Pages vagabondes
Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.
Violaine Huisman, FUGITIVE PARCE QUE REINE, éd. Gallimard, 2017
Autobiographie, amour maternel, relation mère-fille, enfance, maladie mentale
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Violaine, la narratrice, est la cadette. Avec sa sœur Elsa, elles sont les témoins de la vie de leur mère maniaco-dépressive. Les témoins de sa vie bancale, fêlée dès l'enfance, puis déchirée, piétinée, par sa mère d'abord, par les hommes ensuite. C'est avec une grande maturité, un amour inconditionnel et infini qu'elles vont protéger leur reine des désastres de sa vie.
De vous à moi, de moi à vous...
Excessive, fascinante, fantasque, violente mais surtout fragile et entière, c'est à la vie que tu te cognes, rageusement. Ce que tu as construit avec vigueur s'écroule avec la même force !
Il ne reste que votre amour à toutes trois, érigé comme un rempart. Mais, sur le chemin de la tragédie tu avances inéluctablement...
Extraits :
"Nous avions une expression consacrée, une expression que nous lui avions consacrée, ma sœur et moi : maman que j'aime à la folie, pour toute la vie - et pour l'éternité du monde entier. Cette formule, quand nous réussissions à la lui rétorquer, parvenait à retourner sa colère et métamorphoser son humeur".
"Maman passait sa vie à se raconter. Elle écrivait aussi compulsivement, des bribes de phrases, des bouts de pensées, des poèmes avortés sur des bloc-notes, des feuilles volantes, ou même des serviettes en papier déchirées. Avec Saxifrage, elle avait voulu faire le récit de son parcours, de sa naissance jusqu'à la chute, Sainte Anne, mon poème, pour servir d'exemple. En exergue elle citait Stefan Zweig : Une fois qu'un homme s'est trouvé lui-même, il ne peut plus rien perdre dans le monde.Une fois qu'un homme s'est compris lui-même, il peut comprendre tous les humains.
Maman qui croyait tant à l'exhaustion dans ses performances orales, à l'écrit s'était essayée à la brièveté, cette concision ne lui ressemblait pas, elle ne rendait pas compte de la complexité de son récit, de sa multiplicité.. En relisant son livre, je ne la retrouve pas, ses phrases - ou ses vers - me paraissent trop studieuses. Elle ne se serait jamais autorisée à écrire comme elle parlait, avec emphase, avec délice. A mon avis elle avait tort. Sa voix était tellement plus belle dans son outrance. Ça ne lui allait pas d'être bridée, l'ardeur de sa logorrhée se devait d'être entièrement libérée de toute contrainte, stylistique ou syntaxique. En retournant mon exemplaire de Saxifrage je la reconnais enfin sur la quatrième de couverture, et je ne peux me retenir de sourire en l'attendant mettre l'accent sur les mots clés : Saxifrage est une fleur dont la vitalité est telle qu'elle peut aller jusqu'à éclater la roche pour voir le jour... A lui seul ce titre, choisi à dessein par l'auteur, décrit de façon hautement symbolique le parcours difficile d'une femme dont la force de vivre a été telle qu'aucun obstacle n'a pu l'arrêter".
"Souvent, je la suppliait d'arrêter de mijoter. Ce que je voulais dire, c'était qu'elle arrête de ressasser, de gamberger, de se mettre la rate au court-bouillon. Elle se repassait en boucle le déroulé de ses mésaventures et le vélo tournait, tournait, tournait, un vélo qui déraillait, un vélo sans freins, comme celui dans les rayons duquel elle s'était pris le pied enfant, pendant sa première balade avec papi, le nouveau mari de mamie, à califourchon sur le porte bagage, elle s'était pris le pied de sa patte folle dans la roue arrière, et toute la peau avait été arrachée jusqu'à l'os de la cambrure. La peau de son cou-de-pied gauche était douce et fine comme du papier de soie, une peau de grande brûlée. Maman était une écorchée vive. Tout au long de sa vie elle avait tenté de recouvrir son corps dépouillé à travers l'étreinte et la parole. Or s'il y a deux choses au monde dont on peut affirmer avec certitude qu'elles sont imparfaites, qu'elles ne répondent au désir qu'en démontrant son martyre, c'est bien l'amour et le langage. Les mots souillés par des siècles d'usage impropre, lessivés de clichés, arbitraires, se posent toujours en traîtres. Et que dire de l'amour, éternel inconstant, qui s'acharnait à la duper ? Maman se répétait par aveu d'échec, parce qu'il était impossible d'aboutir à une version définitive.Il fallait qu'elle nous raconte encore parce que nous n'avions pas compris, et pas seulement parce que nous étions des petites connes incapables de l'écouter, mais parce que c'était incompréhensible, parce que tous les mots de tous les dictionnaires n'auraient jamais suffi à expliquer ce qu'elle avait sur le cœur. Alors elle multipliait les brouillons, elle s'auréolait de griffonnages frénétiques, elle se fabriquait une nouvelle peau de ses mélopées obsédantes, une cuirasse d'extrême impudeur, mais aussi, oui, d'infinie poésie, de fable, de fantaisie".
"Catherine vrille. Médée n'est pas folle, elle est bafouée, humiliée trahie. Elle, une reine, on la traîne dans la boue. Médée n'est pas folle, elle se venge en prenant en otage ce qu'elle a de plus cher. Sa vie seule ne peut se mesurer à l'énormité de la trahison : sa vie à elle ne suffit pas, c'est au-dessus d'elle, il faut s'en prendre à l'humanité entière, à cette pourriture qu'est l'humanité, à l'infamie des hommes, parce que les hommes sont infâmes, abjects. Les hommes sont des porcs qui ne pensent qu'avec leur queue, tous des gros dégueulasses, et elle en sait quelque chose, elle est la fille d'un de ces salopards. Médée n'est pas folle, elle est ce prodige qui avertit de la volonté des dieux. Et les dieux, pas toujours mais quand même parfois, sont là pour mettre le holà, pour dire là franchement, non, là c'est vraiment pousser le bouchon, là c'est plus possible, rien ne va plus. Non là rien ne va plus. Catherine pourrait tous les tuer si seulement elle avait pris le revolver d'Antoine dans ses valises, mais à défaut de posséder une arme, elle commence par foutre le feu à l'école de danse pour ne pas devoir avouer à sa mère qu'elle doit la céder au moins temporairement, parce que les tâches administratives, la gestion du personnel, l'accueil des enfants, la barre au sol des vieilles, elle ne va pas pouvoir s'en occuper tout de suite, elle va devoir faire une pause pour régler ses comptes avec ces ordures qui ont fait de son corps et de sa vie une décharge publique. Putain. Ils n'ont encore jamais vu la colère de Catherine. Sa rage est insondable. Elle se transforme en furie".
"Le propre du ravissement est de se manifester dans l'éphémère, au point culminant de l'effusion et de l'effervescence, au paroxysme d'un élan qui ne peut se maintenir en lévitation permanente, il faut bien atterrir, et dans la vie il y a des hauts et des bas, on ne peut pas tout le temps rester perché sur les cimes de l'orgasme. Maman ne connaissait pas la descente en douceur, la piste verte n'existait pas dans son domaine skiable, au mieux elle était rouge incendiaire, au pire noire extinction. Alors il ne restait plus qu'à voir s'il y avait plus haut, si on pouvait encore monter tant que le ciel était bleu".
"Entre la mère et la putain, maman n'avait jamais su choisir. Ce déséquilibre constant perdurera par-delà le départ de ses filles et l'avait certainement précédé. La femme vivait ce funambulisme, l'inéluctable funanbulisme de son sexe, tant bien que mal, mais maman le vivait surtout mal".
L'écriture de Violaine Huisman :
L'auteur nous livre dans ce premier roman un chant d'amour sublime, à l'écriture actuelle, sûre, fluide, vibrante et forte... à la hauteur de cet hommage.