Pages vagabondes
Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer
leur mélodie. Des auteurs qui, par delà les mots, continuent de vous toucher... C'est
de ceux-là dont je veux parler.
De l'amour à la haine
Camille Claudel à Auguste Rodin
Juillet 1891
(Lettre 57)
Monsieur Rodin
Comme je n'ai rien à faire je vous écris encore. Vous ne pouvez vous
figurez comme il fait bon à L'Islette. J'ai mangé aujourd'hui dans la
salle du milieu (qui sert de serre) où l'on voit le jardin des deux côtés.
Mme Courcelles m'a proposé (sans que j'en parle le moins du monde) que si
cela vous était agréable vous pourriez y manger de temps en temps et même
toujours (je crois qu'elle en a une fameuse envie) et c'est si joli là
!... [...] Elle m'a dit que je pouvais prendre des bains dans la rivière,
où sa fille et la bonne en prennent, sans aucun danger. Avec votre
permission, j'en ferai autant car c'est un grand plaisir et cela m'évitera
d'aller aux bains chauds à Azay. Que vous seriez gentil de m'acheter un
petit costume de bain, bleu foncé avec galons blancs, en deux morceaux,
blouse et pantalon (taille moyenne), au Louvre ou au bon marché (en serge)
ou à Tours.
Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je
me réveille ce n'est plus la même chose.
Camille
Surtout ne me trompez plus.
Camille Claudel à Auguste Rodin
25 juin 1893
(Lettre 77)
Monsieur Rodin 182 rue de l'Université, Paris
(Lettre 77)
Monsieur Rodin 182 rue de l'Université, Paris
J'étais absente lorsque vous êtes venu, car mon père est arrivé
hier, j'ai été dîner et coucher chez nous. Comme santé je ne vais pas
mieux car je ne peux pas rester couchée ayant à chaque instant des
occasions de marcher. Je ne partirai sans doute que vers jeudi (pour le
château de l'Islette ?). Justement Melle Vaissier est venue me voir et
m'a raconté toutes sortes de fables forgées sur moi à l'Islette. Il
paraît que je sors la nuit par la fenêtre de ma tour, suspendue à une
ombrelle rouge avec laquelle je mets le feu à la forêt !!!
Mai 1895
(Lettre 97)
Reçu le 3 mai, répondu le 5 mai 1895 de Londres
Monsieur Gauchez,
Je suis très étonné que vous n'ayez pas encore reçu ma réponse. Je
vous ai écrit à Paris aussitôt votre lettre reçue pour vous accuser
réception du chèque de quatre cents francs que vous m'avez envoyé et
dont je vous remerciais bien vivement. Je vous disais en même temps le
prix de mon buste en marbre exposé au Salon, ou plutôt d'un autre
exactement semblable car celui-là est vendu ; je ne pourrais le livrer
à moins de 1500f. J'espère que ce prix ne vous paraîtra pas trop élevé
si vous connaissez le prix ordinaire du marbre et vous prie de
remarquer que je le ferais entièrement moi-même (contrairement à
l'usage). C'est ce qui lui donne ce modelé beaucoup plus fin et
beaucoup plus poussé que n'obtiennent jamais les praticiens.
Je vous
prie, Monsieur, d'agréer, l'expression de ma sincère reconnaissance et
dans l'attente de votre réponse, je reste votre dévouée.
Camille Claudel
De retour à Paris le 7 mai jusque là à Villeneuve sur Fère en Tardenois
(Aisne).
9 mai 1895
Camille Claudel à Gustave Geffroy
Auguste Rodin à Camille Claudel
Camille Claudel à Léon Gauchez
(Lettre 98)
Cher Monsieur Geoffroy.
Je viens de lire seulement aujourd'hui l'article si bienveillant que
vous me consacrez dans le Journal. On ne peut mieux comprendre mon
intention et encourager d'une façon plus délicate l'artiste dans sa
nouvelle voie. Croyez à toute ma reconnaissance et si un jour vous vous
trouvez par hasard égaré du côté du Bould. d'Italie n'oubliez pas de
venir frapper à la porte de votre amie dévouée.
Camille Claudel
Rappelez-moi au bon souvenir de Hamel.
5 novembre 1895
(Lettre 111)
Cher monsieur Geoffroy,
Je reconnais la main bienfaisante qui tire les vrais artistes
de leur linceul et qui ouvre tout doucement la tombe où sans vous, ils
s'ensevelissent. Le groupe de Sakountala Sakountala maître à
Châteauroux vous a donné encore occasion de jeter une lumière
favorable sur son auteur ; merci pour les lignes charmantes où j'ai
reconnu que votre amitié ne se lasse pas ; c'est toujours la seule
compensation qu'on puisse attendre : l'estime des vrais amis. Mais il
est vraiment curieux d'avoir besoin de l'appui d'un homme tel que vous
pour me défendre d'avoir fait un cadeau à la ville de Châteauroux :
car c'est un cadeau, un pur cadeau que j'ai fait à messieurs les
Berrichons !... Heureusement, Sakountala s'est vengée en démolissant
l'escalier du Musée (sans compter qu'elle a failli écraser toute la
commission !) Il n'y a qu'un seul membre qui a trouvé que le groupe
n'était pas si indécent que les autres le prétendaient : c'est un
abbé, aumônier du lycée !... Pendant que les autres se voilaient la
face, il l'a regardée tranquillement et leur a exposé la légende ;
sans lui j'étais expulsée de Châteauroux pour immoralité ! A bientôt
j'espère l'occasion de causer avec vous ; si vous avez le temps de
m'écrire vous me direz si Hamel va mieux ce que j'espère.
Votre reconnaissante et dévouée
Camille Claudel
Camille Claudel à Auguste Rodin
Novembre 1897
(Lettre 144)
Monsieur Rodin Vous me faites demander par Le Bossé de vous écrire
mon avis sur votre statue de Balzac : je la trouve très grande et très
belle et la mieux entre toutes vos esquisses du même sujet. Surtout
l'effet très accentué de la tête qui contraste avec la simplicité de
la draperie et absolument trouvé et saisissant. J'aime beaucoup aussi
l'idée des manches flottantes qui exprime bien l'homme d'esprit
négligent qu'est Balzac. En somme je crois que vous devez vous
attendre à un grand succès surtout près des vrais connaisseurs qui ne
peuvent trouver aucune comparaison entre cette statue et toutes celles
dont jusqu'à présent on a orné la ville de Paris.
Je profite de l'occasion pour vous parler un peu de mes affaires.
Dernièrement Morhardt m'a fait commander par le Mercure de France 10
bustes de vous en bronze qui seront vendus 300 francs chacun par ce
journal : or je toucherai là dessus 280 francs sur lesquels (mot
manquant) payer le fondeur de plus faire le travail du ciseleur, c'est
à dire ôter les coutures et graver un caducée. J'avais accepté cette
commande sans me douter du travail qui m'incombait mais rien que pour
graver le caducée il faut une journée et 5 ou 6 jours pour ôter les
coutures convenablement : je vous prie de dire à Morhardt que je ne
puis pas continuer ces bustes ; je n'ai pas 1000 francs à mettre de ma
poche pour me faire après accusée d'être une prodigue et des commandes
de ce genre sont plutôt faites pour croire aux gens (mot manquant) ils
en ont que pour les aider réellement.
Vous avez bien fait d'empêcher Morhardt de publier l'article qu'il
avait préparé sur moi, il était destiné à attirer sur moi des colères
et des vengeances dont je n'ai certes pas besoin. Vous avez peut-être
tort de croire à la bonne volonté des Morhardt envers moi ils font
plutôt semblant mais je crois qu'en réalité tout leur clan ne les voit
pas d'un bon œil me procurer des commandes, me faire valoir et il
vaudrait mieux que tous les efforts de Morhardt soient au service de
Raymond Vernet et qui sont du même pays et de la même religion et dont
les femmes sont amies intimes de Mme Morhardt. Vous savez bien
d'ailleurs quelle haine noire me vouent toutes les femmes aussitôt
qu'elles me voient paraître, jusqu'à ce que je sois rentrée dans ma
coquille, on se sert de toutes les armes, et de plus aussitôt qu'un
homme généreux s'occupe de me faire sortir d'embarras la femme est là
pour lui tenir le bras et l'empêcher d'agir. Aussi je risque fort de
ne jamais récolter le fruit de tous mes efforts et de m'éteindre dans
l'ombre des calomnies et des mauvais soupçons.
Ce que je vous dis est tout à fait secret et pour que vous jugiez
bien net la situation.
[...]
C. Claudel
182 rue de l'Université
2 décembre 1897
(Lettre 145)
[...] Je suis désolé de vous voir nerveuse et prendre un chemin que
je connais hélas. Je sais que vous avez la vertu de la sculpture. Vous
avez l'héroïque constance, vous êtes un honnête homme un brave homme
dans la lutte que vous soutenez admirablement, et qui fait que vous
êtes admirée et connue de tous ne vous embarrassez pas de petits
potins, surtout ne perdez pas vos amis par dégoût capricieux tout le
monde sera à vos ordres, si vous le voulez. Ne parlez pas et
travaillez comme vous faites. Votre réputation touche au but. Mais
quelle ironie quand on n'est pas heureux que cette chose
illusionnante, quelles terribles années j'ai passées. A peine je
commence à me reconnaitre. Ces temps-ci et la bienveillance avec
laquelle vous avez jugé mon balzac me rend un peu plus assuré, car
j'aurais eu besoin de vos conseils dans l'abandon noir où j'ai été
laissé, pour mort je crois.
Je voudrais qu'un jour vous veniez voir mon balzac que j'ai fait
moulé en très léger et que je vais mettre quelques fois dans la cour
pour voir l'effet plein air. Là vous pourriez le juger avec
moi.
Et croyez mon amie, laissez votre caractère de femme qui a
dispersé des bonnes volontés. Montrez vos œuvres admirables il y a une
justice croyez-le. L'on est puni et l'on est récompensé. Un génie
comme vous est rare.
Quant à l'article sur vous, je crois qu'il faut que Morhardt le
publie. J'ai fait l'observation pour quelques mots pouvant vous
attirer des ennuis. Mais l'ensemble est beau très beau et devra
paraître.
[...] Je ne sais mon amie si cette pauvre lettre vous plaira je suis
différent j'ai été si malade et je m'effraie de savoir que vous n'êtes
pas bien. Je redoute : pour Dieu ne tombez pas dans d'inextricables
contrariétés : atténuer tout ce que vous pouvez et ne laissez à la
malchance que ce que vous ne pouvez lui retirer. Votre avenir est si
beau. Ne négligez personne ni le moindre ouvrier ni un serviteur, car
tous ces détails deviennent des instruments de torture pour quelqu'un
déjà fatigué, et qui a pris comme vous la grande lutte avec l'ange
terrible qui garde le misérable monde contre les génies comme vous.
douceur et patience.
Courtry le regretté a fait d'après votre buste une eau-forte
admirable que je vais vous envoyer.
Votre ami et un de vos plus sincères admirateurs qui embrasse vos
mains.
A. R.
10 juin 1898
(Lettre 153)
Camille Claudel à Léon Gauchez
Cher Monsieur, J'ai reçu et touché votre chèque de 1500f et je vous
en remercie. Je suis heureuse que le buste de mon frère continue à
vous plaire mais je suis désolée que vous ne trouviez pas bien mes
autres œuvres. Je me figurais que celles exposées cette année
"L'Hamadryade" marbre et bronze et la "Profonde Pensée" était bien
d'un esprit particulier à moi et que je commençais à échapper à
l'influence de Rodin (dans ce but j'ai fait pourtant bien des
efforts). Je suis en train d'exécuter une statue de Persée qui regarde
dans une glace la tête de la Gorgone ; c'est un jeune homme simple,
dans une pose antique, d'un style rappelant beaucoup le buste de mon
frère ; je vous enverrai la photographie de l'esquisse et je suis sûre
cette fois de vous plaire complètement. Mais combien il faut d'énergie
pour échapper à une influence première et néfaste ! Ah oui ! Vous avez
raison de le dire c'est homme m'en a fait du mal !... et il m'en fera
encore. Ce qu'il voudrait c'est que je dépende dépense toujours de
lui, toute ma vie ! C'est me faire du mal en dessous et faire semblant
ensuite de le sauver ! La pensée que je pourrais m'en sortir sans lui
le met dans un état affreux ! Croyez-vous qu'il a eu le toupet de
m'envoyer pour la signer une protestation en faveur de son Balzac et
de me faire inviter par différents émissaires à venir assister au
banquet que lui ont offert à la campagne ceux qui voulaient narguer la
société des gens de lettres en affirmant que son Balzac était un
chef-d'œuvre ! Il voudrait absolument que, aux yeux du monde, j'ai
l'air très bien avec lui, et me traîner partout aplatie devant son
adorable personne ! Et comme je n'ai rien répondu il est d'une fureur
bleue ! Je m'attends un jour où l'autre à une de ses vengeances de
sournois auxquelles on ne peut rien répondre. Pardonnez-moi de vous
parler encore sur ce sujet mais c'est plus fort que moi malgré la
résolution que j'ai prise en moi-même de ne jamais me plaindre
!
Recevez cher monsieur avec tous mes remerciements, l'expression de ma
sincère amitié.
Camille Claudel
Décembre 1898
(Lettre 159)
Monsieur, Excusez-moi de vous écrire encore ! Si vous pouviez
maintenant m'acheter encore un buste de mon frère ou un buste de
petite fille, vous me rendriez grand service. J'ai eu beaucoup de
frais parce que j'avais pris un loyer trop gros pour moi et le
propriétaire ici est un goujat qui me menace de me saisir parce que je
suis en retard de 2 mois pour payer d'avance. Je vous prie de ne pas
m'en vouloir pour la démarche que je fais auprès de vous mais vous
avez toujours été si bon pour moi et vous vous êtes toujours intéressé
à mes progrès que je n'hésite pas à m'adresser encore une fois à vous.
Je voudrais vous montrer ma statue de Persée et mon groupe L'Age Mûr
que m'a commandé l'Etat. A propos de ce groupe, j'ai eu une cruelle
déception car après y avoir travaillé pendant trois ans, l'inspecteur
des Beaux- Arts est venu, a fait un très bon rapport mais au moment de
me payer on m'a répondu que le Budget était épuisé et qu'on ne me
payait plus. Comme je sais que j'ai des ennemis à la Direction je n'ai
pas insisté et mon groupe est là.
Recevez, Monsieur gauchez, l'expression de mes sentiments dévoués et
reconnaissants.
Camille Claudel
63 rue de Turenne
Camille Claudel à Léon Gauchez
Février 1900
(Lettre 189)
Cher Monsieur,
Excusez-moi de vous déranger encore mais vous avez été si bon pour
moi que j'ai toujours confiance en vous et j'espère en vous. Je vous
prie encore une fois de m'appuyer au ministère pour la commande en
bronze de mon groupe L'Age Mûr qui est maintenant à l'Exposition
Universelle avec beaucoup de marbres que j'ai exécutés moi-même et qui
doivent vous prouver combien j'ai travaillé et combien, malgré leurs
imperfections, j'ai fait d'efforts pour produire des choses nouvelles
au lieu de simplement chercher à gagner de l'argent. En ce moment je
n'ai plus de commandes : si vous pouviez me commander le buste de mon
frère en marbre, cela m'occuperait : je suis honteuse de vous demander
si souvent votre aide mais j'espère vous plaire par mon travail.
Monsieur Rodin, ne trouvant pas d'autres moyens de me remettre dans
ses griffes, avait imaginé dernièrement de fonder une académie
artistique pour les anglaises dont je serai professeur une fois par
semaine et lui une fois par mois et me promettant 1000f par an à cette
besogne (une fumisterie comme celle qu'il débite ordinairement pour
accaparer les jeunes talents à son profit). Je l'ai envoyé paître ce
qui le met dans une rage sourde car il a grand mal à s'informer de
tout ce qui se passe chez moi malgré les espions qu'il envoie et qu'il
paie très cher.
Dans l'espoir que vous me répondrez, je vous envoie mes
amitiés.
Camille Claudel
19 quai Bourbon
Camille Claudel à Léon Gauchez
19 février 1900
(Lettre 190)
Cher Monsieur, J'espère que vous continuez à aller mieux et
que malgré ce mauvais temps j'aurai bientôt l'honneur de
votre visite ainsi que vous me l'avez promis. En tout cas,
je ne bouge pas de chez moi en vous attendant. Il paraît que
monsieur Rodin a l'intention de mettre dans son exposition à
lui son buste fait par moi chose à laquelle je ne l'ai pas
du tout autorisé et je voudrais bien pouvoir l'empêcher.
Recevez, monsieur gauchez, en attendant le plaisir de vous
voir, mes civilités empressées.
Camille Claudel
19 quai Bourbon
Note explicative : vers 1886, Camille Claudel modèle le buste de Rodin. Un premier bronze est exposé au Salon de la Nationale en 1892. L'exposition des œuvres de Rodin au pavillon Rodin de la place de l'Alma ouvre ses portes le 1er juin et ferme peu après le 27 novembre 1900. Il ne semble pas que le buste de Rodin par Camille Claudel y ait figuré. Rodin a associé ce buste à plusieurs expositions personnelles comme à Bruxelles en 1899, à Prague en 1902 ou à New York en 1903.
Camille Claudel à Léon Gauchez
Répondu le 18 mai 1900
(Lettre 197)
Monsieur,
Vous ne pensez plus à moi ? J'espère que votre santé est cependant remise. Ne m'oubliez pas je vous prie. Je voudrais que vous me commandiez encore un buste de mon frère ce qui me ferait grand bien. Veuillez m'excuser de m'adresser à vous si souvent, je n'ai pas de commandes. M. Rodin m'a fait refuser à l'exposition universelle.
Recevez en attendant le plaisir de vous voir l'expression de mon amitié.
C. Claudel
19 quai Bourbon
Camille Claudel à Léon Gauchez
Claudel, 23 mai 1900, répondu le 24 mai 1900
(Lettre 199)
Cher Monsieur,
Je vous remercie vivement de votre chèque et suis très heureuse de voir que vous continuez à vous intéresser à moi. Vous me dites que je n'ai désormais qu'un moyen de me venger de m. Rodin, c'est d'exposer de la bonne sculpture : mais il faut avoir le moyen de la faire et comme ce scélérat me fait éliminer de partout il sera bien difficile que je continue. On ne le voit pas mais il tient tout et il faut que ceux qui le gênent disparaissent car ce vieux Satan est surtout d'une ambition sans frein et n'admets pas de rivaux. Tous mes camarades d'atelier ont eu de belles commandes de l'Etat, il n'y a que moi qui n'ai rien pu obtenir et que voulez-vous faire sans aucune protection et un ennemi de cette taille. Je n'avais qu'une dame qui me faisait des commandes, Madame de Maigret, il l'a su cela lui a suffi pour me faire refuser son buste à l'Exposition. Il m'a fait refuser aussi le groupe "L'Age Mûr" ma chose la plus importante déjà exposée au salon dernier ; s'il avait été à l'Exposition et que j'ai eu du succès il est possible que l'Etat me l'ait commandé en bronze mais mon véritable maître a paré le coup à temps. Vous voyez que je n'ai qu'une chose à faire, me retirer.
Recevez, monsieur Gauchez, mes amitiés et l'expression de ma grande reconnaissance.
C. Claudel
19 quai Bourbon
Camille Claudel à Léon Gauchez
31 mai 1900
(Lettre 201)
Cher Monsieur, Je ferai avec grand plaisir les dessins que vous me commandez, pourvu que je les réussisse à votre souhait !... C'est ce qui va causer mon inquiétude ! Quant à faire tous mes efforts pour me débarrasser de l'influence de Rodin, vous pouvez compter sur moi car j'ai le plus grand désir de lui montrer que je ne tiens aucun compte de ses enseignements. Je vais me mettre à l'ouvrage et j'espère, monsieur, arriver à vous satisfaire.
Recevez mes meilleures amitiés et l'expression de ma sincère reconnaissance.
Camille Claudel
Note explicative : si l'artiste a exécuté des dessins à ce moment-là, aucun ne nous est connu.
Camille Claudel à Joanny Peytel
Mai 1902
(Lettre 217)
Cher M. Peytel,
Je reviens du salon et j'ai constaté avec douleur profonde l'état de ma pauvre statue qui reçoit sans interruption la pluie, la grêle, la gelée, le vent, etc. J'ai bien peur qu'en sortant de là elle ne soit complètement détériorée. De plus par ce mauvais temps personne ne la voit puisqu'on reste à l'intérieur des salles. Pour moi j'aurais préféré de beaucoup la voir exposée dans le salon même, car en plus de tous les désavantages que je viens de vous énoncer, il y a encore celui-ci : c'est que ma statue n'est pas faite pour le plein air, elle est de trop petite taille et exécutée pour être mise dans un appartement, elle aurait fait bien plus d'effet placée dans la rotonde en entrant par exemple !
S'il était encore temps de la changer et s'il était en votre pouvoir de faire une démarche en ce sens vous me feriez grand plaisir à moins que vous ne préfériez que j'écrive à m. Rodin à Meudon pour lui demander directement ?...
Mais si je ne puis obtenir cela et que le mauvais temps continue, j'aurai le regret de faire enlever ma statue avant la fin du Salon.
Je n'ai pas envie de perdre mon œuvre et d'être obligée de la recommencer.
Veuillez agréer, cher monsieur, mes sincères remerciements et salutations.
Camille Claudel
Notes explicatives :
1. Joanny Peytel (1844-1924) banquier, président de la raffinerie Say et du Crédit algérien. Il finance une partie de l'exposition de Rodin en 1900 au pavillon de l'Alma. Il est aussi l'intermédiaire entre Rodin et Camille Claudel après leur rupture lorsque Rodin la soutient financièrement. Le 23 janvier Joanny Peytel écrivait à Rodin : " Mon cher ami, je viens de voir Melle Claudel conformément à votre désir je lui ai dit qu'un ami qui s'intéressait à elle m'avait chargé de lui demander le buste de son frère en bronze et de lui remettre mensuellement pendant 12 mois une somme de 500f. Elle a insisté pour connaître l'ami ; je me suis refusé à le lui dire, me conformant en cela à vos instructions. Elle a hésité un moment puis a accepté. [...] Vos intentions bienveillantes à l'égard de cette si intéressante artiste seront donc remplies, et je crois que nulle générosité ne pouvait être plus opportune. [...] Rodin prévoira encore, pour les années 1905 et 1906, un versement mensuel de 200f à Camille Claudel.
2. Lettre communiquée par son destinataire à Auguste Rodin auquel il écrit le 22 mai 1902 : "Je vous envoie le cri de détresse que pousse Melle Claudel en sentant son œuvre soumise à toutes les intempéries de cette déplorable saison. En plus, elle a peut-être raison, de la trouver un peu mince pour le grand espace où elle est placée. Voulez-vous examiner ce que vous pouvez faire pour lui donner satisfaction ?"
3. L'œuvre en question est Persée, œuvre en marbre exécutée pour la comtesse de Maigret. La traduction en marbre, confiée à Pompon, est payée en plusieurs petits versements par Camille Claudel, mais celle-ci devait encore de l'argent à son praticien alors que l'œuvre était déjà au Salon. C'est Rodin qui, sans que C. Claudel ne l'apprenne, par l'entremise de Peytel et du Crédit algérien, soldera le compte auprès de Pompon.
Camille Claudel à Eugène Blot
1904 ?
(Lettre 221)
Je m'aperçois avec horreur que vous restez sourd à mes objurgations ; n'oubliez pas que je me pâme en attendant l'arrivée de ma réduction. Donnez moi donc des nouvelles !
Puis j'ai une petite faunesse qui joue de la flûte qui vous intéresserait peut-être. Vraiment, si vous ne pouvez pas m'acheter quelque chose, tâchez de m'amener un client, j'ai grand besoin d'argent pour payer mon loyer d'Octobre, sans cela je vais encore être réveillée un de ces matins par l'aimable Adonis Pruneaux, mon huissier ordinaire, qui viendra pour me saisir avec sa délicatesse ordinaire. Inutile de vous dire qu'il ne pourra que saisir l'artiste elle-même, opération qui, pour moi, n'aurait rien de séduisant, malgré les gants blancs et le chapeau haut de forme que cet aimable fonctionnaire ne manque pas d'arborer pour cette circonstance difficile.
Excusez ces plaisanteries de corbillard et recevez mes sincères amitiés.
Camille Claudel
Note explicative :
Camille Claudel parle de La Joueuse de flûte ou La Sirène.
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