Plaisir du partage !

Curiosité, créativité, envie, plaisir, découverte, partage...
Bienvenue et bon voyage à ceux qui parcourent ces pages !
C. M.

lundi 14 mars 2022

Fiction, JEANNE BENAMEUR, "La patience des traces"

Pages vagabondes



Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.




Jeanne Benameur, LA PATIENCE DES TRACES, éd. Actes Sud, 2022
Amitié, introspection, psychanalyse, voyage initiatique, Japon




Un bol de faïence bleue tombé au sol. La cassure. Et le prétexte d'un départ pour un autre chemin. Celui de son moi intérieur qu'il n'a pas su écouter jusqu'à présent. Simon, psychanalyste, a donné son temps aux patients, il doit maintenant faire face à sa propre histoire, en retrouver les traces. Rien de mieux pour cela qu'un départ effectif, au Japon, dans des îles reculées, pour tutoyer la beauté, retrouver les silences, éprouver enfin la paix. Pour mettre à nu son âme et, aidé d'un précieux couple de japonais, toucher à l'essence de l'être.





De vous à moi, de moi à vous…


Tu as la place de celui qui se tait pour permettre aux autres de construire leurs paroles et leurs silences. A ton tour, tu dois aller voir le silence qui est en toi, parcourir les choses obscures et lointaines qui sont à l'œuvre sans que tu le saches. Ta mise en route vers le Japon va te permettre de regarder les traces intérieures. Ton amitié avec Daisuke est au-delà du langage. Elle se construit dans le rapport du corps au monde. Et comme toi tu répares les êtres, lui répare les objets cassés. Sans cacher, mais en magnifiant les cicatrices, pour que l'on puisse admirer ces lignes avec un regard nouveau et approcher un moment d'âme en les accueillant. Tu es enfin prêt à accepter la douleur de l'amour et de l'amitié de jeunesse perdus.




Extraits




"Tant d'années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. A s'en approcher. Tant d'années pour accepter qu'au fond de toute clarté, l'opaque subsiste. C'est le plus difficile. Pour l'analysant comme pour l'analyste. On lève une à une les choses tues qui bordent chaque enfance, on traverse les secrets inutiles, on peut à nouveau caresser une cicatrice. Et pour autant on n'a rien résolu. On se retrouve toujours dans le même mystère, le même pour tous, on n'y échappe pas. 

Son métier c'est pour ceux qui ne s'en débarrasse pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l'énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu'à l'inconnu."



"Parfois un geste qui a échappé, une jambe qui se détend tout à coup ou une bague qu'on fait tourner machinalement autour d'un doigt. Il a appris à guetter ces menus signes, tout ce qui indique que le mot prononcé alors n'est pas anodin, que peut-être il en manque un autre… que la vraie parole est embusquée là."



"Ses épiphanies à lui c'est quand il retrouve, à l'intérieur de son propre corps d'homme, la vibration d'un autre corps. Et lui alors vibrant à l'unisson. Inexplicable. C'est toujours par la voie d'une femme que cela a lieu. Il aurait épousé Louise rien que pour ça. Parce qu'elle avait quand elle entrait dans la jouissance, cette vibration merveilleuse, d'une douceur infinie. Pour lui, une femme, c'était ça. Et elle l'emmenait dans son chant. Il était transporté dans les confins ignorés. Dans une brume, un ailleurs. Sans sortir de la chambre."



"Elle lui avait dit il y a longtemps, la porte ouverte sur les bougainvilliers, Comment tu veux qu'on fasse maintenant ? Il avait haussé les épaules. Elle avait quitté la chambre où ils avaient parlé. On ne devrait jamais parler dans les chambres, c'est pour les corps nus, les mains pour comprendre. Tout ce qui frémit, tout ce qu'on provoque, qu'on attise, qu'on apaise. Le plaisir brut. La peau sans rien pour faire barrière, ni tissu ni conservation. Les sexes qui, enfin, dans les moments de grâce, font resurgir la parole d'avant tout l'alphabet, celle qui s'accorde à la quête farouche des corps, aux reins cambrés, aux poitrines palpitantes, au sang battant au rythme des caresses les plus simples, les plus hardies. Celle des corps enfin éveillés. Et le chant unique. Il avait connu ça. Oh, avec elle, il avait connu ça."



"Il l'a revoit sortir de la chambre là-bas il y a si longtemps, son regard brun intelligent et doux posé sur lui. Toujours cette satanée douceur. Pourtant elle venait de lui dire des mots terribles. Elle avait répondu aux questions qu'il lui posait, comme elle le faisait toujours. Avec sa rude franchise. Elle n'éludait rien, l'intrépide Louise. Dieu qu'il l'a haïe cette franchise. Un peu d'humanité, ç'aurait été de se taire ou de mentir au moins un peu mais non, Louise répondait sans détour. Il le savait. Il l'avait cherché. Ce sont ces questions à lui qui étaient terribles. Il la voit se tourner vers lui avant de franchir le seuil et trébucher, comme une enfant. Elle était là, sa bonté, dans ce corps qui perd l'équilibre, se reprend, puis repart. Il a continué à l'aimer sans le lui dire. Longtemps. Juste pour ça. Parce qu'elle avait trébuché. Cette chute retenue. Il était là leur amour. Lui l'avait su à ce moment-là mais c'était trop tard. Les mots avaient fait leur sale travail. Ils le savaient tous les deux et ils étaient parvenus au bout. Si jeunes et déjà au bout."



"Sa pratique de psychanalyste l'a toujours maintenu sur le bord. Très près. Au plus près. Mais sur le bord. Il faut bien que l'un des deux reste sur le bord quand l'autre s'aventure. Lui il a choisi d'être celui à qui on s'arrime pour pouvoir aller au plus profond."



"Il écrit le mot "peur" et il le lit. Un mot si bref pour dire ce qui empêche la vie d'être simplement ce qu'elle est, ce qu'elle pourrait être. Il regarde le mot comme si c'était une image. Un tableau. Peur. Voilà. Quatre lettres. Ce n'est que ça. La bête qui peut manger le désir. Contenue dans les signes."



"Après s'être rafraîchi il se dirige vers l'atelier de Daisuke. Lui lire les mots du carnet à voix haute. Rien de leur mystère ne se sera détruit, Daisuke n'essaiera pas de comprendre mais il écoutera en continuant son travail. C'est ce qu'il veut. Le silence bruissant des gestes du vieil homme, fermes et réguliers. Sa bonne présence. Un témoin pour ses mots. [...] Alors Simon prend conscience de la paix infinie qu'il éprouve à être là. Il se laisse aller sans peur."



"Comment un bol peut-il à lui seul contenir tout ce qui déborde ? Comment a-t-il pu ainsi esquiver, de jour en jour ? Les paroles, les siennes, les paroles intimes, secrètes, celles qui créent le chez-soi à l'intérieur de soi il les a fuies."



"Daisuke parle. A sa façon lente. Entre chaque phrase un temps. Le silence dans lequel Simon marche. A pas comptés. S'il comprenait ce que dit Daisuke, il saurait que tout se répare. On ne cherche pas à cacher la réparation. Au contraire, on la recouvre de laque d'or. On est heureux de redonner vie à ce qui était voué à l'anéantissement. On marque l'empreinte de la brisure. On la montre. C'est la nouvelle vie qui commence."



"Simon entend les silences de tous les gens qu'il a reçu dans son cabinet. Entre les paroles énoncées distinctement par Daisuke, il entend maintenant son propre silence. Il comprend qu'il est venu à la rencontre de ce silence jusqu'ici. Pas de paroles sans silence. Jamais. Il est venu le chercher et il en a peur. Quelque chose s'éveille et il en a peur. Le silence doit être bordé de paroles justes. Alors seulement il est habitable."



"Il veut en savoir plus sur l'art de Daisuke. Un jour au XIIe siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu'il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de Vilaines agrafes. L'objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l'art du kintsugi est né. Kin c'est l'or et Tsugi la jointure. Simon se laisse emporter par l'histoire. Daisuke boit lentement l'alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité.[...] Alors Daisuke prend la parole et Akiko traduit Mon époux dit que c'est votre art à vous aussi. [...] Simon ne veut plus rien que le visage de ses hôtes, la lumière douce qui baigne la pièce. Cette intimité délicate. Son cœur a éclaté. Et ici il a une chance de ne pas le défigurer par une réparation trop hâtive. Ne plus se dérober. S'il accepte de considérer chaque état patiemment, de le suivre comme le doigt suit la courbe de chaque brisure, il a une chance de retrouver peut-être la beauté de son propre cœur."



"Moi j'ai juste servi à ce que la parole ait lieu. Et même si du divan une voix semblait s'adresser à moi, je sais que je n'étais là que pour le passage des paroles du dedans au dehors.

Toute ma vie, j'ai été celui par qui la parole intime d'un autre advient enfin."


"La connaissance fine de notre malheur permet-elle une vie meilleure ? Comme un vêtement qui s'ajuste bien sur notre corps et ne gêne plus nos mouvements ? La nudité en dessous. Enfin connue et protégée. Simon peut maintenant le porter ou l'enlever, le vêtement. La nudité en dessous, il la connaît. Combien de temps pour accepter la complexité."

"Lui revient alors une phrase qu'il avait prononcée en séance avec un patient dont la cure n'avançait pas. "La rage c'est de ne pas réussir à aimer ce que l'on désire." Il y a des moments où une pensée trouve son expression juste sans qu'on la cherche. Les mots ont attendu sans doute longtemps et soudain quelque chose se formule. C'est l'évidence. Et c'est fort."

"Il trouve à remercier tout ce qui l'a mené jusqu'ici. Ce voyage qui lui ouvre un autre chemin pour voir sa propre histoire, décider de la suite. Et peu à peu des mots viennent qu'il n'attendait pas. Est-ce la voix de Namiko, l'étrangeté de la situation ou les montagnes qui se dressent au loin, tutélaires. Sans réfléchir, il remercie sa mère pour ses mains aimantes sur le costume du père mort Louise pour son baiser d'une virginité absolue pour la grâce qu'elle lui a faite en faisant de lui son premier amoureux, son premier amant Il n'arrive pas à remercier Mathieu mais ce qui vient c'est le pardon qu'il lui demande pour tout ce qu'il n'a pas su, pas voulu voir. Pardon pour l'avoir réduit comme il l'a fait, comme les autres. Pardon pour ne pas avoir saisi la grâce de cet être ardent et si peu fait pour la vie ordonnée. Pardon pour l'eau qui l'a englouti sans qu'il puisse le sauver en vrai. Les larmes de Simon coulent et il ne les retient pas. Il sait que Namiko ne le regarde pas, que son visage est tourné vers ses prières, à côté de lui et ça lui fait du bien."


“Seul au milieu de tout ce qui fait la vie silencieuse de ce lieu, il laisse son regard se perdre vers le travail entamé sur le grand métier à tisser, vers les tissus qui attendent, la roue en bois posée sur le sol. Toutes les traces de ce travail interrompu comme dans l'atelier de Daisuke créent quelque chose de vivant. On sait que le travail reprendra, que les outils vont être tenus à nouveau par des mains patientes. Il se demande si quand on entre dans son cabinet on sent aussi l'empreinte du travail des mots. Les mots c'est dans les bouches, c'est dans l'air, c'est au fond des poitrines. Est-ce qu'un lieu s'en imprègne ? Lui, il a pu prononcer des mots qui n'étaient jamais venus ni dans sa tête ni sur le divan du temps de son analyse ou de son contrôle. Ils étaient restés longtemps enfouis au fond de lui. Il les a découverts dans une forêt et maintenant il sent que ces mots ont ouvert le chemin. Il connaît le processus. Il agit où qu'on soit. Ça, la psychanalyse lui a appris."

"Simon boit le saké qui lui est offert en se disant qu'il touche enfin à quelque chose d'essentiel. Il voit sa vie clairement. Il n'est pas uniquement le joueur d'échecs réfléchi, le nageur, le psychanalyste à l'écoute patiente, l'homme à la vie sage. Il a été un amant fougueux, à la jouissance intense. Et sa vie, c'est tout ça. "


“Il revoit une posture, un bras, une main sur une poitrine. Des hommes, des femmes et cette envie de vivre finalement, tenace, qui les menait jusque chez lui chaque semaine. C’est auprès d’eux qu’il a nourri lui-même le terreau de sa propre vie. Tout est toujours réciproque. Il sait qu’il avait besoin de la présence des autres, là, dans son cabinet, à portée de voix, de murmure. Cette présence avait peuplé son existence sans qu’il y prenne garde. Cela lui avait tenu lieu de tout ou presque. Eh bien aujourd’hui il a la mémoire de tout cela. C’est un trésor. Il a le sentiment qu’il pourra y puiser pour avancer. Seul. Il va “débuter” un autre temps temps de sa vie à cet instant, il se sent fragile et confiant à la fois. La vie est bonne pourvoyeuse décidement . Pour peu qu’on lui laisse du champ libre. Le champ libre, il est venu le chercher ici et peu à peu il sent qu’il le trouve.”


"Cette nuit-là il fait l'amour longuement, passionnément. Dans son rêve la femme est grande. Il ne boit pas son visage mais il sent sa chaleur, sa douceur, une odeur de forêt et il retrouve un élan érotique qu'il connaît bien. Tout son corps est appelé à nouveau. Faire l'amour est le seul acte qui l'emporte aussi intensément, qui lui fait atteindre quelque chose d'autre que la chair, par la chair. Il se laisse emporter. Le rêve-t-il ce corps qu'il caresse, prend dans ses bras, cette chevelure que ses mains tiennent comme un trésor palpable. Les épaules de la femme robustes et douces, un corps de nageuse. Est-ce Louise revenue d'entre les rêves. Ils nagent et leurs lèvres se touchent. Mais cette fois ce n'est plus le timide premier baiser de la jeune fille c'est un baiser qui sait ce qu'est la volupté. Il embrasse comme il n'a plus embrassé depuis si longtemps. La bouche de l'autre est une grotte merveilleuse, celle d'où sortent toutes paroles. Il caresse de la langue, tous les sens en éveil, l'intérieur de cette bouche offerte. Il caresse les paroles silencieuses. Il les retrouve en lui, ces paroles tues de l'amour. Tout son corps se tend vers celui de la femme qui s'offre si bien à lui, dans un abandon qui le bouleverse. Il voudrait le tenir contre lui pour toujours. Il sent une main s'emparer de son sexe, le caresser, le guider vers la jouissance pénétrante. Tout en lui alors se réunit et se diffracte à la fois dans une joie rayonnante."



"Il pense à l'expression Paix à son âme. Il ne sait pas si Mathieu aurait souhaité la paix mais lui, oui, la paix, il la veut. Quant à son âme… Il en a ici la conviction, lui qui a toujours laissé cette question de côté, l'âme, c'est un instant, c'est tout. Juste un instant. Ce n'est ni un état ni quelque chose de mystérieux qui nous serait donné comme le corps nous est donné pour vivre cette existence. L'âme c'est un mouvement. Fugace. On l'atteint quand tout de notre être s'unifie pour pouvoir, dans un élan, se mêler enfin à tout ce qui n'est pas nous. Il n'y a pas d'état d'âme. Il y a des moments d'âmes. C'est ce qu'il est en train de vivre."


L’écriture de Jeanne Benameur dans ce roman

Toujours la poésie, la délicatesse, les mouvements de l'âme magnifiquement écrits et la rencontre avec ce couple de japonais est sublime d'harmonie, de générosité, de silences qu'ils offrent à Simon pour qu'il puisse enfin habiter sa mémoire.


Pour voir les autres articles concernant Jeanne Benameur :