des deux reste sur le bord quand l'autre s'aventure. Lui il a choisi d'être celui à qui on s'arrime pour pouvoir aller au plus profond."
"Il écrit le mot "peur" et il le lit. Un mot si bref pour dire ce qui empêche la vie d'être simplement ce qu'elle est, ce qu'elle pourrait être. Il regarde le mot comme si c'était une image. Un tableau. Peur. Voilà. Quatre lettres. Ce n'est que ça. La bête qui peut manger le désir. Contenue dans les signes."
"Après s'être rafraîchi il se dirige vers l'atelier de Daisuke. Lui lire les mots du carnet à voix haute. Rien de leur mystère ne se sera détruit, Daisuke n'essaiera pas de comprendre mais il écoutera en continuant son travail. C'est ce qu'il veut. Le silence bruissant des gestes du vieil homme, fermes et réguliers. Sa bonne présence. Un témoin pour ses mots. [...] Alors Simon prend conscience de la paix infinie qu'il éprouve à être là. Il se laisse aller sans peur."
"Comment un bol peut-il à lui seul contenir tout ce qui déborde ? Comment a-t-il pu ainsi esquiver, de jour en jour ? Les paroles, les siennes, les paroles intimes, secrètes, celles qui créent le chez-soi à l'intérieur de soi il les a fuies."
"Daisuke parle. A sa façon lente. Entre chaque phrase un temps. Le silence dans lequel Simon marche. A pas comptés. S'il comprenait ce que dit Daisuke, il saurait que tout se répare. On ne cherche pas à cacher la réparation. Au contraire, on la recouvre de laque d'or. On est heureux de redonner vie à ce qui était voué à l'anéantissement. On marque l'empreinte de la brisure. On la montre. C'est la nouvelle vie qui commence."
"Simon entend les silences de tous les gens qu'il a reçu dans son cabinet. Entre les paroles énoncées distinctement par Daisuke, il entend maintenant son propre silence. Il comprend qu'il est venu à la rencontre de ce silence jusqu'ici. Pas de paroles sans silence. Jamais. Il est venu le chercher et il en a peur. Quelque chose s'éveille et il en a peur. Le silence doit être bordé de paroles justes. Alors seulement il est habitable."
"Il veut en savoir plus sur l'art de Daisuke. Un jour au XIIe siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu'il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de Vilaines agrafes. L'objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l'art du kintsugi est né. Kin c'est l'or et Tsugi la jointure. Simon se laisse emporter par l'histoire. Daisuke boit lentement l'alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité.[...] Alors Daisuke prend la parole et Akiko traduit Mon époux dit que c'est votre art à vous aussi. [...] Simon ne veut plus rien que le visage de ses hôtes, la lumière douce qui baigne la pièce. Cette intimité délicate. Son cœur a éclaté. Et ici il a une chance de ne pas le défigurer par une réparation trop hâtive. Ne plus se dérober. S'il accepte de considérer chaque état patiemment, de le suivre comme le doigt suit la courbe de chaque brisure, il a une chance de retrouver peut-être la beauté de son propre cœur."
"Moi j'ai juste servi à ce que la parole ait lieu. Et même si du divan une voix semblait s'adresser à moi, je sais que je n'étais là que pour le passage des paroles du dedans au dehors.
Toute ma vie, j'ai été celui par qui la parole intime d'un autre advient enfin."
"La connaissance fine de notre malheur permet-elle une vie meilleure ? Comme un vêtement qui s'ajuste bien sur notre corps et ne gêne plus nos mouvements ? La nudité en dessous. Enfin connue et protégée. Simon peut maintenant le porter ou l'enlever, le vêtement. La nudité en dessous, il la connaît. Combien de temps pour accepter la complexité."
"Lui revient alors une phrase qu'il avait prononcée en séance avec un patient dont la cure n'avançait pas. "La rage c'est de ne pas réussir à aimer ce que l'on désire." Il y a des moments où une pensée trouve son expression juste sans qu'on la cherche. Les mots ont attendu sans doute longtemps et soudain quelque chose se formule. C'est l'évidence. Et c'est fort."
"Il trouve à remercier tout ce qui l'a mené jusqu'ici.
Ce voyage qui lui ouvre un autre chemin pour voir sa propre histoire, décider de la suite.
Et peu à peu des mots viennent qu'il n'attendait pas. Est-ce la voix de Namiko, l'étrangeté de la situation ou les montagnes qui se dressent au loin, tutélaires. Sans réfléchir, il remercie
sa mère pour ses mains aimantes sur le costume du père mort
Louise pour son baiser d'une virginité absolue pour la grâce qu'elle lui a faite en faisant de lui son premier amoureux, son premier amant
Il n'arrive pas à remercier Mathieu mais ce qui vient c'est le pardon qu'il lui demande pour tout ce qu'il n'a pas su, pas voulu voir. Pardon pour l'avoir réduit comme il l'a fait, comme les autres. Pardon pour ne pas avoir saisi la grâce de cet être ardent et si peu fait pour la vie ordonnée. Pardon pour l'eau qui l'a englouti sans qu'il puisse le sauver en vrai.
Les larmes de Simon coulent et il ne les retient pas. Il sait que Namiko ne le regarde pas, que son visage est tourné vers ses prières, à côté de lui et ça lui fait du bien."
“Seul au milieu de tout ce qui fait la vie silencieuse de ce lieu, il laisse son regard se perdre vers le travail entamé sur le grand métier à tisser, vers les tissus qui attendent, la roue en bois posée sur le sol. Toutes les traces de ce travail interrompu comme dans l'atelier de Daisuke créent quelque chose de vivant. On sait que le travail reprendra, que les outils vont être tenus à nouveau par des mains patientes. Il se demande si quand on entre dans son cabinet on sent aussi l'empreinte du travail des mots. Les mots c'est dans les bouches, c'est dans l'air, c'est au fond des poitrines. Est-ce qu'un lieu s'en imprègne ?
Lui, il a pu prononcer des mots qui n'étaient jamais venus ni dans sa tête ni sur le divan du temps de son analyse ou de son contrôle. Ils étaient restés longtemps enfouis au fond de lui. Il les a découverts dans une forêt et maintenant il sent que ces mots ont ouvert le chemin. Il connaît le processus. Il agit où qu'on soit. Ça, la psychanalyse lui a appris."
"Simon boit le saké qui lui est offert en se disant qu'il touche enfin à quelque chose d'essentiel.
Il voit sa vie clairement. Il n'est pas uniquement le joueur d'échecs réfléchi, le nageur, le psychanalyste à l'écoute patiente, l'homme à la vie sage. Il a été un amant fougueux, à la jouissance intense. Et sa vie, c'est tout ça. "
“Il revoit une posture, un bras, une main sur une poitrine. Des hommes, des femmes et cette envie de vivre finalement, tenace, qui les menait jusque chez lui chaque semaine. C’est auprès d’eux qu’il a nourri lui-même le terreau de sa propre vie. Tout est toujours réciproque. Il sait qu’il avait besoin de la présence des autres, là, dans son cabinet, à portée de voix, de murmure. Cette présence avait peuplé son existence sans qu’il y prenne garde. Cela lui avait tenu lieu de tout ou presque. Eh bien aujourd’hui il a la mémoire de tout cela. C’est un trésor. Il a le sentiment qu’il pourra y puiser pour avancer. Seul. Il va “débuter” un autre temps temps de sa vie à cet instant, il se sent fragile et confiant à la fois. La vie est bonne pourvoyeuse décidement . Pour peu qu’on lui laisse du champ libre. Le champ libre, il est venu le chercher ici et peu à peu il sent qu’il le trouve.”
"Cette nuit-là il fait l'amour longuement, passionnément. Dans son rêve la femme est grande. Il ne boit pas son visage mais il sent sa chaleur, sa douceur, une odeur de forêt et il retrouve un élan érotique qu'il connaît bien. Tout son corps est appelé à nouveau. Faire l'amour est le seul acte qui l'emporte aussi intensément, qui lui fait atteindre quelque chose d'autre que la chair, par la chair. Il se laisse emporter. Le rêve-t-il ce corps qu'il caresse, prend dans ses bras, cette chevelure que ses mains tiennent comme un trésor palpable. Les épaules de la femme robustes et douces, un corps de nageuse. Est-ce Louise revenue d'entre les rêves. Ils nagent et leurs lèvres se touchent. Mais cette fois ce n'est plus le timide premier baiser de la jeune fille c'est un baiser qui sait ce qu'est la volupté. Il embrasse comme il n'a plus embrassé depuis si longtemps. La bouche de l'autre est une grotte merveilleuse, celle d'où sortent toutes paroles. Il caresse de la langue, tous les sens en éveil, l'intérieur de cette bouche offerte. Il caresse les paroles silencieuses. Il les retrouve en lui, ces paroles tues de l'amour. Tout son corps se tend vers celui de la femme qui s'offre si bien à lui, dans un abandon qui le bouleverse. Il voudrait le tenir contre lui pour toujours. Il sent une main s'emparer de son sexe, le caresser, le guider vers la jouissance pénétrante. Tout en lui alors se réunit et se diffracte à la fois dans une joie rayonnante."
"Il pense à l'expression Paix à son âme. Il ne sait pas si Mathieu aurait souhaité la paix mais lui, oui, la paix, il la veut. Quant à son âme… Il en a ici la conviction, lui qui a toujours laissé cette question de côté, l'âme, c'est un instant, c'est tout. Juste un instant. Ce n'est ni un état ni quelque chose de mystérieux qui nous serait donné comme le corps nous est donné pour vivre cette existence. L'âme c'est un mouvement. Fugace. On l'atteint quand tout de notre être s'unifie pour pouvoir, dans un élan, se mêler enfin à tout ce qui n'est pas nous. Il n'y a pas d'état d'âme. Il y a des moments d'âmes. C'est ce qu'il est en train de vivre."
L’écriture de Jeanne Benameur dans ce roman
Toujours la poésie, la délicatesse, les mouvements de l'âme magnifiquement écrits et la rencontre avec ce couple de japonais est sublime d'harmonie, de générosité, de silences qu'ils offrent à Simon pour qu'il puisse enfin habiter sa mémoire.Pages vagabondes
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Chrystèle Wurmser, MÊME LES ANGES, éd. Gallimard, 2021
Amour charnel, absence de l'être aimé, écriture, souvenirs
d'enfance
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De vous à moi, de moi à vous…
L’absence de l’autre, l’être aimé. Le traître qui t’abandonne. L’absence comme une présence en ton corps. Un ressac impitoyable, qui, invariablement envahit tes frontières charnelles, les repoussant un peu plus à chaque fois. La plaie est béante. Tu l’accroches à tes lambeaux de chair qu’il a lui-même arrachés. Tu lui donnes vie au creux de toi, au creux de ton écriture.
Est-il seulement un ange ?
Extraits
“Recroquevillée sur l’oreiller, lovée dans ce que vous m’avez laissé d’embruns, immobile et tenant à la main le combiné décroché,
j’ai
sous mes paupières baissées
les yeux larges à vous avaler.
Combien de temps durera votre voyage. J’écoute sonner les heures. J’ai en moi des plaines, des hameaux, des bois, des clochers esseulés, des domaines où brame le cerf tandis qu’on charge la fourragère.
Il fait beau sous la nuit. A la frange des toits, le
jour passe sa main et l’ardoise infiniment pâlit.
Je ne pleure pas.”
“Je n’écris pas pour me taire. J’écris pour être lue. N’est-il pas temps de vous dire que, depuis que je vous connais, je n’écris plus que pour être lue de
vous ?
Je vous aime.
C’est presque devenu ma seule arme pour écrire, ma seule qualité. Dépliez mes dernières pages, séparez-les, mettez-les bout à bout, qu’importe ! Vous n’y trouverez qu’une empreinte,
la vôtre, qu’une histoire découpée en menus morceaux, la nôtre.”
“En mes pages un amant prendrait corps. J’y serais couchée avec lui aussi intimement qu’en des draps avec vous. Il surgirait dans le papier avec une vraie carrure d’homme comme la vôtre, et de vraies paumes comme les vôtres qui pètent de désir et dont j’aime lécher les frontières salines. Il prendrait visage,
et ce visage à deux mains serait bu. Il prendrait vie,
c’est-à-dire sexe et âme
et souffle suffisamment pour me bouffer chair et verbe, et défaillir en mes bras comme toujours vous faites à l’instant de traverser avec moi la plaine morte qui sépare deux étreintes et qui rend presque insupportable la vue des doigts et des cheveux mêlés,
la vue pour moi de votre dos qui, partageant ma couche,
se lève et se pose et se repaît de sommeil,
et m’oublie,
cependant que j’écris.”
“Matoso [...] pose sur ma table un bol de faïence tuilée où baigne le précieux fromage et dont les craquelures rappellent celles de ses mains,
c'est ce que je me disais tout à l'heure tandis qu'un instant distrait, il les avait laissées retournées sur la nappe blanche. Il y avait là des plaines déshydratées par l'hiver, des forêts de bouleaux, des écorces qui pèlent, de la mousson sifflant dans l'herbe jaune et poussant vers la mer le sable de l'été et le sel qui s'accroche aux lichens et achève,
lèpre grise, de déchirer les troncs.”
[...] “il (Mathis) a renoncé à dissimuler derrière d'inopportunes fâcheries, qu'au fond de lui il aime follement cet automne qui submerge, le déclin des chaleurs tandis que l'hiver âprement se lève, les odeurs de mousse et de fruits pourris, la fin des cœurs qui s'ouvrent et dégueulent leur brouet, la pudeur retrouvée, les cosses et les bogues, les fleurs cloîtrées au fond des branches, les chambres closes, les corps encombrés de pénombre, les ramages qui geignent dans l'humidité des nuits, le ciel vieux, le décès des lumières, l'appel lancinant des crécelles chaque fois l'aube tarde à quitter la terre et risque, à force de lenteur,
d'y demeurer collée.”
“Assise parmi mes oreillers, j'observe la thomise qui a accroché son fil unique au coin de la cheminée. Drôle d'araignée qui marche en crabe et ne tisse pas de toile mais change de couleur en fonction de l'insecte qu'elle choisit de déguster. Je ne l'ai jamais vue que blanche. Je lui raconte ces hiers que vous m'avez fait traverser. Ces terres du passé qui continuent de m'attirer même si votre départ les a mises en friche, même si, me retournant sur elles, je n'en distingue plus que l'ombre désolée.”
“Si désormais vous êtes un autre, quel recours me reste-t-il sinon la mémoire pour affirmer que je vous ai connu et qu'en dépit de tout je vous connais ? Que mon corps fût modelé aux courbes du vôtre ? Et que vous êtes le seul matelas de laine où je puis espérer recouvrer un jour le répit du sommeil ? Vous m'avez mise en glaise, coulée au moule de vos étreintes, pelotée de toute votre masse, aucun être humain à ce jour n'oserait poser la main sur moi tant est visible votre empreinte, tant est visible sur mon dos et profonde
la marque de votre bras. Pourtant,
que savez-vous de moi ?”
“Que savez-vous de la réflexion blafarde de l'aube sur l'émail ? De la maladresse de mes mains à imiter les vôtres, m'assouvir, retrouver les chemins par où vous êtes si souvent passé, les fourrés un peu traîtres où vous vous êtes savamment égaré,
que savez-vous de leur talent à me faire regretter les vôtres ?”
“Avant j'écrivais n'importe où.
Avant quoi ?
Avant quoi exactement ?
J'écrivais couchée sur le carrelage, debout dans la cuisine, appuyée à un mur ou appuyée à rien, sous la pluie, sous la neige, dans la neige ou dans le vent, sur mes genoux, dans les cafés, dans le métro, dans les files d'attente. J'ai toujours avec moi un cahier et un crayon, c'est ce que j'emporterais sur une île déserte, c'est ce que j'ai emporté à Rome, j'en ai des piles qui n'ont pas quitté ma valise, on dirait des mouchoirs, sans doute j'avais prévu d'avoir à éponger un inconsolable chagrin mais je n'avais pas prévu que les mots tariraient et laisseraient secs les mouchoirs emportés.”
“C’est sous mon oreiller que j’ai vu naître l’écriture, que je l’ai méthodiquement couvée lorsque enfant chaque soir je reconstituais, avec toute la maladresse d’un langage encore inconstruit, les images que mon père dans la journée avait prononcées.”
“Vous êtes entré dans ma vie et j’ai continué d’écrire jusqu’à l’épuisement, jusqu’au sommeil, jusqu’à l’amour qui le précède car dès que vous me voyez couchée, vous vous ruez sur moi et m’interrompez sans vergogne. Je retrouve au petit matin mes phrases croquées au milieu d’un mot, on dirait qu’à la faveur de la nuit, un renard est passé sous la vigne bouffant les grappes à pleines dents et laissant après lui les pampres déchiquetés. Je les répare alors du mieux que je puis tandis que vous dormez encore. Vous avez sur le menton des traces de raisin. Bien souvent je vous maudis car vous avez gobé le grain avec tant d’avidité que je n’en peux rien sauver.”
“Vous êtes entré dans ma vie et depuis, malgré moi, tous les lits où je grimpe deviennent les vôtres, même ceux dans lesquels vous ne grimpez pas avec moi, ceux que nous n’avons jamais partagé et qui sont exempts de notre salissure. Je ne sais plus me glisser sous un drap sans vous y glisser avec moi.”
“Je me souviens de la toute première fois où vous m’avez surprise à écrire étendue à plat ventre dans le désordre du lit, le traversin calé sous mes aisselles, plongée dans un de mes sempiternels cahiers. Vous m’avez aussitôt écarté les fesses, je ne vous connaissez pas comme je vous connais aujourd’hui, j’ai cru que vous espériez y découvrir des feuillets à parcourir, que vous vous comportiez en lecteur vorace qui désosse la couverture brochée afin de dévorée l’intrigue plutôt que suivre et apprécier les méandres de la narration.”
“Et votre veste toujours qui me donne un air de pauvresse mais me sauve quotidiennement de la pneumonie. J’aimerais la porter à même la peau. Être nue sous elle. La sentir qui me frotte à chaque mouvement et me chauffe le corps et l’égare, me force à croire que c’est votre peau qui se frotte à la mienne, que c’est vous tout entier qui pesez sur mes épaules et pas à pas me travaillez la chair, m’amenez à tiédir et mollir, à perdre toute défense, à me laisser pénétrer là, debout dans les allées du parc, et sentir d’un coup dans mon ventre une pastèque qui s’ouvre avec un craquement sourd et expulse ses pépins noirs dans le dédale de mes veines jusqu’à la plante des pieds, l’anus, le cerveau qui, loin de faire résistance, abdique avec délice, sentir votre sperme qui monte au cœur aussi résolument que le conquérant monte à la citadelle.”
“C’est comme la valse, ça donne le tournis, ça fait croire qu’on est assis sur une toupie et que le monde n’est qu’un jeu de rayures qui enivre. Mais la musique finit toujours par s’arrêter et on reste abasourdi avec les yeux qui piquent.”
“Le soleil savamment tenu en respect par l’architecture, inflige cependant des encoches à la pénombre, il la cisèle, la coupe de lumière brève, l’étreinte d’incisions qui la brisent en morceaux dont il aiguise les angles au plus vif.”
“Si je suis coquillage, venez me ramasser. Ou bien soyez sur la plage où un jour, coque vide, j’échouerai. Vous me mettrez sur votre oreille? Persuadé d’entendre la mer ou d’accéder au mystère des récifs claqués d’eau, vous percevrez le chant inachevé de cette histoire que je voulais vivre avec vous mais vous vous êtes envolé,
que je voudrais écrire,
mais écrire, vous me l’avez volé.”
“Vous m’avez vue au premier regard posé dans la salle de bal. Vous m’avez aussitôt donné matière et dès lors n’avez plus jamais cessé de me modeler. “Regarder, c’est créer” aimez-vous à dire, vous qui ne comprenez le monde qu’à travers l’objectif de votre caméra. Car chacun voit,
dites-vous,
ce que son inspiration lui dicte de voir, ou son talent, ou sa conscience, peu importe comment cela se nomme, dites-vous.
Celui qui prétend donner à voir avec objectivité est un
menteur,
dites-vous,
et un lâche, un trouillard qui ne veut pas avouer qu’il a de la pensée et qui n’assume pas le jugement de ses yeux. Regarder c’est créer,
dites-vous,
l’objectivité n’y peut trouver sa place. Vous qui m’avez dès la première seconde si goulûment regardée, que prétendiez-vous créer qui aujourd’hui ne ferait pas de vous un menteur, un lâche, un trouillard ?
ce sont vos mots.
Vous me les prononcez si près du tympan que ça me fait mal, toute la chair se hérisse, n’est-ce pas cruel de vous entendre si distinctement au milieu de toutes ces voix que je ne connais pas mais que je veux connaître ?”
“Il (Matoso) essuie ses mains et c’est toujours une surprise ces larges mains pour des gestes si doux. Des causses heurtées par les vents. Chaque doigt est un arbre dont les branches hésitent à se tendre car elles pourraient faire de l’ombre et attirer les orages. Elles se replient, elles se nouent au tronc et l’on devine aux jointures des nodosités gorgées de sève. Matoso se bouchonne la figure à pleine pogne. Ça sent la glèbe et le labour, la campagne suintante, les champs gavés de ruisselets qui chouinent lorsque la lune est pleine et qu’on vient creuser les sillons.”
“Mon père avait de ces patoches. Chacune contenait un plein pays et les fleuves qui y coulaient, les mers, les goulottes menues étaient teintées de gouache et d’huile. Quand il s’ensiestait sur le bord de la Mordrière, je saisissais l’une ou l’autre, je préférais la gauche car le sillon de vie y était plus profond, et je passais des minutes délicieuses à la parcourir, j’y galopais du bout de mes doigts minuscules, je sautais les ravines et gambadais de colline en colline. Je n’ai jamais retrouvé ailleurs ce goût de l’aventure qui donne envie de chanter. Je dégringolais le mont de Vénus, je finissais roulée en boule dans la plaine de Mars à l’ombre du mont de Lune et je m’y endormais. Mon père aimait me raconter l’histoire de la princesse au petit pois précisant que dans ce conte, je n’étais pas la princesse mais le petit pois.
Celui qui roule au creux de la main
et s’y blottit.”
“La salle à manger s’emplit d’un nouveau murmure. Les instruments se cherchent et s’accordent. On croirait le début d’un concert, l’orchestre de chambre affûte son la, le lance, le reprend, l’échange. Il y a des pauses ponctuées de faïence heurtée.”
(à propos de Mathys) “Savez-vous ce qu’est la beauté d’un visage qui se couche sur vous et cependant ne vous attouche pas ? Un être qui vous donne ce qu’il fut, ce qu’il est, ce qu’un jour il sera, le tout en une seule fois ? Et dès le bord de l’iris, ce sont des gouffres et la noirceur y est si dense qu’elle attire plus encore que le vide. Je devine des espaces hurlants, des cris étouffés qui un jour forceront la gorge quitte à la trancher, un désert de mica qui brûle tout voyageur prétendant le traverser. Juste entre les lèvres, le souffle est arrêté, l’être entier suspendu en lui-même, accroché à la marge de la pupille qui me transperce. Si je m’approche et me penche, il risque de lâcher prise et de tomber au fond de lui. Je demeure immobile. J’entends pourtant frapper des coups en moi, je me coupe en deux entre les seins, je m’ouvre depuis la glotte jusqu’au pubis mais je garde mon regard de marbre, je voudrais que Mathys ne se doute de rien, qu’il ne comprenne pas que quelque chose a lieu qui me transforme en louve, qu’il demeure ignorant de cette brèche qu’il inflige à mon corps, que surtout ne lui vienne pas la tentation de s’y précipiter, jeune chien qui aveuglé par la faim gâche sa pitance.”
“Le téléphone sonne. C’est Mathys. Il est à l’accueil, est-ce que j’arrive ? Il est doux. Il a la voix pleine, des graves qui se chevauchent, des lenteurs, de la pierraille poncée en amont par quelque torrent et qui roule au cœur. Le fourbe ! Il ne perd pas de temps. Il se coule dans les mots et en fait des hameçons, il me ferre et cependant n’insiste pas. Il a de la gentillesse à en pleurer. Je me souviens de ses paupières baissées tantôt, de l’ombre sur ses cernes, du léger tremblement de cette membrane sur ses cils. Lorsque le regard se lève révélant terre et feu, comment ne pas se sentir élue ? Comment ne pas défaillir sous cette impérieuse désignation ? Que répondre lorsque l’autre vous fait l’aveu de sa personne et non pas le cadeau ? Lorsque sa voix révèle sans faux-semblant qu’il ignore tout du plaisir qu’il désire vous donner ? Qu’il connaît des frontières qu’il ne
franchira pas sans vous
et ce sont les mêmes que vous ne franchirez pas sans lui. Ai-je cru à l’innocence de Mathys ? Il s’enroule autour de mon cou. Il me prend au lasso. Me voici attrapée à la gorge par une voix qui n’est pas la vôtre.”
“Vous est-il arrivé d’être en une seule journée plusieurs fois fauché par la beauté d’un être ? Je franchis le portail. Du plat des épaules, Mathys est adossé au mur, talon gauche relevé contre celui-ci, bassin poussé vers l’avant, narines ouvertes à la rue et humides, œil à demi clos. La lumière déclinante estompe ce que sa physionomie a d'aigu et lui donne des reflets d’ambre. Mes mains frémissent des caresses que je pourrais lui faire. Depuis le fond de mes poches, elles dessinent son profil ourlé d’un fil doré, suivent ses contours, s’étonnent qu’il ait des courbes où je n’ai vu que des angles, se hasardent vers la cambrure des lèvres, leur rugosité, vers la peau fine et crevée de poils du menton, remontent jusqu’à la plissure des paupières. Elles se posent dans le creux de ses tempes, en éprouvent la fraîcheur. Puis elles plongent vers sa nuque, l’épousent, se gantent de ses cheveux dont la chaleur provoque des fourmillements dans les paumes et de la curiosité. Depuis le fond de mes poches, mes mains rêvent et cependant demeurent inanimées. Elles volent à Mathys un plaisir dont je ne parviens pas à profiter, une escapade qui me paralyse. Je ne suis pas prête. Je n’avais pas prévu qu’au contact de Mathys, mon corps revendiquerait des libertés qu’il ne prend d’ordinaire qu'avec vous, et qu’ici, sans le faire exprès, je lui interdis.”
“-Alors tu as tout inventé ?
-Non. Simplement ce n’est pas ma sœur qui a été violée par mon père.
-Je n’y comprends rien.
-C’est ma mère qui a été violée par son père !
-Ta mère a été violée par son père ?!
Il y a des phrases qui sont aussi violentes qu’un alcool fort. Elles sont difficiles à entendre cul-sec. Il faut les faire tourner au fond du verre, les répéter plusieurs fois si on veut que l’oreille les déglutisse, que le cerveau, toujours si lent, s’en empare et les fasse glisser vers le cœur, lequel en aura un brusque sursaut tant il ne songe qu’à rêver. Mathys n’est pas habitué aux alcools forts. Il a la tête qui tourne. Mais cette phrase-là, je n’ai pas envie de la lui resservir. Il finit par dire :
-Mais alors ta sœur…
-Oui. Ma sœur est ma tante.
-Quoi ?
-Ma sœur est ma tante.
La deuxième gorgée passe toujours mieux que la première qui a tracé le chemin et laissé après elle une sorte de cicatrice. Il n’y a rien qu’à suivre. C’est sans doute aussi pourquoi il m’est plus aisé de la redire. Je regarde mes phrases faire leur effet sur le visage de Mathys, sur son corps. Je les regarde l’abîmer mais finalement assez peu. Je me dis cela : mes phrases l’abîment très peu. Mais n’en est-il pas toujours ainsi ? Les histoires n’abîment-elles pas que ceux qui les vivent ?
Mathys regrette d’avoir bu cet alcool qui commence à lui entrer dans le sang. Il se masse le ventre.
-Ben oui, c’est logique, murmure-t-il.
Puis il ajoute :
-C’est logique mais dégueulasse.
Je dis :
-Ce n’est pas seulement dégueulasse. C’est mortel. C’est criminel. C’est innommable même si ça porte un nom. Inceste. Il y a décidément des mots trop étroits pour le drame qu’ils contiennent.”
L’écriture de Chrystèle Wurmser
Une écriture singulière qui se déroule comme un flot de mots, une poésie qui coule pour faire ressentir le dialogue permanent entre absence et présence.
Une grande sensibilité qui prend corps, images et odeurs et à laquelle vient se mêler parfois un discours plus cru.
Un premier roman qui est pour moi une belle réussite et dont on entendra parler.