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C. M.
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lundi 11 juillet 2022

Correspondance, CAMILLE CLAUDEL

 Pages vagabondes



Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des auteurs qui, par delà les mots, continuent de vous toucher... C'est de ceux-là dont je veux parler.





Edition d'Anne Rivière et Bruno Gaudichon,
Camille Claudel, CORRESPONDANCE, éd. Gallimard, 2014, 3e édition revue et augmentée
Correspondance, art, sculpture, France, XIXe-XXe siècle




De l'amour à la haine


Camille Claudel à Auguste Rodin 
Juillet 1891
(Lettre 57)

Monsieur Rodin 
Comme je n'ai rien à faire je vous écris encore. Vous ne pouvez vous figurez comme il fait bon à L'Islette. J'ai mangé aujourd'hui dans la salle du milieu (qui sert de serre) où l'on voit le jardin des deux côtés. Mme Courcelles m'a proposé (sans que j'en parle le moins du monde) que si cela vous était agréable vous pourriez y manger de temps en temps et même toujours (je crois qu'elle en a une fameuse envie) et c'est si joli là !... [...] Elle m'a dit que je pouvais prendre des bains dans la rivière, où sa fille et la bonne en prennent, sans aucun danger. Avec votre permission, j'en ferai autant car c'est un grand plaisir et cela m'évitera d'aller aux bains chauds à Azay. Que vous seriez gentil de m'acheter un petit costume de bain, bleu foncé avec galons blancs, en deux morceaux, blouse et pantalon (taille moyenne), au Louvre ou au bon marché (en serge) ou à Tours. 
Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille ce n'est plus la même chose. 

Camille 

Surtout ne me trompez plus.



Camille Claudel à Auguste Rodin 
 25 juin 1893
(Lettre 77)

Monsieur Rodin 182 rue de l'Université, Paris 

 J'étais absente lorsque vous êtes venu, car mon père est arrivé hier, j'ai été dîner et coucher chez nous. Comme santé je ne vais pas mieux car je ne peux pas rester couchée ayant à chaque instant des occasions de marcher. Je ne partirai sans doute que vers jeudi (pour le château de l'Islette ?). Justement Melle Vaissier est venue me voir et m'a raconté toutes sortes de fables forgées sur moi à l'Islette. Il paraît que je sors la nuit par la fenêtre de ma tour, suspendue à une ombrelle rouge avec laquelle je mets le feu à la forêt !!!



Camille Claudel à Léon Gauchez 
Mai 1895 
(Lettre 97)

Reçu le 3 mai, répondu le 5 mai 1895 de Londres
 

Monsieur Gauchez, 
Je suis très étonné que vous n'ayez pas encore reçu ma réponse. Je vous ai écrit à Paris aussitôt votre lettre reçue pour vous accuser réception du chèque de quatre cents francs que vous m'avez envoyé et dont je vous remerciais bien vivement. Je vous disais en même temps le prix de mon buste en marbre exposé au Salon, ou plutôt d'un autre exactement semblable car celui-là est vendu ; je ne pourrais le livrer à moins de 1500f. J'espère que ce prix ne vous paraîtra pas trop élevé si vous connaissez le prix ordinaire du marbre et vous prie de remarquer que je le ferais entièrement moi-même (contrairement à l'usage). C'est ce qui lui donne ce modelé beaucoup plus fin et beaucoup plus poussé que n'obtiennent jamais les praticiens. 
Je vous prie, Monsieur, d'agréer, l'expression de ma sincère reconnaissance et dans l'attente de votre réponse, je reste votre dévouée. 

Camille Claudel 

De retour à Paris le 7 mai jusque là à Villeneuve sur Fère en Tardenois (Aisne).



Camille Claudel à Gustave Geffroy 
9 mai 1895  
(Lettre 98) 

Cher Monsieur Geoffroy. 
Je viens de lire seulement aujourd'hui l'article si bienveillant que vous me consacrez dans le Journal. On ne peut mieux comprendre mon intention et encourager d'une façon plus délicate l'artiste dans sa nouvelle voie. Croyez à toute ma reconnaissance et si un jour vous vous trouvez par hasard égaré du côté du Bould. d'Italie n'oubliez pas de venir frapper à la porte de votre amie dévouée. 

Camille Claudel 
Rappelez-moi au bon souvenir de Hamel. 



Camille Claudel à Gustave Geffroy 
5 novembre 1895  
(Lettre 111) 

 Cher monsieur Geoffroy, 
 Je reconnais la main bienfaisante qui tire les vrais artistes de leur linceul et qui ouvre tout doucement la tombe où sans vous, ils s'ensevelissent. Le groupe de Sakountala Sakountala maître à Châteauroux vous a donné encore occasion de jeter une lumière favorable sur son auteur ; merci pour les lignes charmantes où j'ai reconnu que votre amitié ne se lasse pas ; c'est toujours la seule compensation qu'on puisse attendre : l'estime des vrais amis. Mais il est vraiment curieux d'avoir besoin de l'appui d'un homme tel que vous pour me défendre d'avoir fait un cadeau à la ville de Châteauroux : car c'est un cadeau, un pur cadeau que j'ai fait à messieurs les Berrichons !... Heureusement, Sakountala s'est vengée en démolissant l'escalier du Musée (sans compter qu'elle a failli écraser toute la commission !) Il n'y a qu'un seul membre qui a trouvé que le groupe n'était pas si indécent que les autres le prétendaient : c'est un abbé, aumônier du lycée !... Pendant que les autres se voilaient la face, il l'a regardée tranquillement et leur a exposé la légende ; sans lui j'étais expulsée de Châteauroux pour immoralité ! A bientôt j'espère l'occasion de causer avec vous ; si vous avez le temps de m'écrire vous me direz si Hamel va mieux ce que j'espère. 

Votre reconnaissante et dévouée 
 
Camille Claudel   



 
Camille Claudel à Auguste Rodin 
Novembre 1897 
(Lettre 144) 

Monsieur Rodin Vous me faites demander par Le Bossé de vous écrire mon avis sur votre statue de Balzac : je la trouve très grande et très belle et la mieux entre toutes vos esquisses du même sujet. Surtout l'effet très accentué de la tête qui contraste avec la simplicité de la draperie et absolument trouvé et saisissant. J'aime beaucoup aussi l'idée des manches flottantes qui exprime bien l'homme d'esprit négligent qu'est Balzac. En somme je crois que vous devez vous attendre à un grand succès surtout près des vrais connaisseurs qui ne peuvent trouver aucune comparaison entre cette statue et toutes celles dont jusqu'à présent on a orné la ville de Paris. 
Je profite de l'occasion pour vous parler un peu de mes affaires. Dernièrement Morhardt m'a fait commander par le Mercure de France 10 bustes de vous en bronze qui seront vendus 300 francs chacun par ce journal : or je toucherai là dessus 280 francs sur lesquels (mot manquant) payer le fondeur de plus faire le travail du ciseleur, c'est à dire ôter les coutures et graver un caducée. J'avais accepté cette commande sans me douter du travail qui m'incombait mais rien que pour graver le caducée il faut une journée et 5 ou 6 jours pour ôter les coutures convenablement : je vous prie de dire à Morhardt que je ne puis pas continuer ces bustes ; je n'ai pas 1000 francs à mettre de ma poche pour me faire après accusée d'être une prodigue et des commandes de ce genre sont plutôt faites pour croire aux gens (mot manquant) ils en ont que pour les aider réellement. 
Vous avez bien fait d'empêcher Morhardt de publier l'article qu'il avait préparé sur moi, il était destiné à attirer sur moi des colères et des vengeances dont je n'ai certes pas besoin. Vous avez peut-être tort de croire à la bonne volonté des Morhardt envers moi ils font plutôt semblant mais je crois qu'en réalité tout leur clan ne les voit pas d'un bon œil me procurer des commandes, me faire valoir et il vaudrait mieux que tous les efforts de Morhardt soient au service de Raymond Vernet et qui sont du même pays et de la même religion et dont les femmes sont amies intimes de Mme Morhardt. Vous savez bien d'ailleurs quelle haine noire me vouent toutes les femmes aussitôt qu'elles me voient paraître, jusqu'à ce que je sois rentrée dans ma coquille, on se sert de toutes les armes, et de plus aussitôt qu'un homme généreux s'occupe de me faire sortir d'embarras la femme est là pour lui tenir le bras et l'empêcher d'agir. Aussi je risque fort de ne jamais récolter le fruit de tous mes efforts et de m'éteindre dans l'ombre des calomnies et des mauvais soupçons. 
Ce que je vous dis est tout à fait secret et pour que vous jugiez bien net la situation. 
[...] 

C. Claudel    


Auguste Rodin à Camille Claudel 
182 rue de l'Université 
 2 décembre 1897 
(Lettre 145)  

[...] Je suis désolé de vous voir nerveuse et prendre un chemin que je connais hélas. Je sais que vous avez la vertu de la sculpture. Vous avez l'héroïque constance, vous êtes un honnête homme un brave homme dans la lutte que vous soutenez admirablement, et qui fait que vous êtes admirée et connue de tous ne vous embarrassez pas de petits potins, surtout ne perdez pas vos amis par dégoût capricieux tout le monde sera à vos ordres, si vous le voulez. Ne parlez pas et travaillez comme vous faites. Votre réputation touche au but. Mais quelle ironie quand on n'est pas heureux que cette chose illusionnante, quelles terribles années j'ai passées. A peine je commence à me reconnaitre. Ces temps-ci et la bienveillance avec laquelle vous avez jugé mon balzac me rend un peu plus assuré, car j'aurais eu besoin de vos conseils dans l'abandon noir où j'ai été laissé, pour mort je crois. 
Je voudrais qu'un jour vous veniez voir mon balzac que j'ai fait moulé en très léger et que je vais mettre quelques fois dans la cour pour voir l'effet plein air. Là vous pourriez le juger avec moi. 
Et croyez mon amie, laissez votre caractère de femme qui a dispersé des bonnes volontés. Montrez vos œuvres admirables il y a une justice croyez-le. L'on est puni et l'on est récompensé. Un génie comme vous est rare. 
Quant à l'article sur vous, je crois qu'il faut que Morhardt le publie. J'ai fait l'observation pour quelques mots pouvant vous attirer des ennuis. Mais l'ensemble est beau très beau et devra paraître. 
[...] Je ne sais mon amie si cette pauvre lettre vous plaira je suis différent j'ai été si malade et je m'effraie de savoir que vous n'êtes pas bien. Je redoute : pour Dieu ne tombez pas dans d'inextricables contrariétés : atténuer tout ce que vous pouvez et ne laissez à la malchance que ce que vous ne pouvez lui retirer. Votre avenir est si beau. Ne négligez personne ni le moindre ouvrier ni un serviteur, car tous ces détails deviennent des instruments de torture pour quelqu'un déjà fatigué, et qui a pris comme vous la grande lutte avec l'ange terrible qui garde le misérable monde contre les génies comme vous. douceur et patience. 
Courtry le regretté a fait d'après votre buste une eau-forte admirable que je vais vous envoyer. 
Votre ami et un de vos plus sincères admirateurs qui embrasse vos mains.  

A. R.     


Camille Claudel à Léon Gauchez 
10 juin 1898 
(Lettre 153)  


Cher Monsieur, J'ai reçu et touché votre chèque de 1500f et je vous en remercie. Je suis heureuse que le buste de mon frère continue à vous plaire mais je suis désolée que vous ne trouviez pas bien mes autres œuvres. Je me figurais que celles exposées cette année "L'Hamadryade" marbre et bronze et la "Profonde Pensée" était bien d'un esprit particulier à moi et que je commençais à échapper à l'influence de Rodin (dans ce but j'ai fait pourtant bien des efforts). Je suis en train d'exécuter une statue de Persée qui regarde dans une glace la tête de la Gorgone ; c'est un jeune homme simple, dans une pose antique, d'un style rappelant beaucoup le buste de mon frère ; je vous enverrai la photographie de l'esquisse et je suis sûre cette fois de vous plaire complètement. Mais combien il faut d'énergie pour échapper à une influence première et néfaste ! Ah oui ! Vous avez raison de le dire c'est homme m'en a fait du mal !... et il m'en fera encore. Ce qu'il voudrait c'est que je dépende dépense toujours de lui, toute ma vie ! C'est me faire du mal en dessous et faire semblant ensuite de le sauver ! La pensée que je pourrais m'en sortir sans lui le met dans un état affreux ! Croyez-vous qu'il a eu le toupet de m'envoyer pour la signer une protestation en faveur de son Balzac et de me faire inviter par différents émissaires à venir assister au banquet que lui ont offert à la campagne ceux qui voulaient narguer la société des gens de lettres en affirmant que son Balzac était un chef-d'œuvre ! Il voudrait absolument que, aux yeux du monde, j'ai l'air très bien avec lui, et me traîner partout aplatie devant son adorable personne ! Et comme je n'ai rien répondu il est d'une fureur bleue ! Je m'attends un jour où l'autre à une de ses vengeances de sournois auxquelles on ne peut rien répondre. Pardonnez-moi de vous parler encore sur ce sujet mais c'est plus fort que moi malgré la résolution que j'ai prise en moi-même de ne jamais me plaindre ! 

Recevez cher monsieur avec tous mes remerciements, l'expression de ma sincère amitié.  

Camille Claudel      



Camille Claudel à Léon Gauchez 
Décembre 1898 
(Lettre 159)  

Monsieur, Excusez-moi de vous écrire encore ! Si vous pouviez maintenant m'acheter encore un buste de mon frère ou un buste de petite fille, vous me rendriez grand service. J'ai eu beaucoup de frais parce que j'avais pris un loyer trop gros pour moi et le propriétaire ici est un goujat qui me menace de me saisir parce que je suis en retard de 2 mois pour payer d'avance. Je vous prie de ne pas m'en vouloir pour la démarche que je fais auprès de vous mais vous avez toujours été si bon pour moi et vous vous êtes toujours intéressé à mes progrès que je n'hésite pas à m'adresser encore une fois à vous. Je voudrais vous montrer ma statue de Persée et mon groupe L'Age Mûr que m'a commandé l'Etat. A propos de ce groupe, j'ai eu une cruelle déception car après y avoir travaillé pendant trois ans, l'inspecteur des Beaux- Arts est venu, a fait un très bon rapport mais au moment de me payer on m'a répondu que le Budget était épuisé et qu'on ne me payait plus. Comme je sais que j'ai des ennemis à la Direction je n'ai pas insisté et mon groupe est là. 

Recevez, Monsieur gauchez, l'expression de mes sentiments dévoués et reconnaissants. 

Camille Claudel 
63 rue de Turenne


Camille Claudel à Léon Gauchez 
Février 1900 
(Lettre 189)  

Cher Monsieur, 
Excusez-moi de vous déranger encore mais vous avez été si bon pour moi que j'ai toujours confiance en vous et j'espère en vous. Je vous prie encore une fois de m'appuyer au ministère pour la commande en bronze de mon groupe L'Age Mûr qui est maintenant à l'Exposition Universelle avec beaucoup de marbres que j'ai exécutés moi-même et qui doivent vous prouver combien j'ai travaillé et combien, malgré leurs imperfections, j'ai fait d'efforts pour produire des choses nouvelles au lieu de simplement chercher à gagner de l'argent. En ce moment je n'ai plus de commandes : si vous pouviez me commander le buste de mon frère en marbre, cela m'occuperait : je suis honteuse de vous demander si souvent votre aide mais j'espère vous plaire par mon travail. Monsieur Rodin, ne trouvant pas d'autres moyens de me remettre dans ses griffes, avait imaginé dernièrement de fonder une académie artistique pour les anglaises dont je serai professeur une fois par semaine et lui une fois par mois et me promettant 1000f par an à cette besogne (une fumisterie comme celle qu'il débite ordinairement pour accaparer les jeunes talents à son profit). Je l'ai envoyé paître ce qui le met dans une rage sourde car il a grand mal à s'informer de tout ce qui se passe chez moi malgré les espions qu'il envoie et qu'il paie très cher. 
Dans l'espoir que vous me répondrez, je vous envoie mes amitiés. 

Camille Claudel 
19 quai Bourbon 


Camille Claudel à Léon Gauchez 
19 février 1900 
(Lettre 190)  

Cher Monsieur, J'espère que vous continuez à aller mieux et que malgré ce mauvais temps j'aurai bientôt l'honneur de votre visite ainsi que vous me l'avez promis. En tout cas, je ne bouge pas de chez moi en vous attendant. Il paraît que monsieur Rodin a l'intention de mettre dans son exposition à lui son buste fait par moi chose à laquelle je ne l'ai pas du tout autorisé et je voudrais bien pouvoir l'empêcher. 

Recevez, monsieur gauchez, en attendant le plaisir de vous voir, mes civilités empressées.

Camille Claudel 
19 quai Bourbon  

Note explicative : vers 1886, Camille Claudel modèle le buste de Rodin. Un premier bronze est exposé au Salon de la Nationale en 1892. L'exposition des œuvres de Rodin au pavillon Rodin de la place de l'Alma ouvre ses portes le 1er juin et ferme peu après le 27 novembre 1900. Il ne semble pas que le buste de Rodin par Camille Claudel y ait figuré. Rodin a associé ce buste à plusieurs expositions personnelles comme à Bruxelles en 1899, à Prague en 1902 ou à New York en 1903.



Camille Claudel à Léon Gauchez 
Répondu le 18 mai 1900 
(Lettre 197) 

Monsieur, Vous ne pensez plus à moi ? J'espère que votre santé est cependant remise. Ne m'oubliez pas je vous prie. Je voudrais que vous me commandiez encore un buste de mon frère ce qui me ferait grand bien. Veuillez m'excuser de m'adresser à vous si souvent, je n'ai pas de commandes. M. Rodin m'a fait refuser à l'exposition universelle. 
Recevez en attendant le plaisir de vous voir l'expression de mon amitié.

C. Claudel 
19 quai Bourbon  


Camille Claudel à Léon Gauchez 
Claudel, 23 mai 1900, répondu le 24 mai 1900  
(Lettre 199) 

Cher Monsieur, Je vous remercie vivement de votre chèque et suis très heureuse de voir que vous continuez à vous intéresser à moi. Vous me dites que je n'ai désormais qu'un moyen de me venger de m. Rodin, c'est d'exposer de la bonne sculpture : mais il faut avoir le moyen de la faire et comme ce scélérat me fait éliminer de partout il sera bien difficile que je continue. On ne le voit pas mais il tient tout et il faut que ceux qui le gênent disparaissent car ce vieux Satan est surtout d'une ambition sans frein et n'admets pas de rivaux. Tous mes camarades d'atelier ont eu de belles commandes de l'Etat, il n'y a que moi qui n'ai rien pu obtenir et que voulez-vous faire sans aucune protection et un ennemi de cette taille. Je n'avais qu'une dame qui me faisait des commandes, Madame de Maigret, il l'a su cela lui a suffi pour me faire refuser son buste à l'Exposition. Il m'a fait refuser aussi le groupe "L'Age Mûr" ma chose la plus importante déjà exposée au salon dernier ; s'il avait été à l'Exposition et que j'ai eu du succès il est possible que l'Etat me l'ait commandé en bronze mais mon véritable maître a paré le coup à temps. Vous voyez que je n'ai qu'une chose à faire, me retirer.  

Recevez, monsieur Gauchez, mes amitiés et l'expression de ma grande reconnaissance.

C. Claudel 
19 quai Bourbon  


Camille Claudel à Léon Gauchez 
31 mai 1900
(Lettre 201) 


Cher Monsieur, Je ferai avec grand plaisir les dessins que vous me commandez, pourvu que je les réussisse à votre souhait !... C'est ce qui va causer mon inquiétude ! Quant à faire tous mes efforts pour me débarrasser de l'influence de Rodin, vous pouvez compter sur moi car j'ai le plus grand désir de lui montrer que je ne tiens aucun compte de ses enseignements. Je vais me mettre à l'ouvrage et j'espère, monsieur, arriver à vous satisfaire.

Recevez mes meilleures amitiés et l'expression de ma sincère reconnaissance.

Camille Claudel 


Note explicative : si l'artiste a exécuté des dessins à ce moment-là, aucun ne nous est connu.


Camille Claudel à Joanny Peytel 
Mai 1902
(Lettre 217)


Cher M. Peytel,
Je reviens du salon et j'ai constaté avec douleur profonde l'état de ma pauvre statue qui reçoit sans interruption la pluie, la grêle, la gelée, le vent, etc. J'ai bien peur qu'en sortant de là elle ne soit complètement détériorée. De plus par ce mauvais temps personne ne la voit puisqu'on reste à l'intérieur des salles. Pour moi j'aurais préféré de beaucoup la voir exposée dans le salon même, car en plus de tous les désavantages que je viens de vous énoncer, il y a encore celui-ci : c'est que ma statue n'est pas faite pour le plein air, elle est de trop petite taille et exécutée pour être mise dans un appartement, elle aurait fait bien plus d'effet placée dans la rotonde en entrant par exemple ! 
S'il était encore temps de la changer et s'il était en votre pouvoir de faire une démarche en ce sens vous me feriez grand plaisir à moins que vous ne préfériez que j'écrive à m. Rodin à Meudon pour lui demander directement ?...
Mais si je ne puis obtenir cela et que le mauvais temps continue, j'aurai le regret de faire enlever ma statue avant la fin du Salon.
Je n'ai pas envie de perdre mon œuvre et d'être obligée de la recommencer.

Veuillez agréer, cher monsieur, mes sincères remerciements et salutations.

Camille Claudel

Notes explicatives : 
1. Joanny Peytel (1844-1924) banquier, président de la raffinerie Say et du Crédit algérien. Il finance une partie  de l'exposition de Rodin en 1900 au pavillon de l'Alma. Il est aussi l'intermédiaire entre Rodin et Camille Claudel après leur rupture lorsque Rodin la soutient financièrement. Le 23 janvier Joanny Peytel écrivait à Rodin : " Mon cher ami, je viens de voir Melle Claudel conformément à votre désir je lui ai dit qu'un ami qui s'intéressait à elle m'avait chargé de lui demander le buste de son frère en bronze et de lui remettre mensuellement pendant 12 mois une somme de 500f. Elle a insisté pour connaître l'ami ; je me suis refusé à le lui dire, me conformant en cela à vos instructions. Elle a hésité un moment puis a accepté. [...] Vos intentions bienveillantes à l'égard de cette si intéressante artiste seront donc remplies, et je crois que nulle générosité ne pouvait être plus opportune. [...] Rodin prévoira encore, pour les années 1905 et 1906, un versement mensuel de 200f à Camille Claudel.

2. Lettre communiquée par son destinataire à Auguste Rodin auquel il écrit le 22 mai 1902 : "Je vous envoie le cri de détresse que pousse Melle Claudel en sentant son œuvre soumise à toutes les intempéries de cette déplorable saison. En plus, elle a peut-être raison, de la trouver un peu mince pour le grand espace où elle est placée. Voulez-vous examiner ce que vous pouvez faire pour lui donner satisfaction ?"

3. L'œuvre en question est Persée, œuvre en marbre exécutée pour la comtesse de Maigret. La traduction en marbre, confiée à Pompon, est payée en plusieurs petits versements par Camille Claudel, mais celle-ci devait encore de l'argent à son praticien alors que l'œuvre était déjà au Salon. C'est Rodin qui, sans que C. Claudel ne l'apprenne, par l'entremise de Peytel et du Crédit algérien, soldera le compte auprès de Pompon. 


Camille Claudel à Eugène Blot 
1904 ?
(Lettre 221)


Je m'aperçois avec horreur que vous restez sourd à mes objurgations ; n'oubliez pas que je me pâme en attendant l'arrivée de ma réduction. Donnez moi donc des nouvelles !
Puis j'ai une petite faunesse qui joue de la flûte qui vous intéresserait peut-être. Vraiment, si vous ne pouvez pas m'acheter quelque chose, tâchez de m'amener un client, j'ai grand besoin d'argent pour payer mon loyer d'Octobre, sans cela je vais encore être réveillée un de ces matins par l'aimable Adonis Pruneaux, mon huissier ordinaire, qui viendra pour me saisir avec sa délicatesse ordinaire. Inutile de vous dire qu'il ne pourra que saisir l'artiste elle-même, opération qui, pour moi, n'aurait rien de séduisant, malgré les gants blancs et le chapeau haut de forme que cet aimable fonctionnaire ne manque pas d'arborer pour cette circonstance difficile.
Excusez ces plaisanteries de corbillard et recevez mes sincères amitiés.

Camille Claudel

Note explicative : 
Camille Claudel parle de La Joueuse de flûte ou La Sirène.








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-Pour voir l'article concernant le roman "Une femme" racontant l'histoire de Camille Claudel, cliquer ici
-Pour voir l'article consacré aux Baux-de-Provence, cliquer ici

lundi 14 mars 2022

Fiction, JEANNE BENAMEUR, "La patience des traces"

Pages vagabondes



Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.




Jeanne Benameur, LA PATIENCE DES TRACES, éd. Actes Sud, 2022
Amitié, introspection, psychanalyse, voyage initiatique, Japon




Un bol de faïence bleue tombé au sol. La cassure. Et le prétexte d'un départ pour un autre chemin. Celui de son moi intérieur qu'il n'a pas su écouter jusqu'à présent. Simon, psychanalyste, a donné son temps aux patients, il doit maintenant faire face à sa propre histoire, en retrouver les traces. Rien de mieux pour cela qu'un départ effectif, au Japon, dans des îles reculées, pour tutoyer la beauté, retrouver les silences, éprouver enfin la paix. Pour mettre à nu son âme et, aidé d'un précieux couple de japonais, toucher à l'essence de l'être.





De vous à moi, de moi à vous…


Tu as la place de celui qui se tait pour permettre aux autres de construire leurs paroles et leurs silences. A ton tour, tu dois aller voir le silence qui est en toi, parcourir les choses obscures et lointaines qui sont à l'œuvre sans que tu le saches. Ta mise en route vers le Japon va te permettre de regarder les traces intérieures. Ton amitié avec Daisuke est au-delà du langage. Elle se construit dans le rapport du corps au monde. Et comme toi tu répares les êtres, lui répare les objets cassés. Sans cacher, mais en magnifiant les cicatrices, pour que l'on puisse admirer ces lignes avec un regard nouveau et approcher un moment d'âme en les accueillant. Tu es enfin prêt à accepter la douleur de l'amour et de l'amitié de jeunesse perdus.




Extraits




"Tant d'années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. A s'en approcher. Tant d'années pour accepter qu'au fond de toute clarté, l'opaque subsiste. C'est le plus difficile. Pour l'analysant comme pour l'analyste. On lève une à une les choses tues qui bordent chaque enfance, on traverse les secrets inutiles, on peut à nouveau caresser une cicatrice. Et pour autant on n'a rien résolu. On se retrouve toujours dans le même mystère, le même pour tous, on n'y échappe pas. 

Son métier c'est pour ceux qui ne s'en débarrasse pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l'énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu'à l'inconnu."



"Parfois un geste qui a échappé, une jambe qui se détend tout à coup ou une bague qu'on fait tourner machinalement autour d'un doigt. Il a appris à guetter ces menus signes, tout ce qui indique que le mot prononcé alors n'est pas anodin, que peut-être il en manque un autre… que la vraie parole est embusquée là."



"Ses épiphanies à lui c'est quand il retrouve, à l'intérieur de son propre corps d'homme, la vibration d'un autre corps. Et lui alors vibrant à l'unisson. Inexplicable. C'est toujours par la voie d'une femme que cela a lieu. Il aurait épousé Louise rien que pour ça. Parce qu'elle avait quand elle entrait dans la jouissance, cette vibration merveilleuse, d'une douceur infinie. Pour lui, une femme, c'était ça. Et elle l'emmenait dans son chant. Il était transporté dans les confins ignorés. Dans une brume, un ailleurs. Sans sortir de la chambre."



"Elle lui avait dit il y a longtemps, la porte ouverte sur les bougainvilliers, Comment tu veux qu'on fasse maintenant ? Il avait haussé les épaules. Elle avait quitté la chambre où ils avaient parlé. On ne devrait jamais parler dans les chambres, c'est pour les corps nus, les mains pour comprendre. Tout ce qui frémit, tout ce qu'on provoque, qu'on attise, qu'on apaise. Le plaisir brut. La peau sans rien pour faire barrière, ni tissu ni conservation. Les sexes qui, enfin, dans les moments de grâce, font resurgir la parole d'avant tout l'alphabet, celle qui s'accorde à la quête farouche des corps, aux reins cambrés, aux poitrines palpitantes, au sang battant au rythme des caresses les plus simples, les plus hardies. Celle des corps enfin éveillés. Et le chant unique. Il avait connu ça. Oh, avec elle, il avait connu ça."



"Il l'a revoit sortir de la chambre là-bas il y a si longtemps, son regard brun intelligent et doux posé sur lui. Toujours cette satanée douceur. Pourtant elle venait de lui dire des mots terribles. Elle avait répondu aux questions qu'il lui posait, comme elle le faisait toujours. Avec sa rude franchise. Elle n'éludait rien, l'intrépide Louise. Dieu qu'il l'a haïe cette franchise. Un peu d'humanité, ç'aurait été de se taire ou de mentir au moins un peu mais non, Louise répondait sans détour. Il le savait. Il l'avait cherché. Ce sont ces questions à lui qui étaient terribles. Il la voit se tourner vers lui avant de franchir le seuil et trébucher, comme une enfant. Elle était là, sa bonté, dans ce corps qui perd l'équilibre, se reprend, puis repart. Il a continué à l'aimer sans le lui dire. Longtemps. Juste pour ça. Parce qu'elle avait trébuché. Cette chute retenue. Il était là leur amour. Lui l'avait su à ce moment-là mais c'était trop tard. Les mots avaient fait leur sale travail. Ils le savaient tous les deux et ils étaient parvenus au bout. Si jeunes et déjà au bout."



"Sa pratique de psychanalyste l'a toujours maintenu sur le bord. Très près. Au plus près. Mais sur le bord. Il faut bien que l'un des deux reste sur le bord quand l'autre s'aventure. Lui il a choisi d'être celui à qui on s'arrime pour pouvoir aller au plus profond."



"Il écrit le mot "peur" et il le lit. Un mot si bref pour dire ce qui empêche la vie d'être simplement ce qu'elle est, ce qu'elle pourrait être. Il regarde le mot comme si c'était une image. Un tableau. Peur. Voilà. Quatre lettres. Ce n'est que ça. La bête qui peut manger le désir. Contenue dans les signes."



"Après s'être rafraîchi il se dirige vers l'atelier de Daisuke. Lui lire les mots du carnet à voix haute. Rien de leur mystère ne se sera détruit, Daisuke n'essaiera pas de comprendre mais il écoutera en continuant son travail. C'est ce qu'il veut. Le silence bruissant des gestes du vieil homme, fermes et réguliers. Sa bonne présence. Un témoin pour ses mots. [...] Alors Simon prend conscience de la paix infinie qu'il éprouve à être là. Il se laisse aller sans peur."



"Comment un bol peut-il à lui seul contenir tout ce qui déborde ? Comment a-t-il pu ainsi esquiver, de jour en jour ? Les paroles, les siennes, les paroles intimes, secrètes, celles qui créent le chez-soi à l'intérieur de soi il les a fuies."



"Daisuke parle. A sa façon lente. Entre chaque phrase un temps. Le silence dans lequel Simon marche. A pas comptés. S'il comprenait ce que dit Daisuke, il saurait que tout se répare. On ne cherche pas à cacher la réparation. Au contraire, on la recouvre de laque d'or. On est heureux de redonner vie à ce qui était voué à l'anéantissement. On marque l'empreinte de la brisure. On la montre. C'est la nouvelle vie qui commence."



"Simon entend les silences de tous les gens qu'il a reçu dans son cabinet. Entre les paroles énoncées distinctement par Daisuke, il entend maintenant son propre silence. Il comprend qu'il est venu à la rencontre de ce silence jusqu'ici. Pas de paroles sans silence. Jamais. Il est venu le chercher et il en a peur. Quelque chose s'éveille et il en a peur. Le silence doit être bordé de paroles justes. Alors seulement il est habitable."



"Il veut en savoir plus sur l'art de Daisuke. Un jour au XIIe siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu'il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de Vilaines agrafes. L'objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l'art du kintsugi est né. Kin c'est l'or et Tsugi la jointure. Simon se laisse emporter par l'histoire. Daisuke boit lentement l'alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité.[...] Alors Daisuke prend la parole et Akiko traduit Mon époux dit que c'est votre art à vous aussi. [...] Simon ne veut plus rien que le visage de ses hôtes, la lumière douce qui baigne la pièce. Cette intimité délicate. Son cœur a éclaté. Et ici il a une chance de ne pas le défigurer par une réparation trop hâtive. Ne plus se dérober. S'il accepte de considérer chaque état patiemment, de le suivre comme le doigt suit la courbe de chaque brisure, il a une chance de retrouver peut-être la beauté de son propre cœur."



"Moi j'ai juste servi à ce que la parole ait lieu. Et même si du divan une voix semblait s'adresser à moi, je sais que je n'étais là que pour le passage des paroles du dedans au dehors.

Toute ma vie, j'ai été celui par qui la parole intime d'un autre advient enfin."


"La connaissance fine de notre malheur permet-elle une vie meilleure ? Comme un vêtement qui s'ajuste bien sur notre corps et ne gêne plus nos mouvements ? La nudité en dessous. Enfin connue et protégée. Simon peut maintenant le porter ou l'enlever, le vêtement. La nudité en dessous, il la connaît. Combien de temps pour accepter la complexité."

"Lui revient alors une phrase qu'il avait prononcée en séance avec un patient dont la cure n'avançait pas. "La rage c'est de ne pas réussir à aimer ce que l'on désire." Il y a des moments où une pensée trouve son expression juste sans qu'on la cherche. Les mots ont attendu sans doute longtemps et soudain quelque chose se formule. C'est l'évidence. Et c'est fort."

"Il trouve à remercier tout ce qui l'a mené jusqu'ici. Ce voyage qui lui ouvre un autre chemin pour voir sa propre histoire, décider de la suite. Et peu à peu des mots viennent qu'il n'attendait pas. Est-ce la voix de Namiko, l'étrangeté de la situation ou les montagnes qui se dressent au loin, tutélaires. Sans réfléchir, il remercie sa mère pour ses mains aimantes sur le costume du père mort Louise pour son baiser d'une virginité absolue pour la grâce qu'elle lui a faite en faisant de lui son premier amoureux, son premier amant Il n'arrive pas à remercier Mathieu mais ce qui vient c'est le pardon qu'il lui demande pour tout ce qu'il n'a pas su, pas voulu voir. Pardon pour l'avoir réduit comme il l'a fait, comme les autres. Pardon pour ne pas avoir saisi la grâce de cet être ardent et si peu fait pour la vie ordonnée. Pardon pour l'eau qui l'a englouti sans qu'il puisse le sauver en vrai. Les larmes de Simon coulent et il ne les retient pas. Il sait que Namiko ne le regarde pas, que son visage est tourné vers ses prières, à côté de lui et ça lui fait du bien."


“Seul au milieu de tout ce qui fait la vie silencieuse de ce lieu, il laisse son regard se perdre vers le travail entamé sur le grand métier à tisser, vers les tissus qui attendent, la roue en bois posée sur le sol. Toutes les traces de ce travail interrompu comme dans l'atelier de Daisuke créent quelque chose de vivant. On sait que le travail reprendra, que les outils vont être tenus à nouveau par des mains patientes. Il se demande si quand on entre dans son cabinet on sent aussi l'empreinte du travail des mots. Les mots c'est dans les bouches, c'est dans l'air, c'est au fond des poitrines. Est-ce qu'un lieu s'en imprègne ? Lui, il a pu prononcer des mots qui n'étaient jamais venus ni dans sa tête ni sur le divan du temps de son analyse ou de son contrôle. Ils étaient restés longtemps enfouis au fond de lui. Il les a découverts dans une forêt et maintenant il sent que ces mots ont ouvert le chemin. Il connaît le processus. Il agit où qu'on soit. Ça, la psychanalyse lui a appris."

"Simon boit le saké qui lui est offert en se disant qu'il touche enfin à quelque chose d'essentiel. Il voit sa vie clairement. Il n'est pas uniquement le joueur d'échecs réfléchi, le nageur, le psychanalyste à l'écoute patiente, l'homme à la vie sage. Il a été un amant fougueux, à la jouissance intense. Et sa vie, c'est tout ça. "


“Il revoit une posture, un bras, une main sur une poitrine. Des hommes, des femmes et cette envie de vivre finalement, tenace, qui les menait jusque chez lui chaque semaine. C’est auprès d’eux qu’il a nourri lui-même le terreau de sa propre vie. Tout est toujours réciproque. Il sait qu’il avait besoin de la présence des autres, là, dans son cabinet, à portée de voix, de murmure. Cette présence avait peuplé son existence sans qu’il y prenne garde. Cela lui avait tenu lieu de tout ou presque. Eh bien aujourd’hui il a la mémoire de tout cela. C’est un trésor. Il a le sentiment qu’il pourra y puiser pour avancer. Seul. Il va “débuter” un autre temps temps de sa vie à cet instant, il se sent fragile et confiant à la fois. La vie est bonne pourvoyeuse décidement . Pour peu qu’on lui laisse du champ libre. Le champ libre, il est venu le chercher ici et peu à peu il sent qu’il le trouve.”


"Cette nuit-là il fait l'amour longuement, passionnément. Dans son rêve la femme est grande. Il ne boit pas son visage mais il sent sa chaleur, sa douceur, une odeur de forêt et il retrouve un élan érotique qu'il connaît bien. Tout son corps est appelé à nouveau. Faire l'amour est le seul acte qui l'emporte aussi intensément, qui lui fait atteindre quelque chose d'autre que la chair, par la chair. Il se laisse emporter. Le rêve-t-il ce corps qu'il caresse, prend dans ses bras, cette chevelure que ses mains tiennent comme un trésor palpable. Les épaules de la femme robustes et douces, un corps de nageuse. Est-ce Louise revenue d'entre les rêves. Ils nagent et leurs lèvres se touchent. Mais cette fois ce n'est plus le timide premier baiser de la jeune fille c'est un baiser qui sait ce qu'est la volupté. Il embrasse comme il n'a plus embrassé depuis si longtemps. La bouche de l'autre est une grotte merveilleuse, celle d'où sortent toutes paroles. Il caresse de la langue, tous les sens en éveil, l'intérieur de cette bouche offerte. Il caresse les paroles silencieuses. Il les retrouve en lui, ces paroles tues de l'amour. Tout son corps se tend vers celui de la femme qui s'offre si bien à lui, dans un abandon qui le bouleverse. Il voudrait le tenir contre lui pour toujours. Il sent une main s'emparer de son sexe, le caresser, le guider vers la jouissance pénétrante. Tout en lui alors se réunit et se diffracte à la fois dans une joie rayonnante."



"Il pense à l'expression Paix à son âme. Il ne sait pas si Mathieu aurait souhaité la paix mais lui, oui, la paix, il la veut. Quant à son âme… Il en a ici la conviction, lui qui a toujours laissé cette question de côté, l'âme, c'est un instant, c'est tout. Juste un instant. Ce n'est ni un état ni quelque chose de mystérieux qui nous serait donné comme le corps nous est donné pour vivre cette existence. L'âme c'est un mouvement. Fugace. On l'atteint quand tout de notre être s'unifie pour pouvoir, dans un élan, se mêler enfin à tout ce qui n'est pas nous. Il n'y a pas d'état d'âme. Il y a des moments d'âmes. C'est ce qu'il est en train de vivre."


L’écriture de Jeanne Benameur dans ce roman

Toujours la poésie, la délicatesse, les mouvements de l'âme magnifiquement écrits et la rencontre avec ce couple de japonais est sublime d'harmonie, de générosité, de silences qu'ils offrent à Simon pour qu'il puisse enfin habiter sa mémoire.


Pour voir les autres articles concernant Jeanne Benameur :





mercredi 9 juin 2021

Fiction, CHRISTÈLE WURMSER, "Même les anges"

Pages vagabondes



Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.







Chrystèle Wurmser, MÊME LES ANGES, éd. Gallimard, 2021
Amour charnel, absence de l'être aimé, écriture, souvenirs d'enfance





L’absence et le manque de l’homme aimé sont vécus par la narratrice comme une obsession au point de lui faire perdre le goût de l’écriture, n’ayant plus son prétexte favori. Elle décide malgré tout de partir à la maison d’artistes, la Villa Médicis à Rome, où elle est acceptée en tant qu’autrice. La vie à la Villa Médicis ne manque pas de piment, tout ce petit monde est croqué avec délice, sensibilité et truculence par la narratrice. Cette escapade, les nouvelles rencontres, la ramènent à son enfance, au souvenir poignant de son père qui était son pilier, son phare, et à Lui, inlassablement. Là-bas, elle rencontre Mathis, personnage que l’on voit évoluer sous sa plume sensible qui décrit les méandres de l’âme.





De vous à moi, de moi à vous…


L’absence de l’autre, l’être aimé. Le traître qui t’abandonne. L’absence comme une présence en ton corps. Un ressac impitoyable, qui, invariablement envahit tes frontières charnelles, les repoussant un peu plus à chaque fois. La plaie est béante. Tu l’accroches à tes lambeaux de chair qu’il a lui-même arrachés. Tu lui donnes vie au creux de toi, au creux de ton écriture.

Est-il seulement un ange ?




Extraits




“Recroquevillée sur l’oreiller, lovée dans ce que vous m’avez laissé d’embruns, immobile et tenant à la main le combiné décroché,

j’ai

sous mes paupières baissées

les yeux larges à vous avaler.

Combien de temps durera votre voyage. J’écoute sonner les heures. J’ai en moi des plaines, des hameaux, des bois, des clochers esseulés, des domaines où brame le cerf tandis qu’on charge la fourragère.

Il fait beau sous la nuit. A la frange des toits, le

jour passe sa main et l’ardoise infiniment pâlit.

Je ne pleure pas.”



“Je n’écris pas pour me taire. J’écris pour être lue. N’est-il pas temps de vous dire que, depuis que je vous connais, je n’écris plus que pour être lue de 

vous ?

Je vous aime.

C’est presque devenu ma seule arme pour écrire, ma seule qualité. Dépliez mes dernières pages, séparez-les, mettez-les bout à bout, qu’importe ! Vous n’y trouverez qu’une empreinte,

la vôtre, qu’une histoire découpée en menus morceaux, la nôtre.”



“En mes pages un amant prendrait corps. J’y serais couchée avec lui aussi intimement qu’en des draps avec vous. Il surgirait dans le papier avec une vraie carrure d’homme comme la vôtre, et de vraies paumes comme les vôtres qui pètent de désir et dont j’aime lécher les frontières salines. Il prendrait visage,

et ce visage à deux mains serait bu. Il prendrait vie,

c’est-à-dire sexe et âme

et souffle suffisamment pour me bouffer chair et verbe, et défaillir en mes bras comme toujours vous faites à l’instant de traverser avec moi la plaine morte qui sépare deux étreintes et qui rend presque insupportable la vue des doigts et des cheveux mêlés,

la vue pour moi de votre dos qui, partageant ma couche,

se lève et se pose et se repaît de sommeil,

et m’oublie,

cependant que j’écris.”



“Matoso [...] pose sur ma table un bol de faïence tuilée où baigne le précieux fromage et dont les craquelures rappellent celles de ses mains,

c'est ce que je me disais tout à l'heure tandis qu'un instant distrait, il les avait laissées retournées sur la nappe blanche. Il y avait là des plaines déshydratées par l'hiver, des forêts de bouleaux, des écorces qui pèlent, de la mousson sifflant dans l'herbe jaune et poussant vers la mer le sable de l'été et le sel qui s'accroche aux lichens et achève,

lèpre grise, de déchirer les troncs.” 



[...] “il (Mathis) a renoncé à dissimuler derrière d'inopportunes fâcheries, qu'au fond de lui il aime follement cet automne qui submerge, le déclin des chaleurs tandis que l'hiver âprement se lève, les odeurs de mousse et de fruits pourris, la fin des cœurs qui s'ouvrent et dégueulent leur brouet, la pudeur retrouvée, les cosses et les bogues, les fleurs cloîtrées au fond des branches, les chambres closes, les corps encombrés de pénombre, les ramages qui geignent dans l'humidité des nuits, le ciel vieux, le décès des lumières, l'appel lancinant des crécelles chaque fois l'aube tarde à quitter la terre et risque, à force de lenteur,

d'y demeurer collée.”



“Assise parmi mes oreillers, j'observe la thomise qui a accroché son fil unique au coin de la cheminée. Drôle d'araignée qui marche en crabe et ne tisse pas de toile mais change de couleur en fonction de l'insecte qu'elle choisit de déguster. Je ne l'ai jamais vue que blanche. Je lui raconte ces hiers que vous m'avez fait traverser. Ces terres du passé qui continuent de m'attirer même si votre départ les a mises en friche, même si, me retournant sur elles, je n'en distingue plus que l'ombre désolée.” 



“Si désormais vous êtes un autre, quel recours me reste-t-il sinon la mémoire pour affirmer que je vous ai connu et qu'en dépit de tout je vous connais ? Que mon corps fût modelé aux courbes du vôtre ? Et que vous êtes le seul matelas de laine où je puis espérer recouvrer un jour le répit du sommeil ? Vous m'avez mise en glaise, coulée au moule de vos étreintes, pelotée de toute votre masse, aucun être humain à ce jour n'oserait poser la main sur moi tant est visible votre empreinte, tant est visible sur mon dos et profonde 

la marque de votre bras. Pourtant,

que savez-vous de moi ?”



“Que savez-vous de la réflexion blafarde de l'aube sur l'émail ? De la maladresse de mes mains à imiter les vôtres, m'assouvir, retrouver les chemins par où vous êtes si souvent passé, les fourrés un peu traîtres où vous vous êtes savamment égaré, 

que savez-vous de leur talent à me faire regretter les vôtres ?”



“Avant j'écrivais n'importe où. 

Avant quoi ?

Avant quoi exactement ?

J'écrivais couchée sur le carrelage, debout dans la cuisine, appuyée à un mur ou appuyée à rien, sous la pluie, sous la neige, dans la neige ou dans le vent, sur mes genoux, dans les cafés, dans le métro, dans les files d'attente. J'ai toujours avec moi un cahier et un crayon,  c'est ce que j'emporterais sur une île déserte, c'est ce que j'ai emporté à Rome, j'en ai des piles qui n'ont pas quitté ma valise, on dirait des mouchoirs, sans doute j'avais prévu d'avoir à éponger un inconsolable chagrin mais je n'avais pas prévu que les mots tariraient et laisseraient secs les mouchoirs emportés.” 



“C’est sous mon oreiller que j’ai vu naître l’écriture, que je l’ai méthodiquement couvée lorsque enfant chaque soir je reconstituais, avec toute la maladresse d’un langage encore inconstruit, les images que mon père dans la journée avait prononcées.”



“Vous êtes entré dans ma vie et j’ai continué d’écrire jusqu’à l’épuisement, jusqu’au sommeil, jusqu’à l’amour qui le précède car dès que vous me voyez couchée, vous vous ruez sur moi et m’interrompez sans vergogne. Je retrouve au petit matin mes phrases croquées au milieu d’un mot, on dirait qu’à la faveur de la nuit, un renard est passé sous la vigne bouffant les grappes à pleines dents et laissant après lui les pampres déchiquetés. Je les répare alors du mieux que je puis tandis que vous dormez encore. Vous avez sur le menton des traces de raisin. Bien souvent je vous maudis car vous avez gobé le grain avec tant d’avidité que je n’en peux rien sauver.”


“Vous êtes entré dans ma vie et depuis, malgré moi, tous les lits où je grimpe deviennent les vôtres, même ceux dans lesquels vous ne grimpez pas avec moi, ceux que nous n’avons jamais partagé et qui sont exempts de notre salissure. Je ne sais plus me glisser sous un drap sans vous y glisser avec moi.”



“Je me souviens de la toute première fois où vous m’avez surprise à écrire étendue à plat ventre dans le désordre du lit, le traversin calé sous mes aisselles, plongée dans un de mes sempiternels cahiers. Vous m’avez aussitôt écarté les fesses, je ne vous connaissez pas comme je vous connais aujourd’hui, j’ai cru que vous espériez y découvrir des feuillets à parcourir, que vous vous comportiez en lecteur vorace qui désosse la couverture brochée afin de dévorée l’intrigue plutôt que suivre et apprécier les méandres de la narration.”



“Et votre veste toujours qui me donne un air de pauvresse mais me sauve quotidiennement de la pneumonie. J’aimerais la porter à même la peau. Être nue sous elle. La sentir qui me frotte à chaque mouvement et me chauffe le corps et l’égare, me force à croire que c’est votre peau qui se frotte à la mienne, que c’est vous tout entier qui pesez sur mes épaules et pas à pas me travaillez la chair, m’amenez à tiédir et mollir, à perdre toute défense, à me laisser pénétrer là, debout dans les allées du parc, et sentir d’un coup dans mon ventre une pastèque qui s’ouvre avec un craquement sourd et expulse ses pépins noirs dans le dédale de mes veines jusqu’à la plante des pieds, l’anus, le cerveau qui, loin de faire résistance, abdique avec délice, sentir votre sperme qui monte au cœur aussi résolument que le conquérant monte à la citadelle.”



“C’est comme la valse, ça donne le tournis, ça fait croire qu’on est assis sur une toupie et que le monde n’est qu’un jeu de rayures qui enivre. Mais la musique finit toujours par s’arrêter et on reste abasourdi avec les yeux qui piquent.”



“Le soleil savamment tenu en respect par l’architecture, inflige cependant des encoches à la pénombre, il la cisèle, la coupe de lumière brève, l’étreinte d’incisions qui la brisent en morceaux dont il aiguise les angles au plus vif.”



“Si je suis coquillage, venez me ramasser. Ou bien soyez sur la plage où un jour, coque vide, j’échouerai. Vous me mettrez sur votre oreille? Persuadé d’entendre la mer ou d’accéder au mystère des récifs claqués d’eau, vous percevrez le chant inachevé de cette histoire que je voulais vivre avec vous mais vous vous êtes envolé,

que je voudrais écrire,

mais écrire, vous me l’avez volé.”



“Vous m’avez vue au premier regard posé dans la salle de bal. Vous m’avez aussitôt donné matière et dès lors n’avez plus jamais cessé de me modeler. “Regarder, c’est créer” aimez-vous à dire, vous qui ne comprenez le monde qu’à travers l’objectif de votre caméra. Car chacun voit, 

dites-vous,

ce que son inspiration lui dicte de voir, ou son talent, ou sa conscience, peu importe comment cela se nomme, dites-vous.

Celui qui prétend donner à voir avec objectivité est un

menteur,

dites-vous,

et un lâche, un trouillard qui ne veut pas avouer qu’il a de la pensée et qui n’assume pas le jugement de ses yeux. Regarder c’est créer,

dites-vous,

l’objectivité n’y peut trouver sa place. Vous qui m’avez dès la première seconde si goulûment regardée, que prétendiez-vous créer qui aujourd’hui ne ferait pas de vous un menteur, un lâche, un trouillard ?

ce sont vos mots.

Vous me les prononcez si près du tympan que ça me fait mal, toute la chair se hérisse, n’est-ce pas cruel de vous entendre si distinctement au milieu de toutes ces voix que je ne connais pas mais que je veux connaître ?”



“Il (Matoso) essuie ses mains et c’est toujours une surprise ces larges mains pour des gestes si doux. Des causses heurtées par les vents. Chaque doigt est un arbre dont les branches hésitent à se tendre car elles pourraient faire de l’ombre et attirer les orages. Elles se replient, elles se nouent au tronc et l’on devine aux jointures des nodosités gorgées de sève. Matoso se bouchonne la figure à pleine pogne. Ça sent la glèbe et le labour, la campagne suintante, les champs gavés de ruisselets qui chouinent lorsque la lune est pleine et qu’on vient creuser les sillons.”



“Mon père avait de ces patoches. Chacune contenait un plein pays et les fleuves qui y coulaient, les mers, les goulottes menues étaient teintées de gouache et d’huile. Quand il s’ensiestait sur le bord de la Mordrière, je saisissais l’une ou l’autre, je préférais la gauche car le sillon de vie y était plus profond, et je passais des minutes délicieuses à la parcourir, j’y galopais du bout de mes doigts minuscules, je sautais les ravines et gambadais de colline en colline. Je n’ai jamais retrouvé ailleurs ce goût de l’aventure qui donne envie de chanter. Je dégringolais le mont de Vénus, je finissais roulée en boule dans la plaine de Mars à l’ombre du mont de Lune et je m’y endormais. Mon père aimait me raconter l’histoire de la princesse au petit pois précisant que dans ce conte, je n’étais pas la princesse mais le petit pois. 

Celui qui roule au creux de la main

et s’y blottit.”



“La salle à manger s’emplit d’un nouveau murmure. Les instruments se cherchent et s’accordent. On croirait le début d’un concert, l’orchestre de chambre affûte son la, le lance, le reprend, l’échange. Il y a des pauses ponctuées de faïence heurtée.”



(à propos de Mathys) “Savez-vous ce qu’est la beauté d’un visage qui se couche sur vous et cependant ne vous attouche pas ? Un être qui vous donne ce qu’il fut, ce qu’il est, ce qu’un jour il sera, le tout en une seule fois ? Et dès le bord de l’iris, ce sont des gouffres et la noirceur y est si dense qu’elle attire plus encore que le vide. Je devine des espaces hurlants, des cris étouffés qui un jour forceront la gorge quitte à la trancher, un désert de mica qui brûle tout voyageur prétendant le traverser. Juste entre les lèvres, le souffle est arrêté, l’être entier suspendu en lui-même, accroché à la marge de la pupille qui me transperce. Si je m’approche et me penche, il risque de lâcher prise et de tomber au fond de lui. Je demeure immobile. J’entends pourtant frapper des coups en moi, je me coupe en deux entre les seins, je m’ouvre depuis la glotte jusqu’au pubis mais je garde mon regard de marbre, je voudrais que Mathys ne se doute de rien, qu’il ne comprenne pas que quelque chose a lieu qui me transforme en louve, qu’il demeure ignorant de cette brèche qu’il inflige à mon corps, que surtout ne lui vienne pas la tentation de s’y précipiter, jeune chien qui aveuglé par la faim gâche sa pitance.”



“Le téléphone sonne. C’est Mathys. Il est à l’accueil, est-ce que j’arrive ? Il est doux. Il a la voix pleine, des graves qui se chevauchent, des lenteurs, de la pierraille poncée en amont par quelque torrent et qui roule au cœur. Le fourbe ! Il ne perd pas de temps. Il se coule dans les mots et en fait des hameçons, il me ferre et cependant n’insiste pas. Il a de la gentillesse à en pleurer. Je me souviens de ses paupières baissées tantôt, de l’ombre sur ses cernes, du léger tremblement de cette membrane sur ses cils. Lorsque le regard se lève révélant terre et feu, comment ne pas se sentir élue ? Comment ne pas défaillir sous cette impérieuse désignation ? Que répondre lorsque l’autre vous fait l’aveu de sa personne et non pas le cadeau ? Lorsque sa voix révèle sans faux-semblant qu’il ignore tout du plaisir qu’il désire vous donner ? Qu’il connaît des frontières qu’il ne 

franchira pas sans vous

et ce sont les mêmes que vous ne franchirez pas sans lui. Ai-je cru à l’innocence de Mathys ? Il s’enroule autour de mon cou. Il me prend au lasso. Me voici attrapée à la gorge par une voix qui n’est pas la vôtre.”



“Vous est-il arrivé d’être en une seule journée plusieurs fois fauché par la beauté d’un être ? Je franchis le portail. Du plat des épaules, Mathys est adossé au mur, talon gauche relevé contre celui-ci, bassin poussé vers l’avant, narines ouvertes à la rue et humides, œil à demi clos. La lumière déclinante estompe ce que sa physionomie a d'aigu et lui donne des reflets d’ambre. Mes mains frémissent des caresses que je pourrais lui faire. Depuis le fond de mes poches, elles dessinent son profil ourlé d’un fil doré, suivent ses contours, s’étonnent qu’il ait des courbes où je n’ai vu que des angles, se hasardent vers la cambrure des lèvres, leur rugosité, vers la peau fine et crevée de poils du menton, remontent jusqu’à la plissure des paupières. Elles se posent dans le creux de ses tempes, en éprouvent la fraîcheur. Puis elles plongent vers sa nuque, l’épousent, se gantent de ses cheveux dont la chaleur provoque des fourmillements dans les paumes et de la curiosité. Depuis le fond de mes poches, mes mains rêvent et cependant demeurent inanimées. Elles volent à Mathys un plaisir dont je ne parviens pas à profiter, une escapade qui me paralyse. Je ne suis pas prête. Je n’avais pas prévu qu’au contact de Mathys, mon corps revendiquerait des libertés qu’il ne prend d’ordinaire qu'avec vous, et qu’ici, sans le faire exprès, je lui interdis.”



“-Alors tu as tout inventé ?

-Non. Simplement ce n’est pas ma sœur qui a été violée par mon père.

-Je n’y comprends rien.

-C’est ma mère qui a été violée par son père !

-Ta mère a été violée par son père ?!

Il y a des phrases qui sont aussi violentes qu’un alcool fort. Elles sont difficiles à entendre cul-sec. Il faut les faire tourner au fond du verre, les répéter plusieurs fois si on veut que l’oreille les déglutisse, que le cerveau, toujours si lent, s’en empare et les fasse glisser vers le cœur, lequel en aura un brusque sursaut tant il ne songe qu’à rêver. Mathys n’est pas habitué aux alcools forts. Il a la tête qui tourne. Mais cette phrase-là, je n’ai pas envie de la lui resservir. Il finit par dire :

-Mais alors ta sœur…

-Oui. Ma sœur est ma tante.

-Quoi ?

-Ma sœur est ma tante.

La deuxième gorgée passe toujours mieux que la première qui a tracé le chemin et laissé après elle une sorte de cicatrice. Il n’y a rien qu’à suivre. C’est sans doute aussi pourquoi il m’est plus aisé de la redire. Je regarde mes phrases faire leur effet sur le visage de Mathys, sur son corps. Je les regarde l’abîmer mais finalement assez peu. Je me dis cela : mes phrases l’abîment très peu. Mais n’en est-il pas toujours ainsi ? Les histoires n’abîment-elles pas que ceux qui les vivent ?

Mathys regrette d’avoir bu cet alcool qui commence à lui entrer dans le sang. Il se masse le ventre.

-Ben oui, c’est logique, murmure-t-il.

Puis il ajoute :

-C’est logique mais dégueulasse.

Je dis :

-Ce n’est pas seulement dégueulasse. C’est mortel. C’est criminel. C’est innommable même si ça porte un nom. Inceste. Il y a décidément des mots trop étroits pour le drame qu’ils contiennent.”




L’écriture de Chrystèle Wurmser




Une écriture singulière qui se déroule comme un flot de mots, une poésie qui coule pour faire ressentir le dialogue permanent entre absence et présence.

Une grande sensibilité qui prend corps, images et odeurs et à laquelle vient se mêler parfois un discours plus cru.


Un premier roman qui est pour moi une belle réussite et dont on entendra parler.