Pages vagabondes
Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer
leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter...
C'est de ceux-là dont je veux parler.
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Anne Delbée, UNE FEMME, éd. du club France Loisirs, 1982
Biographie, art, sculpture, génie féminin, passion amoureuse,
poids des conventions sociales, France, XIX-XXe siècle
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La vie romancée de Camille Claudel. Personnalité forte, intense,
fougueuse, dévorante. Un génie né trop tôt, renvoyé au second rôle, au
second plan. Cette injustice la rongera peut-être tout autant que la
passion pour son art. Sa vie, une violence, celle qu'elle se fait subir,
en tant que plein artiste, celle qu'on lui fait subir, en tant que femme
qui doit être écrasée, compressée par le poids de la bonne société bien
pensante. Une femme n'a qu'à savoir tenir son rang. Sans en déborder. Et
puis, peut-on concevoir le génie incarné en une femme ? Voilà une pensée
insensée qui est à chasser ! Mieux, à enfermer dans une prison pour
aliénés et laisser crever, le plus inhumainement possible durant trente
années.
De vous à moi, de moi à vous...
Toi l'égale de Rodin. Lui, ton pendant masculin. Vous êtes habités
par le même feu créateur, tout exprimer, tout sculpter, la vie, les
corps, les émotions, les sentiments, les douleurs... entre vous, c'est par sculptures interposées que vous dialoguez. Mais toi tu auras
à te battre contre tout et tu ne feras jamais assez tes preuves. Et
puis tu déranges, la passion qui te consume, tu leur jettes à la
figure avec insolence. Ta sculpture, la vie intérieure, torturée et
profonde. Tes marbres, la violence des sentiments remontés à fleur de
peau.
Pourtant, aux yeux de ton siècle, tu ne seras jamais que Son élève.
Douleur immense. Immense injustice.
Oui Camille, aux yeux de ce siècle, tu n'es qu'une femme.
Acharnée, décharnée, dans le dénuement, tu as tout donné. Ton art,
comme un enfant ingrat, t'a tout pris, sans concession pour ton
génie.
Tu n'es qu'une femme qui enfante dans la douleur, quoi de plus
normal, Camille ? Ton rôle est juste de te taire.
Extraits :
"M. Rodin est là. Seul dans l'atelier avec sa blouse de sculpteur,
il travaille déjà. Ses yeux bleus se posent sur Camille. Comment
ose-t-on parler de sa myopie ? Chaque fois Camille est frappée par
l'éclat insoutenable et direct de ce regard qui évoque pour
elle un compas qui enserrerait les personnes, les objets - une
formidable machine qui se met en branle, annote, compare, précise,
mesure... deux pinces millimétrées qui vous délimitent, vous
parcourent, vous percent de part en part et soudain le regard se
voile et disparaît, se retire au-dedans de lui-même. Il semble par
instants comme arraché à un sommeil, et il revient lentement de
cette contrée lointaine où nul n'a accès."
"Camille écoute la voix basse de son maître qui égrène les vers de
Villon. Elle les connaît. Il les lui a récité l'autre fois alors qu'il
commençait à modeler. La Belle Heaulmière. Elle ne savait encore ce qu'il voulait réaliser.
"Moi je la trouve très belle : terriblement belle. Seule reste l'âme.
Je crois qu'elle raconte autre chose. Quelque chose de plus grave que la
perte de sa beauté. Il y a là un appel, une prière comme si elle disait
: " Arrêtez, je ne joue plus. Laissez-moi me recueillir un instant,
faites silence que je laisse passer mon rêve immortel. J'ai le
cœur à la torture mais je suis au-delà. Laissez-moi un instant pour
arriver, avant d'être formidablement heureuse." Elle me fait penser à
Madeleine de Donatello, elle..."
Camille a tourné une nouvelle fois son regard vers lui. Il chancelle
presque devant la lumière, l'âme qui brûle derrière ses deux prunelles,
elle a jugé très haut, tout de suite, elle seule a su voir au(delà de la
forme ; elle sait pénétrer le sens même de l'œuvre."
"Elle est toujours debout, contre la porte, le manteau est tombé, elle
se retourne, la joue touchant le panneau. Elle sent le corsage qu'il
arrache, le corset qu'il casse, elle sent les seins qui se libèrent,
elle le sent, ses doigts sur la peau de son dos, la culotte qu'il
déchire. Elle ne sait plus où elle est. Il l'a prise à bras-le-corps,
emmenée, arrachée comme une proie. Elle veut voir, elle garde les yeux
grands ouverts. Ses bas de laine pendent sur ses chaussures. Il l'a
jetée sur le divan des modèles, elle se sent modelée, pétrie, elle
voudrait sentir ses doigts à l'intérieur, elle ouvre la bouche, elle
s'ouvre, elle ne peut plus attendre, il l'a laissée une seconde, alors
elle se pétrit elle-même, elle prend ses seins... il a attrapé ses
mains, les a enlevées de son corps ; lui est là, ses mains écrasent la
pointe, la prennent entre les deux doigts, elle aime, elle se tend
encore... il lui écarte les jambes, chaque geste qu'elle ne connaît pas
se grave dans son cerveau, elle est lucide comme jamais elle ne l'a été,
elle voit son corps dans sa mémoire, elle sait la vulve gonflée, le vit
de l'homme, elle sait la courbe, le bouton à côté des lèvres, il la
caresse là, elle sent son sexe contre elle qui bat, qui frappe. Alors
s'ouvre encore plus. Elle sait que cela parle mieux que les mains. Elle
n'a jamais appris et déjà elle comprend son langage, elle le veut, qu'il
dévaste tout chez elle. [...] elle a trop envie de le saisir entre ses
deux lèvres. Alors soudain, il est là en elle, fiché. Elle a peur d'un
seul coup éventrée, mais non, une sensation folle la prend comme si elle
voulait se ficher encore plus sur lui. Elle s'enfonce volontairement,
tourne autour de lui, et elle a l'impression que tout tourne autour de
lui, elle a l'impression que tout glisse, que cela coule... alors elle
tourne sur lui, qui la maintient. Elle n'est plus qu'à l'intérieur
d'elle même et elle s'arrache et elle se jette dans cet écartèlement.
S'il pouvait fendre son cœur et sa tête, à tout jamais. Ne plus
penser. Et soudain il touche un point sensible, là-bas à l'intérieur, si
loin, elle n'a pas dit un mot, les yeux sont dilatés à la folie, elle a
l'impression qu'une poche se vide, comme un soulagement, et elle
s'abandonne..."
"Elle est couchée, nue, la lune s'est levée. Il est là, elle voit ses
yeux attentifs, une espèce de crainte dans ses yeux à lui, comme un
hommage, comme une prière qui monte. Pas un instant elle ne regrette,
elle sait qu'elle a fait ce qu'elle a décidé. Pas une pensée d'un retour
en arrière, une force décuplée et une joie comme si elle avait défié les
dieux. Alors il sourit pour la première fois, lui caresse doucement la
hanche. "l'Aurore, mon Aurore à moi." Il paraît lunaire."
"Elle se lève et s'assied sur le divan, sans mot dire. Elle
aperçoit le gros livre rouge, là-bas, par terre. Quand l'a-t-elle
fait tomber ? Elle ne se souvient plus. La Divine Comédie... - comme une enfant qui va s'endormir et qui demande qu'on lui
raconte une histoire.
"C'était pour vous..." Camille se tient là, assise, enveloppée dans son
drap, presque timide maintenant. Monsieur Rodin est nu ; il la regarde
avec émotion. "Je viens de comprendre : ce sont elles mes figures, c'est
toi démultipliée, recommencée, sauvée, condamnée, mais qui à chaque fois
appelle, ta chair à jamais resurgie , la résurrection de la chair, c'est
toi la jeune fille et la mort, la martyre, la damnée, foudroyée, mais
c'est aussi toi Fugit Amor, la chatte, la femme accroupie, l'homme qui tombe, les illusions
reçues par la terre, l'éternel printemps.. Je vois tout maintenant.
Une nuit infinie d'amour, une nuit d'amour infini, toi l'éternelle
idole..."
Elle est debout, elle écoute Monsieur Rodin, Monsieur Rodin qui
s'agenouille et dépose un baiser entre ses deux seins - "mon éternelle
idole."
Camille le regarde, il est heureux, joyeux : "les portes de
l'enfer vont s'ouvrir bientôt. Mes deux cents figures : une seule figure
éclatée dans l'espace, un météore insaisissable, toi lancée qui ne cesse
de renaître - le phénix."
Elle rit maintenant. "Mais je ne poserai jamais nue devant tout le
monde, et puis j'aurai honte ! - non, toute seule pour moi." Monsieur
Rodin a trouvé son modèle, l'Eve parfaite, mais celle-là, elle est à
lui. [...] Elle, elle est à lui, avec lui, le modèle, celle qui vient
compléter le créateur : sa créature."
""Il faut que je rentre." Camille jette son drap, s'habille à toute
vitesse, Monsieur Rodin contemple ses longues jambes. Elle saute dans
son jupon, passe son chemisier à l'envers. Il n'a jamais vu une femme
s'habiller de cette façon. Tout est jeté comme ça au hasard, et puis en
un clin d'œil la voici habillée, prête. Elle a refait un vague
chignon, déployé la pèlerine sur ses épaules. Femme revêtue maintenant,
d'une beauté plus grande encore. Il se sent vieux maintenant, voilà
qu'elle part. Non, elle s'avance vers lui : "Monsieur Rodin, ne
m'oubliez pas, Monsieur Rodin, vous ne m'en voulez pas ?"
Il se sent gourd, idiot, "Camille à demain."
Et d'un seul coup, elle lui entoure le cou de ses deux bras et
tend ses lèvres et l'embrasse, l'embrasse. Il sent tout le poids de son
corps dans ce baiser qui lui prend le cœur, elle s'accroche, le happe,
lui donne l'éternité - et s'enfuit."
"Camille esquisse une main. Depuis plusieurs mois, dès qu'elle a un
moment, elle travaille sur des mains. Elle a toujours étudié les mains des
être qu'elle a côtoyés. Depuis qu'elle était toute petite. La main de sa mère, et le jeu des doigts sur la table,
avant-arrière, avant-arrière, l'index, le majeur, l'index, le majeur,
l'index, le majeur, danse infernale, je prends, non je ne prends pas ; les
mains de son père, minces, fuselées, diaphanes, délicates pour un homme,
plus petites que la normale ; les mains de Paul, repliées derrière son
dos, cachées, épaisses de paume, les doigts pourtant assez longs, mais
toujours l'une sur l'autre, quelques fois cachées entre ses jambes
croisées.
Ses mains à lui
! C'est pour elles qu'elle était tombée en amour. Lui aussi travaillait
souvent des mains de toutes sortes. Comme une religion, une espèce de
rite... Tout à coup Monsieur Rodin s'absorbait pendant des heures et des
heures et sculptait des mains : les unes racées, les autres plus rudes et
grossières. Il disait : "Il y a des mains qui prient et des mains qui
maudissent, des mains qui salissent, des mains qui embaument, des mains
qui désaltèrent, et les mains de l'amour." Camille regarde le crayon
qu'elle tient, pouce replié, doigts serrés autour de la tige de bois. Le
soleil vient de frapper le papier blanc comme une caisse claire. La main
de Dieu engendrant Adam, doigt tendu.
"Camille, la création sort de là - la main - c'est pourquoi notre art est
dessus de tout. Nous créons la vie à partir de la matière inerte." Et il
la regardait pétrir.
"Tu sais qu'un homme meurt s'il perd le toucher. C'est le seul sens
irremplaçable : le toucher.
Les mains ne mentent jamais. Observe-les sans cesse et tu sauras ce que
les gens pensent réellement.""
"Le soleil sur ce qu'elle pétrissait. Le papier blanc. Cela devient
insupportable, la mémoire a pris corps dans sa main, elle sent celle de
Rodin sur elle. Non, c'est dimanche et il n'est pas là. Le mois de mai, il
n'est pas là.
"Camille."
La chaleur monte le long de ses bras, l'engourdit. Il est là contre elle,
la main sur sa main à elle, le soleil qui les caresse, les brûle, les
enveloppe. De son autre main elle s'est appuyée sur la sellette.
Maintenant c'est tout son corps qui se laisse aller en arrière, appuyé
contre son corps à lui. Lui qui est là, qui vient de passer l'autre bras
autour d'elle. Leurs deux mains enlacées. Prisonnière, elle est
prisonnière de la sculpture, de l'homme !"
"Ne bouge pas. Laisse moi regarder. Laisse-moi faire." Il ne se lasse pas
de la contempler. Il y a si longtemps, si longtemps qu'il n'a pu l'avoir à
lui. Ses seins magnifiques, ses hanches, violentes, dominatrices, larges, et sa tête si fière, ses deux yeux pétillant
d'intelligence. Car elle est intelligente. En son for intérieur, il a peur
par moments. Elle est plus intelligent que lui, plus intuitive. Elle a lu
aussi, beaucoup plus. Il l'envie par moments de cette jeunesse, de cette
inconscience aussi, de cette force.. Il a peur qu'elle le juge, qu'elle ne
l'admire plus un jour, qu'elle ne pose plus sur lui ce regard émerveillé
d'enfant qu'elle a en ce moment. Cette totale confiance de tout son être.
Il la regarde car elle lui donne jusqu'à son âme même en cet instant.
Délicatement, il effleure les seins, le bout des seins qui se dressent
vers lui. Rarement il a vu un corps aussi prompt à l'amour...
Rodin a possédé des femmes d'une bêtise sans remède, des femmes du monde
ou modèles. L'éducation n'y était pour rien. Malgré la splendeur de leur
chair, leurs ébats ne lui avaient laissé qu'un goût fade, triste.
L'intelligence, les caresses avaient besoin du regard, l'amour charnel, là
aussi, l'avait surpris ; lui aussi demandait une recherche, une exigence,
une lueur de spiritualité. Son ventre à elle parlait, répondait à ses mains parce qu'elle même lui
disait quelque chose. Les jambes vivaient parce qu'elle même, Camille, sa
Camille avait quelque chose à dire. Il s'est penché et a pris un sein entre
les lèvres. Elle gémit. "Pas ici - n'aie crainte. Personne ne viendra. Ce
que j'adore chez toi, dans ton corps, plus que sa forme si belle, c'est la
flamme intérieure qui l'illumine. Voilà pourquoi je lui ai dédié La pensée."
"Accroupi, puissant, un torse de femme. Sa mère dirait "obscène". Rodin
s'est arrêté. Dans le soleil de ce mois d'avril, il lui tourne le dos,
provocant. Repliée sur elle-même, une femme dont on ne voit pas la tête se
tient tapie. Rodin s'avance. C'est elle, elle qui a produit cela de ses
mains, elle qui a moulé ce plâtre. Aussi puissant que son Penseur, aussi brutal que Le baiser, elle a cette fois déployé toute sa connaissance de la chair, du
modelé.
Sous prétexte d'une étude de nu, la jeune femme a attaqué sans attendre.
Les bustes, autour, regardent cette puissance qui les défie tous de sa
nudité, de sa chair déshabillée. Rodin avait commencé un torse semblable
qu'il appelait "Tête de la luxure". Mais elle, voilà qu'elle a frappé vite
et fort. La position hardie, tout à coup, le trouble. Que lui fasse une
sculpture semblable, oui ! mais elle, comment a-t-elle fait, qui a posé
?
"C'est moi qui ai posé. Vous êtes étonné, monsieur Rodin ?" Elle éclate
de rire. "Je voulais m'attaquer au nu, alors voilà..."
En dépit de son admiration, l'œuvre lui fait peur. Ses sculptures
suscitent déjà le scandale ; on le traite de satyre, de faune lubrique, de
bouc débridé, mais si elle
se met à produire une sculpture érotique, sensuelle, elle va se faire
massacrer ! Car le problème n'est pas le fait de se consacrer au nu : il y
a des nus qui ne vous font ni chaud ni froid, qui sont dépourvus de
volupté, mais elle, elle a le don de la chair. Ce nu est insoutenable.
[...] Il admire la souplesse du torse, il le touche, ce dos tendu, les
fesses écartées. C'est elle qui a posé pour elle-même."
"Seul Rodin s'inquiétait. Il ne pouvait passer toutes les nuits au Clos
Payen, et Camille devenait plus libre, plus indépendante, plus hardie. Ce
buste, là devant lui, annonçait une nouvelle manière. Il avait affaire à
autre sculpteur, son élève encore mais pour combien de temps ? Et pourtant
ils s'aimaient toujours à corps éperdus.
Elle était là, sa disciple la plus aimée, solitaire, et son amante,
attendant ses critiques encore, son jugement, humble, attentionnée. Qui
était-elle donc ? Bestiale, spirituelle, esclave, dominatrice... Sainte ou
prostituée ? En tout cas une jeune femme dont il était éperdument amoureux
- sa démence à lui. Jusqu'où allait-elle l'entraîner ?"
"Alors le mardi, ils avaient été tous les trois [Camille, Son frère Paul,
Rodin] au 87 rue de Rome [chez Stéphane Mallarmé].
Camille aimait beaucoup ces soirées, cet homme exquis, affable, entouré
d'artistes. Il était là, assis, avec sa barbe grisonnante, presque
blanche, ses yeux sombres, scrutateurs, un vieux plaid à carreaux
sur le dos, élégant, strict. Elle aimait les regarder tous. Paul avait vu
Verlaine, mais sans oser lui parler. Quel idiot ! Il se tenait assis
là-bas sur le canapé, distant, gêné peut-être par la présence de sa sœur.
Peu de femmes, beaucoup d'écrivains. Rodin lui non plus n'était pas très à
l'aise ; Camille aimait ce monde raffiné, discutant du manifeste
symboliste, du livre de Huysmans qui faisait fureur. A rebours. Joris-Karl Huysmans la fascinait, bien qu'elle eu détesté son
livre. Elle gardait son opinion pour elle, mais "ses vaporisateurs,
les parfums déployés, le chypre, le champaka, le sarianthos", tout cela
agaçait un peu son sens brutal des réalités. Elle les trouvait décadents.
Ils l'étaient, s'en glorifiaient même. L'attrait des paradis artificiels,
le goût du morbide, le charme des conditions déviées, tout cela la
rebutait plutôt. Seul un jeune homme brun attirait curieusement son
attention. Son front surtout. Elle aurait aimer le sculpter. Il avait
comme deux énormes bosses qui pointaient. Quelqu'un avait murmuré son nom
: Claude, Claude Debussy. Il était pianiste. Villiers de l'Isle-Adam la
terrorisait avec son ironie et ses yeux glauques. Il faudrait qu'elle lise
ses œuvres. Mais le temps manquait. Le soir, à la Folie Neubourg, à la
lueur des bougies, elle lisait, elle dévorait mais les livres coûtaient
cher. Elle avait tant à apprendre, tant à lire et puis souvent elle
dessinait, des heures et des heures durant jusque très tard dans la nuit.
Personne n'était là pour lui dire de dormir. Rodin ne restait pas toujours
contrairement à ses promesse."
"Paul s'est arrêté net. Il vient d'apercevoir la femme accroupie. Il est
choqué.
"C'est moi qui ai fait ça. Regarde, Paul." Camille fait tourner son nu.
Paul reste muet. "Approche, elle ne te mordra pas. Mallarmé dirait
qu'avant de prononcer un jugement il faut longuement s'interroger. Le
spectacle ne suffit pas. Il faut une certaine volonté, pour comprendre,
pour ne pas refuser l'œuvre. C'est le principe de la science aussi
bien que de l'art.""
“Camille attend. Salon des Champs-Elysées 1888. Camille n'en peut plus
d'attendre le résultat. Alors elle va, elle marche. Elle passe devant
l'exposition, s'éloigne, revient. Des jours et des jours de travail
acharné. Elle est épuisée. Elle a travaillé, retravaillé le couple des
dizaines de fois - sans aides, sans conseils : même Rodin n'a pas eu droit
à la parole - son œuvre à elle ! Plus tard, tout à l'heure, elle lui
dira ce qu'est cette sculpture.
Elle marche, elle a chaud, elle voit de loin la foule. Il fait beau, mais
pour elle, suspendue à l'annonce des résultats, plus rien n'a d'odeur,
elle n'entend plus aucun son, elle ne saisit aucune parole. Elle marche,
elle tourne autour du Salon. Encore une demi-heure, peut-être une heure.
Elle s'adosse à la muraille, là dans la ruelle un peu déserte, quelques
secondes de calme. Le temps de reprendre son souffle. Là-bas, ils sont
tous le nez sur le couple, avec leurs lorgnons, leurs décorations,
leurs fronts soucieux, comme s'il s'agissait d'eux, de leur vie à eux. Ils
tournent autour avec leur sale moue, leurs bouches pincées. Eux qui sont
incapables pour la plupart de pétrir une boule de glaise. Les vieux,
les fades, les blasés ! Elle a eu envie de crier : "Il s'agit de mon âme,
de ce que j'ai de plus sacré. " Elle a eu envie de les éloigner, de les
jeter dehors. Ils parlaient, discouraient, et elle voyait entre leurs
pattes grotesques sa propre vie dévidée, broyée, lacérée.
"Monsieur, ce sont des heures de travail, des heures d'interrogation, des
heures où mon âme a brûlé. Pendant que vous mangiez, rigoliez, pendant que
vous bâfriez de la vie, j'étais seule avec ma sculpture, et c'est ma vie
qui se coulait peu à peu, dans cette glaise, mon sang que je laissais
s'enfouir au plus profond, mon temps de vie. "
“Salon de 1893, par Octave Mirbeau
Mlle Claudel est l'élève de Rodin et la sœur de Paul Claudel. Tout le
monde sait ce qu'est Rodin ; tout le monde ignore ce qu'est Paul
Claudel. Paul Claudel a écrit deux livres, deux drames, l'un Tête d'Or, l'autre La Ville
et qui sont, je supplie les critiques de ne pas sourire, des œuvres de
génie ; génie encore confus parfois, encore obscur, mais s'illuminent
des clartés foudroyantes [...] j'ai écrit génie et c'est la seule
qualité qu'on puisse accoler à son nom. "Instruite par un tel maître, vivant dans l'intellectuelle intimité
d'un tel frère, il n'est point étonnant que Mlle Camille Claudel, qui
est bien de sa famille, nous apporte des œuvres qui dépassent par
l'invention et la puissance d'exécution tout ce qu'on peut attendre
d'une femme. L'année dernière, elle exposait le buste de Rodin : une
merveille d'interprétation puissante, de libre verve, de grande
allure. Cette année, elle montre deux compositions étranges,
passionnantes, si neuves d'invention, si émouvantes dans leur
arrangement décoratif, d'une poésie si profonde et d'une pensée si
mâle, que l'on s'arrête surpris par cette beauté d'art qui nous vient
d'une femme : j'aime à me répéter à moi-même cet
étonnement. "La Valse et Clotho, ainsi se nomment ces œuvres… Mlle Claudel s'est hardiment attaquée à
ce qui est peut-être le plus difficile à rendre par la statuaire : un
mouvement de danse. Pour que cela ne devienne pas grossier, pour
que cela ne reste pas figé dans la pierre, il faut un art infini, Mlle
Claudel a possédé cet art…" Elle lit avidement la description qu'il fait des deux statues. Il a
compris, il a vu. "... Enlacés l'un à l'autre. Mais où vont- ils, éperdus
dans l'ivresse de leur âme et de leur chair si étroitement jointes ?
Est-ce à l'amour. Est-ce à la mort ? Les chairs sont
jeunes, elles palpitent de vie, mais la draperie qui les
entoure, qui les suit, qui tournoie avec eux, bat comme un
suaire. Je ne sais pas où ils vont, si c'est à l'amour, si c'est à la
mort, mais ce que je sais, c'est que se lève de ce groupe une
tristesse poignante, si poignante qu'elle ne peut venir que de la
mort, ou peut-être de l'amour plus triste encore que la
mort. "Qui sait ? Un peu de son âme, un peu de son cœur l'ont
miraculeusement inspirée…" Il la regarde, un peu de joie s'est répandu sur ce visage
tragique. "Mlle Camille Claudel, une des plus intéressantes artistes de ce temps.
Auguste Rodin peut être fier de son élève, l'auteur de Tête d'or
de sa sœur. Mlle Claudel est bien de la race d'un, et de la famille de
l'autre." Elle le remercie mais il sent comme quelque chose de forcé. Elle a
les larmes aux yeux. L'aurait-il froissée ? "Vous savez, ce n'est pas par amitié. Geffroy est de mon avis, Lucien
Bourdeau aussi. Hier encore, nous en parlions." Comment lui expliquer qu'elle en a assez d'être l'élève de l'un et la
sœur de l'autre ? L'étau. D'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne sont là. Elle est sculpteur,
c'est tout. Camille Claudel, sculpteur. Sculpteur. Une femme. Point."
"Elle n'est pas triste. Elle vient de triompher au Salon. La Valse. Clotho. Il l'a félicitée. Bientôt elle aura trente ans. Elle va devenir un très grand sculpteur. Le reste importe peu. L'existence, la vie, tout cela lui a été refusé. Elle sera une artiste maudite. Elle est là, brûlante de fièvre, mais ne s'en rend pas compte."
L'écriture de l'auteure :
Une écriture riche pour affirmer la personnalité marquante et touchante
de Camille Claudel ainsi que son génie fulgurant. Une écriture à la recherche
d'images fortes pour traduire l'amour viscéral de la sculpture et l'amour
intense qui la lie à "Monsieur Rodin." Ce qui nous est livré ici est
bouleversant parce qu'on en ressent la puissance, la profondeur, dans le beau
comme dans l'anéantissement !
En lisant ce livre, on ne peut s'empêcher, en parallèle, de regarder à nouveau
les sculptures, celles de Camille comme celles de Rodin. L'illusion de percer
leurs secrets d'artistes est juste extraordinaire, on est là, dans l'intimité
des génies créateurs et notre regard sur ces œuvres se renouvelle et se teinte de nuances, détails, contextes, sentiments et émotions.
Prix :
Pour ce roman "Une femme", Anne Delbée a reçu le Grand Prix des lectrices de
Elle en 1983.
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