Pages vagabondes
Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.
Amanda Sthers, LES PROMESSES, éd. GRASSET, 2015
Relations familiales, identité, quête masculine, amours impossibles
|
Alexandre-Sandro est franco italien. Paumé entre ses deux cultures, paumé entre la figure imposante de son grand-père italien, Nonno, et son père Vittorio parti trop tôt, paumé entre ses plaisirs sexuels fugaces et le grand amour qu'il ne vivra jamais... C'est à côté de sa vie qu'il passe finalement malgré les promesses de félicité qu'il y avait au départ.
Sandro est passionné de livres anciens, c'est pour les autres qu'il recherche de précieux livres aux éditions limitées, lui-même est en quête d'un livre, celui que son père lisait juste avant de mourir.
De vous à moi, de moi à vous...
Orphelin de père trop tôt, ta vie bascule, cette vie si prometteuse devient sinueuse. Erreurs et mauvais choix te dessineront un destin tout autre. Manque de courage, passivité, médiocrité... c'est à côté de l'essentiel que tu passes, le bonheur et l'amour, l'accomplissement de soi.
Extraits :
"Je suis rentré à temps pour sortir mes livres de leurs cartons et les ranger à ma façon. Il est pour moi un signe de grande richesse et de joie d'avoir une bibliothèque qui déborde, des bouquins sur le sol en pile. Comme des Lego, comme des marches qui montent à ce qui nous a bâtis. Les histoires qu'on achète sans les lire comptent aussi dans nos vies. Pourquoi certaines fois gardons-nous dans la poche le chocolat qui nous est offert avec le café en attendant de le déguster alors qu'il arrive que nous nous jetions avidement sur une boîte de friandises ? Je parcours souvent les couvertures usées qui tapissent mes murs. J'écris mes émotions à la fin des romans, ou en bas de page, il arrive même que je dessine, et en retrouvant des gribouillis, c'est aussi une part de moi qui me revient et me fait sourire. Je regarde les romans pas encore ouverts, ils me attendre. Il faut se sentir prêt. On ne va pas n'importe quand chez la princesse de Clèves ou s'enfoncer dans le désert des Tartares....
J'aime les titres comme on aime une silhouette de femme au loin dans la rue, à sa démarche, ses vêtements, on croit toujours pouvoir deviner son odeur, le son de sa voix. La littérature pourtant m'a moins déçu que les gens".
"Il n'y a pas un pays du livre ancien, une librairie secrète où tout s'entasse comme un autodafé sans allumette. Chaque maison, chaque grenier, chaque cave est potentiellement un cimetière de bouquins, une sorte de purgatoire poussiéreux. Retrouver une édition originale, retrouver son chemin, savoir dans quelles mains un roman est passé. C'est en cherchant des histoires pour les gens que j'ai vécu la mienne. Personne ne veut un livre par hasard. Il n'y a pas de raison meilleure qu'une autre. Impressionner une fille, voir les annotations de la main de l'auteur, comprendre l'émotion de la version originale, le bruit de son papier, enrichir sa collection comme on se goinfre de gâteaux. Quand il m'a fallu dialoguer à l'intérieur, me contredire pour ne pas crever d'ennui, ces longues journées dans des bibliothèques sombres, ou le grenier d'un défunt, à fouiller sans relâche pour mettre la main sur le rêve d'un autre. Dans le pays loin des miens, je fréquente des prostituées. Marcel m'avait convaincu sans peine, là où Nonno avait échoué. Les putes permirent souvent l'exaltation de ma mélancolie. J'aime leur compagnie. Car les putes se ressemblent, elles ont le cœur débarrassé du désir, plus pur que celui des autres femmes. Comme tous les hommes sûrement, j'ai la naïveté de croire qu'elles prennent plaisir à coucher avec moi".
"Devenir un homme, c'est revoir son vol. Comprendre qu'on se trompe en permanence sur ce qu'on s'imagine que sera la vie".
"Le jour de mon septième anniversaire, je m'étais exclamé : "Il m'en a fallu du temps pour avoir sept ans !" Tout le monde avait ri, moi je sais très bien ce que j'avais voulu exprimer. Mon enfance ressemblait à une longue peine sous forme de fuite verticale, chaque centimètre gagné au-dessus du sol me rapprochait du vrai début de ma vie. J'étais provocateur, désobéissant et frondeur comme pour gagner du terrain sur l'ennemi. Je serai un grand-père acariâtre, bougon, hilarant parfois pour qui saura me comprendre. Je me coucherai toujours de bonne heure, les laissant embarrassés de cette maison trop grande où je me plaindrai que le bruit circule et s'amplifie. Et un soir, je croiserai Nonno dans un pantalon blanc, le Nonno de mes dix-sept ans, dans le miroir du vestibule. Cinq ans oui, de pas grand chose pour me transformer en ce que le destin avait prévu pour moi. Nous nous saluâmes. Ce second visage de Nonno sera plus doux sans doute, comme lui mes cheveux auront pris la couleur des ailes d'un ange. Mon ambition déçue mourra sans laisser de traces. Je serai de ces hommes dociles à la fatalité médiocre de la plupart des êtres. J'admettrai faire partie d'un grand tout. Les vanités qui avaient habité sa vie m'amuseront désormais et je chausserai comme lui des chaussures sur mesure pour aller enfiler des putes qui prétendront si bien m'aimer".
L'écriture d'Amanda Sthers :
Glissée dans la peau d'un homme, l'auteure pense, agit au masculin et est très crédible. Son écriture est agréable, de belles images et tournures. J'ai eu beaucoup de plaisir à cette lecture, à suivre cet anti-héros que, bien des fois, j'ai eu envie de secouer !