Plaisir du partage !

Curiosité, créativité, envie, plaisir, découverte, partage...
Bienvenue et bon voyage à ceux qui parcourent ces pages !
C. M.

mercredi 9 juin 2021

Fiction, CHRISTÈLE WURMSER, "Même les anges"

Pages vagabondes



Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.







Chrystèle Wurmser, MÊME LES ANGES, éd. Gallimard, 2021
Amour charnel, absence de l'être aimé, écriture, souvenirs d'enfance





L’absence et le manque de l’homme aimé sont vécus par la narratrice comme une obsession au point de lui faire perdre le goût de l’écriture, n’ayant plus son prétexte favori. Elle décide malgré tout de partir à la maison d’artistes, la Villa Médicis à Rome, où elle est acceptée en tant qu’autrice. La vie à la Villa Médicis ne manque pas de piment, tout ce petit monde est croqué avec délice, sensibilité et truculence par la narratrice. Cette escapade, les nouvelles rencontres, la ramènent à son enfance, au souvenir poignant de son père qui était son pilier, son phare, et à Lui, inlassablement. Là-bas, elle rencontre Mathis, personnage que l’on voit évoluer sous sa plume sensible qui décrit les méandres de l’âme.





De vous à moi, de moi à vous…


L’absence de l’autre, l’être aimé. Le traître qui t’abandonne. L’absence comme une présence en ton corps. Un ressac impitoyable, qui, invariablement envahit tes frontières charnelles, les repoussant un peu plus à chaque fois. La plaie est béante. Tu l’accroches à tes lambeaux de chair qu’il a lui-même arrachés. Tu lui donnes vie au creux de toi, au creux de ton écriture.

Est-il seulement un ange ?




Extraits




“Recroquevillée sur l’oreiller, lovée dans ce que vous m’avez laissé d’embruns, immobile et tenant à la main le combiné décroché,

j’ai

sous mes paupières baissées

les yeux larges à vous avaler.

Combien de temps durera votre voyage. J’écoute sonner les heures. J’ai en moi des plaines, des hameaux, des bois, des clochers esseulés, des domaines où brame le cerf tandis qu’on charge la fourragère.

Il fait beau sous la nuit. A la frange des toits, le

jour passe sa main et l’ardoise infiniment pâlit.

Je ne pleure pas.”



“Je n’écris pas pour me taire. J’écris pour être lue. N’est-il pas temps de vous dire que, depuis que je vous connais, je n’écris plus que pour être lue de 

vous ?

Je vous aime.

C’est presque devenu ma seule arme pour écrire, ma seule qualité. Dépliez mes dernières pages, séparez-les, mettez-les bout à bout, qu’importe ! Vous n’y trouverez qu’une empreinte,

la vôtre, qu’une histoire découpée en menus morceaux, la nôtre.”



“En mes pages un amant prendrait corps. J’y serais couchée avec lui aussi intimement qu’en des draps avec vous. Il surgirait dans le papier avec une vraie carrure d’homme comme la vôtre, et de vraies paumes comme les vôtres qui pètent de désir et dont j’aime lécher les frontières salines. Il prendrait visage,

et ce visage à deux mains serait bu. Il prendrait vie,

c’est-à-dire sexe et âme

et souffle suffisamment pour me bouffer chair et verbe, et défaillir en mes bras comme toujours vous faites à l’instant de traverser avec moi la plaine morte qui sépare deux étreintes et qui rend presque insupportable la vue des doigts et des cheveux mêlés,

la vue pour moi de votre dos qui, partageant ma couche,

se lève et se pose et se repaît de sommeil,

et m’oublie,

cependant que j’écris.”



“Matoso [...] pose sur ma table un bol de faïence tuilée où baigne le précieux fromage et dont les craquelures rappellent celles de ses mains,

c'est ce que je me disais tout à l'heure tandis qu'un instant distrait, il les avait laissées retournées sur la nappe blanche. Il y avait là des plaines déshydratées par l'hiver, des forêts de bouleaux, des écorces qui pèlent, de la mousson sifflant dans l'herbe jaune et poussant vers la mer le sable de l'été et le sel qui s'accroche aux lichens et achève,

lèpre grise, de déchirer les troncs.” 



[...] “il (Mathis) a renoncé à dissimuler derrière d'inopportunes fâcheries, qu'au fond de lui il aime follement cet automne qui submerge, le déclin des chaleurs tandis que l'hiver âprement se lève, les odeurs de mousse et de fruits pourris, la fin des cœurs qui s'ouvrent et dégueulent leur brouet, la pudeur retrouvée, les cosses et les bogues, les fleurs cloîtrées au fond des branches, les chambres closes, les corps encombrés de pénombre, les ramages qui geignent dans l'humidité des nuits, le ciel vieux, le décès des lumières, l'appel lancinant des crécelles chaque fois l'aube tarde à quitter la terre et risque, à force de lenteur,

d'y demeurer collée.”



“Assise parmi mes oreillers, j'observe la thomise qui a accroché son fil unique au coin de la cheminée. Drôle d'araignée qui marche en crabe et ne tisse pas de toile mais change de couleur en fonction de l'insecte qu'elle choisit de déguster. Je ne l'ai jamais vue que blanche. Je lui raconte ces hiers que vous m'avez fait traverser. Ces terres du passé qui continuent de m'attirer même si votre départ les a mises en friche, même si, me retournant sur elles, je n'en distingue plus que l'ombre désolée.” 



“Si désormais vous êtes un autre, quel recours me reste-t-il sinon la mémoire pour affirmer que je vous ai connu et qu'en dépit de tout je vous connais ? Que mon corps fût modelé aux courbes du vôtre ? Et que vous êtes le seul matelas de laine où je puis espérer recouvrer un jour le répit du sommeil ? Vous m'avez mise en glaise, coulée au moule de vos étreintes, pelotée de toute votre masse, aucun être humain à ce jour n'oserait poser la main sur moi tant est visible votre empreinte, tant est visible sur mon dos et profonde 

la marque de votre bras. Pourtant,

que savez-vous de moi ?”



“Que savez-vous de la réflexion blafarde de l'aube sur l'émail ? De la maladresse de mes mains à imiter les vôtres, m'assouvir, retrouver les chemins par où vous êtes si souvent passé, les fourrés un peu traîtres où vous vous êtes savamment égaré, 

que savez-vous de leur talent à me faire regretter les vôtres ?”



“Avant j'écrivais n'importe où. 

Avant quoi ?

Avant quoi exactement ?

J'écrivais couchée sur le carrelage, debout dans la cuisine, appuyée à un mur ou appuyée à rien, sous la pluie, sous la neige, dans la neige ou dans le vent, sur mes genoux, dans les cafés, dans le métro, dans les files d'attente. J'ai toujours avec moi un cahier et un crayon,  c'est ce que j'emporterais sur une île déserte, c'est ce que j'ai emporté à Rome, j'en ai des piles qui n'ont pas quitté ma valise, on dirait des mouchoirs, sans doute j'avais prévu d'avoir à éponger un inconsolable chagrin mais je n'avais pas prévu que les mots tariraient et laisseraient secs les mouchoirs emportés.” 



“C’est sous mon oreiller que j’ai vu naître l’écriture, que je l’ai méthodiquement couvée lorsque enfant chaque soir je reconstituais, avec toute la maladresse d’un langage encore inconstruit, les images que mon père dans la journée avait prononcées.”



“Vous êtes entré dans ma vie et j’ai continué d’écrire jusqu’à l’épuisement, jusqu’au sommeil, jusqu’à l’amour qui le précède car dès que vous me voyez couchée, vous vous ruez sur moi et m’interrompez sans vergogne. Je retrouve au petit matin mes phrases croquées au milieu d’un mot, on dirait qu’à la faveur de la nuit, un renard est passé sous la vigne bouffant les grappes à pleines dents et laissant après lui les pampres déchiquetés. Je les répare alors du mieux que je puis tandis que vous dormez encore. Vous avez sur le menton des traces de raisin. Bien souvent je vous maudis car vous avez gobé le grain avec tant d’avidité que je n’en peux rien sauver.”


“Vous êtes entré dans ma vie et depuis, malgré moi, tous les lits où je grimpe deviennent les vôtres, même ceux dans lesquels vous ne grimpez pas avec moi, ceux que nous n’avons jamais partagé et qui sont exempts de notre salissure. Je ne sais plus me glisser sous un drap sans vous y glisser avec moi.”



“Je me souviens de la toute première fois où vous m’avez surprise à écrire étendue à plat ventre dans le désordre du lit, le traversin calé sous mes aisselles, plongée dans un de mes sempiternels cahiers. Vous m’avez aussitôt écarté les fesses, je ne vous connaissez pas comme je vous connais aujourd’hui, j’ai cru que vous espériez y découvrir des feuillets à parcourir, que vous vous comportiez en lecteur vorace qui désosse la couverture brochée afin de dévorée l’intrigue plutôt que suivre et apprécier les méandres de la narration.”



“Et votre veste toujours qui me donne un air de pauvresse mais me sauve quotidiennement de la pneumonie. J’aimerais la porter à même la peau. Être nue sous elle. La sentir qui me frotte à chaque mouvement et me chauffe le corps et l’égare, me force à croire que c’est votre peau qui se frotte à la mienne, que c’est vous tout entier qui pesez sur mes épaules et pas à pas me travaillez la chair, m’amenez à tiédir et mollir, à perdre toute défense, à me laisser pénétrer là, debout dans les allées du parc, et sentir d’un coup dans mon ventre une pastèque qui s’ouvre avec un craquement sourd et expulse ses pépins noirs dans le dédale de mes veines jusqu’à la plante des pieds, l’anus, le cerveau qui, loin de faire résistance, abdique avec délice, sentir votre sperme qui monte au cœur aussi résolument que le conquérant monte à la citadelle.”



“C’est comme la valse, ça donne le tournis, ça fait croire qu’on est assis sur une toupie et que le monde n’est qu’un jeu de rayures qui enivre. Mais la musique finit toujours par s’arrêter et on reste abasourdi avec les yeux qui piquent.”



“Le soleil savamment tenu en respect par l’architecture, inflige cependant des encoches à la pénombre, il la cisèle, la coupe de lumière brève, l’étreinte d’incisions qui la brisent en morceaux dont il aiguise les angles au plus vif.”



“Si je suis coquillage, venez me ramasser. Ou bien soyez sur la plage où un jour, coque vide, j’échouerai. Vous me mettrez sur votre oreille? Persuadé d’entendre la mer ou d’accéder au mystère des récifs claqués d’eau, vous percevrez le chant inachevé de cette histoire que je voulais vivre avec vous mais vous vous êtes envolé,

que je voudrais écrire,

mais écrire, vous me l’avez volé.”



“Vous m’avez vue au premier regard posé dans la salle de bal. Vous m’avez aussitôt donné matière et dès lors n’avez plus jamais cessé de me modeler. “Regarder, c’est créer” aimez-vous à dire, vous qui ne comprenez le monde qu’à travers l’objectif de votre caméra. Car chacun voit, 

dites-vous,

ce que son inspiration lui dicte de voir, ou son talent, ou sa conscience, peu importe comment cela se nomme, dites-vous.

Celui qui prétend donner à voir avec objectivité est un

menteur,

dites-vous,

et un lâche, un trouillard qui ne veut pas avouer qu’il a de la pensée et qui n’assume pas le jugement de ses yeux. Regarder c’est créer,

dites-vous,

l’objectivité n’y peut trouver sa place. Vous qui m’avez dès la première seconde si goulûment regardée, que prétendiez-vous créer qui aujourd’hui ne ferait pas de vous un menteur, un lâche, un trouillard ?

ce sont vos mots.

Vous me les prononcez si près du tympan que ça me fait mal, toute la chair se hérisse, n’est-ce pas cruel de vous entendre si distinctement au milieu de toutes ces voix que je ne connais pas mais que je veux connaître ?”



“Il (Matoso) essuie ses mains et c’est toujours une surprise ces larges mains pour des gestes si doux. Des causses heurtées par les vents. Chaque doigt est un arbre dont les branches hésitent à se tendre car elles pourraient faire de l’ombre et attirer les orages. Elles se replient, elles se nouent au tronc et l’on devine aux jointures des nodosités gorgées de sève. Matoso se bouchonne la figure à pleine pogne. Ça sent la glèbe et le labour, la campagne suintante, les champs gavés de ruisselets qui chouinent lorsque la lune est pleine et qu’on vient creuser les sillons.”



“Mon père avait de ces patoches. Chacune contenait un plein pays et les fleuves qui y coulaient, les mers, les goulottes menues étaient teintées de gouache et d’huile. Quand il s’ensiestait sur le bord de la Mordrière, je saisissais l’une ou l’autre, je préférais la gauche car le sillon de vie y était plus profond, et je passais des minutes délicieuses à la parcourir, j’y galopais du bout de mes doigts minuscules, je sautais les ravines et gambadais de colline en colline. Je n’ai jamais retrouvé ailleurs ce goût de l’aventure qui donne envie de chanter. Je dégringolais le mont de Vénus, je finissais roulée en boule dans la plaine de Mars à l’ombre du mont de Lune et je m’y endormais. Mon père aimait me raconter l’histoire de la princesse au petit pois précisant que dans ce conte, je n’étais pas la princesse mais le petit pois. 

Celui qui roule au creux de la main

et s’y blottit.”



“La salle à manger s’emplit d’un nouveau murmure. Les instruments se cherchent et s’accordent. On croirait le début d’un concert, l’orchestre de chambre affûte son la, le lance, le reprend, l’échange. Il y a des pauses ponctuées de faïence heurtée.”



(à propos de Mathys) “Savez-vous ce qu’est la beauté d’un visage qui se couche sur vous et cependant ne vous attouche pas ? Un être qui vous donne ce qu’il fut, ce qu’il est, ce qu’un jour il sera, le tout en une seule fois ? Et dès le bord de l’iris, ce sont des gouffres et la noirceur y est si dense qu’elle attire plus encore que le vide. Je devine des espaces hurlants, des cris étouffés qui un jour forceront la gorge quitte à la trancher, un désert de mica qui brûle tout voyageur prétendant le traverser. Juste entre les lèvres, le souffle est arrêté, l’être entier suspendu en lui-même, accroché à la marge de la pupille qui me transperce. Si je m’approche et me penche, il risque de lâcher prise et de tomber au fond de lui. Je demeure immobile. J’entends pourtant frapper des coups en moi, je me coupe en deux entre les seins, je m’ouvre depuis la glotte jusqu’au pubis mais je garde mon regard de marbre, je voudrais que Mathys ne se doute de rien, qu’il ne comprenne pas que quelque chose a lieu qui me transforme en louve, qu’il demeure ignorant de cette brèche qu’il inflige à mon corps, que surtout ne lui vienne pas la tentation de s’y précipiter, jeune chien qui aveuglé par la faim gâche sa pitance.”



“Le téléphone sonne. C’est Mathys. Il est à l’accueil, est-ce que j’arrive ? Il est doux. Il a la voix pleine, des graves qui se chevauchent, des lenteurs, de la pierraille poncée en amont par quelque torrent et qui roule au cœur. Le fourbe ! Il ne perd pas de temps. Il se coule dans les mots et en fait des hameçons, il me ferre et cependant n’insiste pas. Il a de la gentillesse à en pleurer. Je me souviens de ses paupières baissées tantôt, de l’ombre sur ses cernes, du léger tremblement de cette membrane sur ses cils. Lorsque le regard se lève révélant terre et feu, comment ne pas se sentir élue ? Comment ne pas défaillir sous cette impérieuse désignation ? Que répondre lorsque l’autre vous fait l’aveu de sa personne et non pas le cadeau ? Lorsque sa voix révèle sans faux-semblant qu’il ignore tout du plaisir qu’il désire vous donner ? Qu’il connaît des frontières qu’il ne 

franchira pas sans vous

et ce sont les mêmes que vous ne franchirez pas sans lui. Ai-je cru à l’innocence de Mathys ? Il s’enroule autour de mon cou. Il me prend au lasso. Me voici attrapée à la gorge par une voix qui n’est pas la vôtre.”



“Vous est-il arrivé d’être en une seule journée plusieurs fois fauché par la beauté d’un être ? Je franchis le portail. Du plat des épaules, Mathys est adossé au mur, talon gauche relevé contre celui-ci, bassin poussé vers l’avant, narines ouvertes à la rue et humides, œil à demi clos. La lumière déclinante estompe ce que sa physionomie a d'aigu et lui donne des reflets d’ambre. Mes mains frémissent des caresses que je pourrais lui faire. Depuis le fond de mes poches, elles dessinent son profil ourlé d’un fil doré, suivent ses contours, s’étonnent qu’il ait des courbes où je n’ai vu que des angles, se hasardent vers la cambrure des lèvres, leur rugosité, vers la peau fine et crevée de poils du menton, remontent jusqu’à la plissure des paupières. Elles se posent dans le creux de ses tempes, en éprouvent la fraîcheur. Puis elles plongent vers sa nuque, l’épousent, se gantent de ses cheveux dont la chaleur provoque des fourmillements dans les paumes et de la curiosité. Depuis le fond de mes poches, mes mains rêvent et cependant demeurent inanimées. Elles volent à Mathys un plaisir dont je ne parviens pas à profiter, une escapade qui me paralyse. Je ne suis pas prête. Je n’avais pas prévu qu’au contact de Mathys, mon corps revendiquerait des libertés qu’il ne prend d’ordinaire qu'avec vous, et qu’ici, sans le faire exprès, je lui interdis.”



“-Alors tu as tout inventé ?

-Non. Simplement ce n’est pas ma sœur qui a été violée par mon père.

-Je n’y comprends rien.

-C’est ma mère qui a été violée par son père !

-Ta mère a été violée par son père ?!

Il y a des phrases qui sont aussi violentes qu’un alcool fort. Elles sont difficiles à entendre cul-sec. Il faut les faire tourner au fond du verre, les répéter plusieurs fois si on veut que l’oreille les déglutisse, que le cerveau, toujours si lent, s’en empare et les fasse glisser vers le cœur, lequel en aura un brusque sursaut tant il ne songe qu’à rêver. Mathys n’est pas habitué aux alcools forts. Il a la tête qui tourne. Mais cette phrase-là, je n’ai pas envie de la lui resservir. Il finit par dire :

-Mais alors ta sœur…

-Oui. Ma sœur est ma tante.

-Quoi ?

-Ma sœur est ma tante.

La deuxième gorgée passe toujours mieux que la première qui a tracé le chemin et laissé après elle une sorte de cicatrice. Il n’y a rien qu’à suivre. C’est sans doute aussi pourquoi il m’est plus aisé de la redire. Je regarde mes phrases faire leur effet sur le visage de Mathys, sur son corps. Je les regarde l’abîmer mais finalement assez peu. Je me dis cela : mes phrases l’abîment très peu. Mais n’en est-il pas toujours ainsi ? Les histoires n’abîment-elles pas que ceux qui les vivent ?

Mathys regrette d’avoir bu cet alcool qui commence à lui entrer dans le sang. Il se masse le ventre.

-Ben oui, c’est logique, murmure-t-il.

Puis il ajoute :

-C’est logique mais dégueulasse.

Je dis :

-Ce n’est pas seulement dégueulasse. C’est mortel. C’est criminel. C’est innommable même si ça porte un nom. Inceste. Il y a décidément des mots trop étroits pour le drame qu’ils contiennent.”




L’écriture de Chrystèle Wurmser




Une écriture singulière qui se déroule comme un flot de mots, une poésie qui coule pour faire ressentir le dialogue permanent entre absence et présence.

Une grande sensibilité qui prend corps, images et odeurs et à laquelle vient se mêler parfois un discours plus cru.


Un premier roman qui est pour moi une belle réussite et dont on entendra parler.