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C. M.

vendredi 17 juillet 2020

Fiction, CAROLE MARTINEZ, "La Terre qui penche"

Pages vagabondes


Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.






Carole Martinez, LA TERRE QUI PENCHE, éd. Gallimard, 2015
Conte merveilleux, Moyen Age, enfance, condition de la petite fille, Jura


Blanche est morte à douze ans mais sa vieille âme continue de vivre. Tour à tour, elles nous racontent l'enfance : sa vie au château sous l'autorité de "Père", son éducation de petite fille, ses rêves d'instruction et de savoir auxquels elle se heurte. Et puis le mariage, ourdit en secret. Et oui, depuis longtemps déjà, Blanche est promise à Aymon. Le départ est alors précipité, vient la rencontre avec sa belle famille au Domaine des Murmures... c'est là que la magie du lieu et des personnages nous saisit.



                                   De vous à moi, de moi à vous...

Corps frêle et force de caractère, petite Blanche, tu as douze ans quand tout s'arrête en 1361. Mais ta vie brève est intense. Tu es née à une époque où l'on ne fait pas de cadeaux aux petites filles : la soumission à l'autorité paternelle, le Grand Mal, les croyances innombrables et invraisemblables... mais ta volonté sera ta force pour affronter ce monde bien souvent cruel. La vie est courte mais très dense, petite Minute !




Extraits :

- La vieille Âme au début du récit :

"Si je me souviens de ma vie charnelle, c'est grâce à toi, mon enfance. Ton sommeil nous protège de l'oubli.
Je me souviens, car tu as gardé ta vie intacte dans ta mémoire de petite fille et que tu la parcours, à voix haute, tandis que tu dors. Alors, tout contre toi, moi la "vieillarde", j'écoute mon enfance causer. Je t'écoute conjuguer jadis au présent et je m'émerveille.
Chaque fois que tu racontes, que tu déplies notre histoire, les sensations me submergent, mon corps m'est rendu, et je revois ces saisons que nous avons passées ici, au domaine des Murmures, je revois Aymon, je revois le paysage sauvage et la roseraie du jardinier, je revois le beau regard franc d'Eloi et chacune des lettres que Maître Claude m'a fait graver sur ma tablette de cire, je retrouve le goût des tartes de la vieille cuisinière et cette petite chanson qui annonçait la nuit, je parcours les bois sur le dos de mon grand cheval couleur terre, je me baigne dans la Loue qui me berce avec tendresse, chaque fois que tu racontes, le regard du diable s'efface et il meurt en pleurant, chaque fois que tu racontes, tu nous armes d'azur, et nous revivons ensemble, mon Phoenix".



- Le rêve de Blanche, apprendre à lire et à écrire :

"Quoiqu'un livre, même ouvert, reste toujours fermé pour moi, puisque mon père se refuse à m'instruire, par peur que le diable ne s'insinue.
Il est filou, le diable, et agile, il se glisse dans les têtes par de toutes petites portes, un livre s'ouvre et le voilà qui pointe son nez entre deux pages.
Comtois, tête de bois. Je dis n'importe quoi !
La vérité, c'est que je ne vois pas pourquoi le diable entrerait plus facilement dans mon âme que dans celle de mon frère Jean qui n'est pas bien futé. A moins que le diable n'entre pas dans la tête de ceux qui peinent à apprendre. Il a raison, le diable, quel intérêt y aurait-il à partager les pensées d'un idiot ?

J'ai tout tenté pour fléchir mon père, j'ai même raconté à mon confesseur que j'avais vu, en rêve, la Vierge me tendre un psautier et qu'elle m'avait dit : "Lis !" Le bonhomme a été ébranlé par mon joli récit, ma jeunesse et sa naïveté ont achevé de le convaincre de la réalité de ma vision. Il a demandé à rencontrer père et a cherché à l'amadouer pour qu'il m'offre ce psautier exigé par la Vierge et père a ri comme jamais en l'entendant plaider ma cause. Il a ri de ce gros rire d'homme puissant qui dit :"Je suis le maître et vous n'êtes que des imbéciles." Aussitôt que le prêtre, tout marri, est parti, père a sorti sa badine pour me punir de mon mensonge. J'ai trouvé cela juste et j'ai été réconfortée à l'idée que père, malgré la distance qu'il affiche à mon égard, me connaissance assez pour deviner mes stratagèmes et me punir d'avoir tant d'esprit. Et même si une fille intelligente, c'est, à coup sûr, d'après lui, le diable dans la maison, j'ai senti que, ce jour-là, nous étions de connivence. L'homme d'Eglise était un sot, nous aurions pu en rire ensemble si j'avais été mon frère. Mais Jean n'aurait jamais pensé à ourdir une telle intrigue et la Vierge ne lui serait pas apparue".

"Il ne veut pas faire de moi une lettrée, la faute au diable qui entre des les âmes des filles qui savent lire !
Le diable est filou et agile, et je n'aurai jamais de psautier. Mon père ne m'a rien appris et j'ai volé de droite et de gauche ce que je sais. Pas grand-chose. J'en parle aussi la nuit, de ces quelques lettres que je connais et que je m'applique à dessiner avec un bâton sur la terre, sur l'eau ou dans l'air. Et dès que je maîtrise une nouvelle lettre, je m'en vante en dormant et je la présente à celles que j'ai déjà apprivoisées. J'anime gaiement mon minuscule alphabet en faisant de chacune de mes lettres un petit personnage, une marotte imaginaire, avec son caractère, ses humeurs, sa couleur. Alors la badine cingle de nouveau mes doigts qui ne doivent pas écrire, puisque écrire est aussi une porte pour le diable, agile et filou".



-L'éducation de Blanche, dans la crainte de l'enfer :

"Comme ma sœur, j'ai été élevée pour supporter ma condition de fille. Mon père tient beaucoup à ce que nous soyons bien éduquée. Car elles sont nombreuses les filles trop caressées qui ont fini putains ! Le diable s'insinue aussi dans les caresses, il rampe sur la peau des jeunes filles, c'est même là qu'il fait son nid le filou ! On le chasse à coups de badine ! Il faut corriger ses enfants, les faire pousser droit, dit le père, il le faut. Sinon, gare à l'enfer !
Gare à l'enfer où les morts souffrent mille morts ! Gare à l'enfer où les démons nous écartèlent, nous sucent la moelle des os, nous ébouillantent, nous écorchent joyeusement, nous éviscèrent et nous arrachent tout ce qui dépasse en riant.
On ne manque jamais de nous faire jeûner, ma jumelle Solange et moi, même si nous sommes filles de seigneur, et notre nourrice a pour ordre de nous couvrir à peine, pour que nous soyons aussi dures au froid qu'à la faim".



-Rêver d'être garçon, rêver de liberté :

"J'aimerais être un garçon et non une créature tant fragile et mauvaise ! Je pourrais alors rire fort, parler haut et porter mon regard loin devant, je pourrais marcher à grands pas loin devant, je pourrais marcher à grands pas en plein jour sans regarder mes pieds, et je ne craindrais plus ces mauvaises pensées qui me font systématiquement éternuer dès que je les ai durant la journée, car ni prier ni broder n'empêche l'esprit de virevolter, de s'égarer en fariboles, et souvent je me pique au doigt".



-Une belle robe taillée et brodée par ses sœurs pour un mariage prématuré, Blanche quitte le domaine familial :

"Ces derniers temps surtout les filles m'enroulent dans un silence épais. Père dit que je ne dois être informée de rien, car je répète tout durant mon sommeil, mais je ne suis pas certaine que leur silence vienne seulement de là. Je sens que quelque chose se trame et que les filles se taisent car elles savent très bien que je ne suis pas facile et que je refuserais ce qui se machine dans mon dos si l'on m'en parlait.
Cette robe d'azur et ce surcot rouge sang à porte d'enfer sont taillés dans une étoffe qui bâillonne les demoiselles.
J'ai d'abord cru que la beauté de mon vêtement leur coupait le souffle et qu'il leur manquait les mots pour parler de la splendeur de leur ouvrage, puis j'ai pensé qu'elles jalousaient peut-être ma condition d'enfant légitime, qu'elles enrageaient de voir la petite Blanche, la fluette, l'inutile, se parer du fruit de leur talent.
Mais non, leur silence n'est ni admiratif ni envieux, il a un accent grave, et se gonfle de peine aussi, de beaucoup de peine. On file autour de moi quelque cocon sacré, puisque la parole et le rire ne reviennent pas aux bâtardes dès que j'ai le dos tourné et qu'il me semble bien au contraire les entendre pleurer.
(...) J'ai même vu des larmes dans les yeux de ma nourrice alors qu'elle m'aidait à enfiler cette merveille, lors du dernier essayage, et je ne parviens pas à percer ce qui l'attriste tant dans l'avancement de ce costume".



-Le père, seigneur omnipotent :

"Nous sommes restées ainsi, immobiles et sereines, installée dans ma parure, jusqu'à ce que mon père fracassât notre belle communion en faisant irruption dans la pièce, poussant la porte d'un coup de pied ou d'épaule avec cette brusquerie qui le caractérise, cette façon bruyante qu'il a de prendre les choses, de les reposer avec force pour ponctuer son mouvement, de fouler le sol, de tirer sur la bouche de son cheval, d'entrer dans une chambre, une église ou une femme. Chacun de ses gestes est un vacarme qui fait sursauter le monde et nous gueule qu'il existe".




-L'arrivée sur la Terre qui penche, au domaine des Murmures et la Loue, en contre-bas :

"Quelque chose serpente dans les profondeurs de cette vallée...
Alors que nous longions le précipice à la queue leu leu sur la voie étroite - au pas désormais et comme encordés les uns aux autres, encore, bien que le pipeau se fût tu -, je me suis penchée depuis mon cheval pour observer les eaux en contrebas.
...quelque chose de mauvais se niche dans ce trou, masqué par la malice des eaux... Ça s'agite là dedans...
Je me suis penchée pour suivre des yeux les si jolies courbes vertes de la rivière et, sous la surface, j'ai perçu un autre mouvement.
... quelque chose rampe dans le lit du cours d'eau. Le paysage a perdu sa tranquille beauté et j'ai peur de nouveau. Mort ou diable, quelque chose est tapi là-dedans, qui nous guette.
L'étrange rivière agite brusquement son échine verte contre ses berges avant de s'apaiser et de reprendre sa promenade.
Ce château, où nous sommes presque, marque le bout du monde. Il garde la frontière. Il me semble que le paysage devient plus troublant à mesure que nous approchons des enfers".




-Les ravages de la Peste :

"J'avais un peu plus d'un an, quand la Grande Mort a frappé, emportant la moitié du monde, les enfants surtout, et ma mère aussi, dont il ne me reste rien, pas même le souvenir d'un sourire ou d'une caresse.
Père dit qu'il y avait trop de vivants et que la terre ne pouvait en porter tant. Père dit qu'il fallait faire de la place et que les temps ont changé et que le bonheur a passé. Père dit que nous sommes nés trop tard. Père dit qu'on peut crever demain, que la vie ne vaut pas un copeau d'oignon, qu'il n'y a plus rien d'autre à faire qu'à prendre à pleines mains le nom des aïeux, d'aimer une femme, de songer à l'avenir quand on est un homme. Père ne croit plus en rien,  sauf à la ripaille et aux armes, agile et filou, qui règne sur ce désordre.
Mais père distribue sa semence devant le feu et repeuple la terre quoi qu'il en dise. Père est un beau jaseur, un grand débiteur de balivernes !
Le monde est plein d'enfants plus jeunes que moi".



-Mon nom est une clef :

"Mon père immobile, comme sculpté dans la même chair que son cheval, crie nos noms face à la porte de bois et de fer.
Blanche.
Et mon nom, soudain énorme dans sa bouche, n'est plus le mien. Mais ce nom, qui me semble étranger, est repris par l'écho. Mon nom - et toutes les lettres qui le composent, même celles que je ne sais pas encore écrire -, porté par la voix formidable de mon père, s'étale sur le paysage, pénètre les gouffres, la forêt profonde, agite la chose qui serpente dans les eaux vertes de la rivière, touche l'autre rive et m'émeut.
La herse se soulève et la porte vibre. Sans un grincement, elle s'ouvre, lentement manœuvrée par des gardes invisibles.
Mon nom est une clef.
Nous attendons que les deux battants s'immobilisent puis nous entrons, au pas, dans cette gueule béante".



-Aélis, la maîtresse des lieux et maîtresse de Père - Onze années d'attente... :

"Tu ne pouvais pas te douter qu'alors qu'elle te parlait, son sexe carillonnait entre ses cuisses sous la cloche blanche de sa robe, qu'elle n'entendait que lui, qui braillait, demandant sa part, et qu'elle travaillait à bâillonner son désir. Dans sa jolie carcasse, régnait un grand foutoir bien qu'elle fût parfaitement coiffée et que son maintien fût irréprochable. Ce désordre des sens, nul ne devait le percevoir. Elle ne te choyait que pour mieux donner le change et ne t'avait pas vraiment regardée, tant elle était occupée à se surveiller, à contenir l'ivresse que lui offrait ce moment. Elle ressentait tout à l'excès et oscillait sans cesse entre l'amour et la haine, la volupté et la douleur, le chaud et le froid. Le moindre effleurement l'aurait foudroyée".



-La pluie, tristesse laiteuse :

"Il pleut depuis des jours. Toute cette eau a dissous la forêt, les roches, les vignes. Quand nous ouvrons les volets de bois de notre chambre, et dégageons le cadre tendu de parchemin huilé, nous n'y voyons goutte. Au sommet de la grande tour, l'air est blanchâtre, épais, humide, il pourrait nous noyer. Le gouffre mâche un brouillard laiteux qu'il crache jusque sur les hauteurs où nous sommes. Le ciel, trop lourd, ploie, il dégringole et se prend dans les branches. Les nuages piégés peinent à regagner la voûte céleste. Aymon grimpe dans tous les arbres pour tenter de les libérer. Aymon, mon chasseur de brouillard, mon grand souffleur de brume, essaye de réparer les nuées déchirées".



-Jehan, seigneur de Haute-Pierre, s'adressant à son fils Aymon mourant. Homme face au bonheur d'être père malgré les conventions :

"Quand on est un homme, on n'assiste pas à la naissance des enfants. Les femmes nous chassent pour célébrer ensemble ce grand mystère de la vie. C'est à se demander si les enfants ne se font pas sans nous. Pour tes frères et sœurs, je ne me suis pas posé de questions, j'ai joué mon rôle, j'étais ailleurs, à la guerre derrière Jean de Chalon, en révolte contre Eudes, à la chasse sur mes terres, menant mes hommes, suivant mes chiens, et j'ai laissé ma femme se dépêtrer de toutes ces choses du corps sans même trembler pour elle alors qu'elle m'était si précieuse. C'est à peine si j'y ai pensé. On est venu m'annoncer que j'avais un fils, puis une fille, puis un fils encore, mais celui-là n'a pas vécu un jour. A chaque fois, j'ai été fier et j'ai fêté la nouvelle comme il se doit, en homme de ma condition. Mais, va savoir pourquoi - peut-être parce que ce dernier petit était mort alors que je bataillais, mort avant que j'ai pu le voir -, j'ai guetté la naissance suivante, j'ai été attentif aux moindres signes, aux chuchotements des femmes, au versant féminin et secret de cette maison, à chaque mouvement de ta mère. Je voulais être présent cette fois-là et, malgré les interdits, malgré les contes, malgré toutes les malédictions promises à celui qui verrait sa femme en couches, je suis resté derrière la porte de la chambre où ta mère hurlait quand tu est né, mon fils, l'oreille collée au bois, je suis resté et j'ai tout entendu : les gémissements d'Aélis, les prières de la sage-femme, le bruit de l'eau dans la cuvette, j'ai entendu ton cri aussi, et ce tout premier cri était déjà un chant à mon oreille. Je n'ai vécu et ressenti cela pour aucun autre de mes enfants et, pourtant, j'ai tenté d'être le père de chacun d'eux. Et je n'étais pas seulement derrière la porte, ce jour de neige où tu es né, j'étais à tes côtés, au plus près de toi, aussi près que je pouvais l'être du grand mystère de la création, si bien que j'ai entendu le monde se déchirer dans ce dernier cri de ta mère qui a précédé le tien. Tu vivais, et une immense joie m'a submergé. Comme tout cela était puissant ! Contre le bois de cette porte, j'en ai pleuré de t'imaginer naître. Etre père ne paraît pas bien compliqué, il suffit d'être celui qui se fait obéir, celui dont on ne discute pas les décisions, il suffit d'être à l'image de son propre père. On ne ressent rien dans son corps, on ne porte pas de fruit, on ne donne pas un morceau de sa chair pour forger un enfant, on ne risque pas sa vie en la donnant. Etre père n'est pas une affaire naturelle. Je ne me souviens pas vraiment du mien, il était une grande figure absente, un mythe construit par la parole de ma mère et par celle de ses gens, mon père était un modèle, un nom, un château, une terre, de grandes batailles, mon père contenait son propre père et le père de son père, mon père était l'incarnation d'une lignée que j'ai appris à respecter, à vénérer. [...] J'ai alors tenté de saisir en quoi consistait ce titre de père, titre ô combien discutable puisque Dieu est notre père à tous. Pour la première fois j'ai douté de mon pouvoir, de ma capacité à être un père et pourtant jamais je ne m'étais senti tellement à ma place, tellement juste, collé au bois de cette porte. Quand elle s'est ouverte et que les femmes m'ont laissé entrer dans la chambre, quand j'ai vu ce tout petit être dans son berceau au plus près de l'âtre, quand nous nous sommes regardés pour la première fois, mon cœur a bondi dans la poitrine et le sang m'est monté aux joues. J'ai promené mes énormes doigts rêches sur ton minuscule visage si bien dessiné, sur ta peau douce et claire de jeune pousse, puis j'ai glissé mon index dans ta main et l'as serré en souriant aux anges. Nos doigts ont conversé longtemps ainsi que nos regards. Tu me disais : "Je suis là !" et je te répondais "Moi aussi !" en pleurant d'émotions. Je t'ai ensuite pris dans mes bras avec précaution. [...] Avais-je seulement porté l'un de mes enfants avant toi ? Je ne m'en souvenais pas. J'ai alors choisi d'endosser le rôle de Joseph plutôt que celui de Dieu. Je me suis questionné sur ce que je ressentais et non sur ce que je représentais . Tu m'as révélé à moi-même, mon fils. Grâce à toi, je me suis offert la joie d'être un homme aimant et imparfait. Imparfait du fait même de ton existence  et affaibli par mon amour. J'ai laissé Geoffroy mené les hommes en mon nom. J'ai abandonné cette vie de soldat que j'avais cru aimer jusque-là et je t'ai observé grandir. Chacun de tes émerveillements m'a été un délice. Tu m'as permis de comprendre que l'on pouvait jouir du bonheur d'un autre. Ta joie découlait de ta façon de voir le monde et de t'en imprégner. Oh oui, la joie m'est venue de toi, mon enfant, mon éternel enfant !Tu es la feuille que tu contemples, l'oiseau que tu suis au ciel, tu ressens dans ton corps les maux de ceux qui souffrent, tu ris avec celui qui rit. Tu n'as pas de bornes et tu t'effaces pour devenir ce que tu regardes. Tu es au monde, tu es le monde. Ton frère et ta sœur aînée ont été emportés par le grand mal, je n'ai pas pu les retenir. Joseph est un impuissant. L'amour et la tendresse sont impuissants. Ta présence seule m'a un peu soutenu. Je ne supporterais pas de te voir partir à ton tour, mon fils".



L'écriture de Carole Martinez

L'histoire est simplement belle et la façon de l’appréhender plutôt originale. L'écriture est sensible, sensuelle et onirique. Ce roman est un poème qui nous transporte. L'époque du Moyen Age permet tous les rêves qui sont merveilleusement contés.
Magnifique enchantement !