Pages vagabondes
Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.
Pauline Delabroy-Allard, ÇA RACONTE SARAH, éd. Les Editions de Minuit, 2018
Passion amoureuse, homosexualité, musique
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Elle est violoniste, part de tournées en tournées, elle est belle, singulière, à l'impétueuse indépendance. Elle s'appelle Sarah. Elle est unique. La seule à être nommée.
Elle a une vie bien rangée, elle est professeure de lycée, mère célibataire d'une petite fille. Elle est la narratrice.
Rien ne les prédisposait à vivre cette dévorante histoire d'amour, à vivre cette passion jusqu'à son paroxysme.
De vous à moi, de moi à vous...
Tu es seule dans la lumière, lumineuse Sarah ! Tu occupes tout l'espace, tout l'amour. Toi et ta beauté, ton imprévisibilité, ton impudeur, ta fougue.
Ce que tu vis est une passion insatiable, obsessionnelle et par définition une folie, fatale. Elle s'allume puis s'éteint. Plus rien.
Extraits :
"Elle arrive en retard, essoufflée, riante. C'est une tornade inattendue. Elle parle fort, vite, elle sort de son sac une bouteille de vin, des choses à manger, une profusion de trucs. Elle enlève son écharpe, son manteau, ses gants, son bonnet. Elle pose tout par terre, sur la moquette crème. Elle s'excuse, elle plaisante, elle tournoie. Elle parle mal, avec des mots vulgaires qui semblent flotter dans l'air longtemps après qu'elle les a prononcés. Elle fait trop de bruit. Il n'y avait rien, du silence, des rires affectés, des mines cérémonieuses et, d'un coup, il n'y a qu'elle".
"Elle esquisse un geste, très léger, un pas en arrière, comme un mouvement de danse, elle sourit presque lorsque je balbutie ah bon, mais, je ne savais pas. Elle dit qu'elle va fumer une deuxième cigarette, pour fêter ça, son audace, son courage, l'allumette craque dans la nuit, l'odeur de soufre devient à jamais et pour toujours l'odeur de l'aveu qui soulage, l'odeur de la réalité inexprimable enfin exprimée, l'odeur de la vérité dénudée, mise à terre, déposée devant moi comme un cadeau".
"Elle esquisse un geste, très léger, un pas en arrière, comme un mouvement de danse, elle sourit presque lorsque je balbutie ah bon, mais, je ne savais pas. Elle dit qu'elle va fumer une deuxième cigarette, pour fêter ça, son audace, son courage, l'allumette craque dans la nuit, l'odeur de soufre devient à jamais et pour toujours l'odeur de l'aveu qui soulage, l'odeur de la réalité inexprimable enfin exprimée, l'odeur de la vérité dénudée, mise à terre, déposée devant moi comme un cadeau".
"Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, ses yeux d'une couleur insolite, ses yeux de serpents aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l'allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l'étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d'une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S".
"Elle m'offre l'aveu comme un cadeau. Elle s'éloigne dans la nuit. Quelques jours plus tard, elle dit oui quand je lui propose d'aller au cinéma. Il y a un film d'Alain Resnais qui vient de sortir. Il s'intitule Aimer, boire et Chanter. Elle est en avance au rendez-vous. Elle a les yeux trop maquillés, ses yeux aux paupières tombantes. [...] Elle surprend mes yeux qui l'effleurent, qui soulignent le moindre détail de son corps, de son visage. Elle demande à quoi tu penses. J'élude les questions. Je ne veux pas répondre. Elle insiste, allez, dis, à quoi tu penses. Je ne réponds pas. Il y a l'aveu comme un cadeau entre nous. Mes yeux baissés. Ça raconte ça, le silence tonitruant et les jours cotonneux dans lesquels on flotte, quand on offre la vérité".
"Le matin, elle n'arrive pas à me laisser aller travailler. Une fois l'enfant déposé à l'école, elle monte dans le bus à mes côtés, son violon sur le dos. Elle m'emboîte le pas dans la rue qui longe la mairie de quinzième arrondissement. Elle est légère, elle raconte des conneries, elle rit de tout. Elle pioche dans un sac en kraft des poignées de cerises qu'elle dévore sans retenue. Elle s'amuse de me voir gênée quand elle s'approche trop de moi, quand sa main essaye d’attraper ma main. Elle dit oh ça va tes élèves on s'en fout, on les éduque, c'est plutôt bien, non. Elle crache sur la chaussée les noyaux des cerises qu'elle mange tout en marchant. Elle dit oh ça va tes collègues, tu crois vraiment qu'"ils n'ont jamais vu de lesbiennes. Elle me pousse dans un hall d'immeuble. Elle appuie sur le bouton de l'ascenseur, elle me tire par le bras quand il arrive. Elle plaque sa bouche contre la mienne quand je dis que ce n'est pas sérieux, que je vais être en retard, qu'on ne peut pas faire ça. Elle dit puisque tu ne veux pas que je t'embrasse devant ton lycée, faux bien qu'on aille quelque part. Elle choisit l'étage le plus haut, le onzième étage. Il y a de la moquette au sol, des portes bien alignées et des éclats de voix un peu assourdis qui bruissent autour de nous. Elle me colle contre le mur, caresse mes dents avec sa langue, meurtrit mes seins avec ses doigts. Elle sent le cuir bleu et le désir orageux".
"Elle regarde la cicatrice, sur mon corps, laissée par la césarienne. Elle ne me dit rien, suit du doigt la ligne blanche juste au-dessus de mes poils sombres et épais, elle essuie mes larmes de son autre main, elle murmure qu'elle me trouve belle, elle ne sait pas que ça ne me console pas, que je voudrais avoir une beauté à la hauteur de la sienne, un destin à la hauteur du sien. Elle ressemble à un personnage de roman. Elle ne se rend pas compte que c'est douloureux, pour les autres qui l'entourent. Elle est vivante".
"Ça raconte Sarah, sa beauté inconnue, cruelle, son nez austère d'oiseau de proie, ses yeux comme des silex, ses yeux meurtriers, assassins, ses yeux de serpent aux paupières tombantes.
Elle ne me téléphone pas. Elle ne me court pas après dans la rue, dans les couloirs du métro. Elle ne m'écrit pas dans les jours qui suivent, elle ne demande pas qu'on aille au théâtre, voir la mer, visiter un jardin, boire un thé, manger japonais. Elle ne demande pas de nouvelles de l'enfant. Elle ne sait pas que mon corps entier me brûle, que ma tête est un brasier continu, que je n'ai jamais ressenti une douleur physique aussi sourde et aussi forte. Elle sort de ma vie comme elle y est entrée, pleine d'allant. Victorieuse".
"Je me souviens de ça, je sais comment c'est. Les petits matins contre elle. 07h04, France Inter gueule des nouvelles syriennes dans la chambre moite, j'ai envie de m'enfouir à nouveau dans le sommeil brisé et déjà perdu, dans ce sommeil un peu tiède qui suit les nuits d'amour voraces, les nuits d'amour affamées, dévorantes, insatiables, ces nuits d'amour où j'ai l'impression qu'on ne survivra pas, qu'on crèvera là, comme ça, ces nuits d'amour où on se mange le cœur, voilà, c'est ça, où on se mange le cœur écrasé en petites miettes dans la paume de l'autre, et où je pleure à l'intérieur de moi tant je voudrais m'incorporer, me fondre, me noyer et disparaître contre son corps".
"[...] Je l'ai tuée parce qu'elle me rendait folle. Je l'ai tuée parce qu'elle ne voulait plus m'aimer. Je ne sais plus. Un blanc, dans mon esprit. Je ne sais plus ce qui s'est passé. Nous avions fait l'amour, ça d'accord. Et après. Est-ce qu'elle est vraiment morte au moins ? Je ne sais plus. J'ai tout oublié".
L'écriture de Pauline Delabroy-Allard
J'ai sauté dans ce livre comme on saute dans train en marche, la première phrase et hop !
Chapitres brefs, phrases courtes, récit rythmé, scandé, qui traduisent la fulgurance de cette passion, passion folle et teintée de douleur.
Par contre, la dernière partie du récit, la fuite et l'errance de la narratrice, est, à mon goût, un peu trop longue et sacrifie l'intensité du récit présent jusque là.
Une belle découverte ! Une belle rencontre littéraire !