Pages vagabondes
Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.
4 mai 1897. Bazar de la Charité, sur un terrain vague au bout de la rue Jean Goujon à Paris, une installation de fortune pour accueillir une vente de charité. C'est l'événement très attendu, les femmes de la noblesse font des ventes au bénéfice des pauvres. Cette manifestation caritative à laquelle se presse le Tout-Paris est instituée depuis 1885 par les membres de la haute société catholique. Cette année-là, la bonne idée était d'avoir installé un cinématographe... qui fonctionne à cette époque à l'éther ! Un feu violent et terriblement dévastateur, en un instant, enflamme les comptoirs, le vélum, les murs de planches recouverts de tissus. L'installation de fortune brûle et les femmes, presque toutes issues de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie, avec. Elles étaient venues dans leurs plus belles toilettes qui vont fondre sur leur peau, la beauté des élégantes rencontre la Mort ! A l'horreur de l'incendie succède l'horreur du charnier, la difficile identification des corps, dans la presse de l'époque les détails macabres feront couler beaucoup d'encre...
Prises dans ce sordide incendie, trois héroïnes, la duchesse Sophie d'Alençon (personnage historique), la comtesse Violaine Raezal et la jeune Constance d'Estingel. Toutes trois en rébellion contre les codes d'une société aristocratique hypocrite qui veut des femmes belles, bien nées et surtout bien à leur place dans ce monde surfait dominé par les hommes et trop souvent malveillant ou médisant quand les les femmes y jouent de leurs influences. Toutes trois auront leur destin scellé par cet incendie.
A travers le don de soi et la générosité, vous êtes toutes trois sur des parcours et des destins différents, mais vous êtes liées.
Violaine - les contrastes de Paris dans le confort d'un hôtel particulier :
"L'ogre, derrière, dévorait tout, dans une boulimie rapide et précise, sûr de lui, conscient de sa puissance devant laquelle les hommes couraient en tous sens comme des fourmis se bousculant dans leur fuite effrénée".
"Elles jaillirent (deux femmes à côté de Violaine) comme accouchées par les flammes, deux formes titubantes et dansantes, flambant dans leurs vêtements, hurlant le plus vieux hurlement de la terre, torturées jusque dans leur âme. Le feu les étreignit encore pour quelques pas de valse forcée, riant de leur calvaire, avant de les rejeter sur l'herbe, tous leurs cris consumés, leurs faces noirâtres crispées dans un dernier rictus qui n'en finissait pas , bras repliés le long de leurs corps rongés jusqu'à la cendre".
"Derrière l'eau ruisselante, Laszlo commença à distinguer des taches blanches dans la fournaise. C'était une constellation de têtes humaines montrant les dents dans un sursaut de colère contre le sort qui leur était échu. Les flammes dansantes, habitant par instant les cavités vides de leurs yeux, y allumait des lueurs rouges et Laszlo sentit ses dents claquer convulsivement, médusé par ce magma d'où émergeaient des troncs décapités, des mains accusatrices, des bras tordus et noirs. Un engourdissement le prit, le tuyau lui glissa des mains, il perdait connaissance. Ça n'avait plus d'importance si Constance gisait parmi ces concrétions hideuses, si les battements d'une vie aboutissaient ici, dans cette chambre des horreurs à ciel ouvert".
Violaine - la beauté féminine et les séquelles du feu :
"Elle avait la chance d'avoir gardé une chevelure intacte à l'exception de quelques mèches et d'une longue bande brûlée derrière la tempe droite. Les cheveux restait ce trésor des femmes qui nourrissait la rêverie érotique des hommes, qui serpentait le soir venu au bas de leurs reins, que les peintres habillaient de lumière t les poètes d'assonance luxueuses. Une femme sans cheveux était une hérésie, une magicienne au mécanisme éventré. Dieu merci, elle avait toujours ses longues mèches blondes, mais la peau douce et veloutée de ses omoplates et de sa nuque n'était plus qu'une terre sauvage constituée d'îles râpeuses, de deltas mal refermés, de plaines calcinées".
Le bal des folles :
"Mme du Rancy entrelaça ses doigts à la manière d'une pensionnaire redoutant l'interrogatoire. Les vagues d'appréhension qu'il lui inspirait refluaient, ainsi qu'un dégoût instinctif envers ce médecin de l'esprit qui apportait dans sa maison les relents des mardis de la Salpêtrière, ce carnaval scabreux de femmes folles dont les images et les récits avaient régalé l'opinion publique pendant 20 ans, sans que la disparition de Charcot en eût amoindri le halo de luxure et de fascination, et alors même que les leçons du mardi appartenaient désormais au passé".
L'Ophélie de John Everett Millais :
"S'il était rarement transporté par la peinture, Laszlo resta un long moment fasciné devant l'Ophélie languissante qui se noyait lentement au milieu des eaux verdâtres, les cheveux dégoulinant sur ses épaules maigres tels des rubans d'algue blonds et ondoyants, les yeux vitreux d'outre-tombe, le corsage dénudé laissant deviner une chair blême déjà corrompue. De cette créature mourante émanait un charme trouble auquel il était sensible. Comme si elle réunissait en son corps suave les perversions des âges les plus anciens, et que cette mort qui n'en finissait pas de s'éterniser était un appel à la rejoindre dans une étreinte vampirique avant que ses membres ne se pétrifient et que la mort ne lui rende son innocence originelle. Innocence qu'elle ne pourrait retrouver disait le tableau, qu'à travers la mort, le chemin en étant perdu depuis longtemps. Car l'Ophélie du disciple de Moreau avait les traits épuisés et la posture alanguie des habituées de la luxure, le dos cambré et les cuisses entrouvertes sous le tissu transparent de sa longue robe flottant sur les eaux, et la mort qu'elle avait choisie semblait une tentative désespérée de laver son âme impure de la gangue de péchés qui l'enlisait".
Violaine - rue des Lions-Saint-Paul, rue typique :
"La comtesse ne s'était jamais rendue dans cet ancien quartier royal devenu insalubre, où des palais tombaient en ruine tandis qu'une communauté d'artisans et d'ouvriers occupaient d'antiques hôtels particuliers, massacrant joyeusement lambris, marbres et moulures pour installer leurs ateliers dans les salons et les salles de réception, enfantant un nouveau quartier hétéroclite et surpeuplé, turbulent et sale mais non dénué de poésie et où demeuraient - pour l’œil qui savait savoir - nombre de vestiges d'une splendeur enfouie. La plupart des familles aristocratiques qui avaient jadis donné son âme au quartier avaient déménagé après la Révolution dans les avenues chics de la rive droite, ou rejoint le faubourg Saint-Germain".
Violaine - Paris qui a peur après l'incendie du théâtre près de la Porte-Saint-Martin :
"Paris avait peur, obnubilé soudain par ces incendies, ces départs de feu qui avaient toujours fait partie des péripéties de la ville, plus ou moins tragiquement. les corps carbonisés du Bazar de la Charité hantaient les esprits, alimentaient les cauchemars des enfants et de leurs parents et attisait en chacun une paranoïa si puissante qu'on pouvait la flairer dans l'air qu'on respirait, la surprendre glissant sur sa peau, hérissant les poils".
Violaine - entre naïveté, mensonge et philosophie rousseauiste, le drame d'une vie de femme :
"Les fruits du hasard pouvaient être empoisonnés. Violaine de Raezal avait été cette jeune fille croyant aux signes. Croire que chacun de vos pas était guidé par la Providence vous perdait d'autant plus sûrement que votre confiance en la vie s'accompagnait d'un scepticisme quant à l'existence du mal. Ayant dérobé Rousseau dans la bibliothèque de votre père, vous étiez toute prête à croire que l'état de nature n'était qu'innocence et bonté, que c'était la société qui abîmait les hommes, le rendant poreux à des vices jusque-là ignorés. Le mal absolu était une légende forgée par la religion pour conforter son pouvoir.
Et insouciante, certaine que les fées veillaient sur votre destin, vous acceptiez la cour discrète mais enflammées de cet ami de votre père, ce comte de M. qui bientôt échafaudait cent prétextes pour vous croiser seule, vous comparant à un Botticelli ou à une vierge de Mino da Fiesole, et vous trouvait si cultivée et spirituelle pour tant de jeunesse, étaient-ce tous ces livres que vous aviez lus en cachette ?
Les salons mondains pâlissaient d'être comparés à votre conversation, vous n'étiez qu'une enfant et pourtant vos yeux, assurait-il, concentraient toute la sagesse du monde. Il se disait troublé, renversé, vacillant, lui dont l'âge était le double du vôtre. Vous n'aviez que dix-sept ans, dans un an vous feriez votre entrée dans le monde. Votre mère ne serait pas là pour vous accompagner au bal. Elle était morte l'année de vos six ans, laissant votre père bien démuni devant vous. Votre mère eût-elle surpris ce vague dans vos yeux qui trahit l'amoureuse ? Eût-elle trouvé dans votre secrétaire le journal intime où vous narriez, jour après jour, la progression d'une idylle si romanesque ? Vous eût-elle confrontée le soir même, mortellement inquiète de ce que vous aviez pu accorder à l'homme qui vous confessa un soir qu'il y avait un seul obstacle entre vous, une épouse démente gardée nuit et jour à laquelle il restait marié par charité ? Vous eût-elle sauvée à temps du piège vers lequel vous marchiez souriante, sans que votre père eût songé à s'interroger sur cette lumière nouvelle qui irisait votre personne tel un cristal ?
Un matin de janvier, le comte de M. avait proposé à votre père de vous emmener à une exposition de peinture avec une baronne de ses amies. Votre père avait accepté, se réjouissant de vous savoir sous sa garde tandis qu'il se plongeait dans l'étude d'un missel enluminé au XIe siècle par les moines de l'abbaye Saint-Wandrille.
Quand le coupé du comte de M. vous avait ramenée, quelques heures plus tard, votre père ne s'était pas aperçu que vos yeux n'abritaient plus cette lueur d'enfance qui s'attarde jusqu'au soir des noces. Vous vous étiez précipitée sur le prie-Dieu de votre mère, implorant Son pardon pour avoir eu foi en cet homme qui venait de vous arracher brutalement ce que nul amour ne pouvait excuser. L'instant d'après vous hantait toujours, quand il avait essuyé quelques larmes hypocrites en jurant qu'il n'avait fait que voler un acompte sur une félicité promise. Il vous épouserait, la chose était entendue, et personne ne devinerait en vous voyant marcher vers l'autel qu'on vous avait dérobé cette part précieuse qui fait la valeur marchande d'une fiancée. Il ajouta qu'il n'avait pas été difficile de vous l'extorquer, qu'il avait connu des victoires plus escarpées et incertaines. Ces mots s'étaient fichés en vous tel un trait d'arbalète qui continue d'écorcher sous la chair refermée.
Les semaines suivantes vous avait laissée sans nouvelles, le sang se retirant de vos lèvres et de vos joues, vos traits marqués par un manque d'appétit mêlé d’écœurements, des cernes se creusant sous vos yeux. Le comte de M. était toujours absent, toujours en voyage, sitôt rentré, déjà reparti. Quelques phrases lâchées dans la conversation vous apprenaient qu'on l'avait vu chez la princesse de R., ou à un lunch au Pré Catelan.
Vous dépérissiez si vite que votre père s'en alarma, fit venir son médecin, celui-là même qui avait fermé les yeux de votre mère.
Le médecin avait des mains douces et s'autorisait à vous taquiner parce qu'il vous avait mise au monde. Après vous avoir examinée, ce jour pluvieux de mars, dans votre chambre de jeune fille, il ne vous regarda plus jamais en face. Quant à votre père, vous le vîtes s'effondrer pour la deuxième fois de votre vie. Il ne vous demanda pas d'explications car devant les preuves du forfait, il devina qui en était l'auteur. A la lueur de l'insupportable vérité qui se faisait jour, les signes minuscules qui eussent dû éveiller sa méfiance lui revinrent en plein cœur. Se détournant de vous comme si le lien qui vous unissait s'était glacé irrémédiablement, il s'en voulait surtout à lui-même. Il s'enferma des jours durant, pleurant de rage et de peine. Quand il ouvrit sa porte, ce fut pour convoquer le comte de M. à un entretien privé. Vous ne sauriez jamais ce qu'ils se dirent ce jour-là, mais il vous suffit d'entendre leurs éclats de voix pour comprendre que le mariage n'avait jamais été qu'un leurre, que la femme du comte était en excellente santé et que son esprit n'avait jamais divagué. Votre père voulait se battre en duel, mais il était trop vieux pour que ce fût envisageable. D'autant que le comte de M. était une des plus fines lames de Paris, ce qui le mettait à l'abri de la vindicte des maris trompés et du déshonneur des pères.
Votre père ne put laver votre honte dans le sang. Le comte de M. reprit le cours de sa vie mondaine, et pour désagréable que cela fût de perdre un ami, ce n'était qu'une épine plantée dans son âme de braconnier. Ce n'était rien ou si peu de choses. Votre père, lui, ne se remit jamais du tort qu'on vous avait causé, ni de la défaillance de son amour paternel qui n'avait pu empêcher ce drame et vous protéger, vous sa précieuse, son bien le plus cher. Il domina son chagrin car votre état, se précisant chaque jour, exigeait de trouver une issue à ce cauchemar. Et vous-même, dans tout cela ? Vous ne fûtes jamais plus seule que durant ces mois où quelqu'un d'autre vivait en vous. Jamais vous ne vous sentiriez plus abandonnée, plus impuissante. Votre vie avait à peine commencée qu'elle était finie. Vous viviez cloîtrée dans la maison, y cachant votre ventre comme une marque écarlate qui vous eût valu d'être foudroyée si vous aviez franchi le seuil et respiré le printemps. La nuit, vous rêviez qu'on détachait de vous cette excroissance qui enflait, se dilatait comme une maison de chair abritant cette réalité que vous refusiez de regarder en face.
Il y avait près de cinq mois que cela avait commencé quand votre père organisa votre départ. La femme de chambre avait élargi toutes vos robes à la taille, si bien qu'on eût dit que vous aviez hérité la garde-robe Empire de votre arrière-grand-mère. Mais si elles vous donnaient l'air démodé, elles protégeaient votre secret.
Le trajet en landau fermé avait duré quatre jours. Les cahots de la route vous cassaient les reins et vous donnaient mal au cœur, mais désormais vous sentiez l'enfant bouger, et cette révélation vous bouleversait.
L'enfant.
L'aimer n'était déjà plus un choix, il était vôtre, minuscule partie de vous qui réclamait tout le reste.
A peine était-il né qu'on vous l'arracha. De ces heures-là vous n'avez jamais voulu vous souvenir. Vous eussiez préféré replonger dans les flammes du Bazar de la Charité".
Constance - première séance d'hypnose à la clinique :
"Hyacinthe Brunet observait la jeune fille qu'il venait de plonger dans le sommeil hypnotique. La facilité avec laquelle les hystériques se laissaient suggestionner l'émerveillait toujours. Quelle aubaine pour les aliénistes ! Cette voie royale vers l'expérimentation leur avait permis de recréer chaque symptôme de l'hystérie, d'en définir les nuances, de constater la variété des attitudes passionnelles, l'éventail des névroses prenant vie sous leurs yeux comme un théâtre de marionnettes. Hystérie religieuse, pulsions nymphomanes ou criminelles, paralysies disparaissant sur commande, convulsions domptées par un simple murmure... Ils s'étaient tenus impassibles et ironiques devant la scène qu'ils dirigeaient de leurs mots, de leurs gestes, provoquant des hémorragies, des stigmates, des sanglots et des poussées de fièvre. Tels des enfants ouvrant le ventre des poupées, pour chercher le cœur à travers la cire, ils avaient pu ausculter la psyché des femmes, les observer à leur insu, effaçant ensuite les traces de ces effractions de leur mémoire latente. Ils avaient créé ce grand théâtre où les hommes venaient en voyeurs - disculpés par la recherche médicale - se repaître de cette folie des femmes - (note rajoutée : il s'agit des "mardis de la Salpêtrière") à travers laquelle éclatait toute l'imperfection de leur nature, les vices et les faiblesses inhérents à leur sexe. Bien entendu, il s'agissait de les guérir, de les rendre dociles au rôle que leur assignait la société, et de discipliner les secousses sismiques de leur corps par l maternité rigoureusement contrôlée.
Devant eux se dressait ce continent féminin abritant des cyclones, cette nature rétive qui s'emmurait dans la maladie, la pulsion morbide, cet abîme de désir effréné qui perdait tant d'hommes dans la forêt de leurs épouvantes. Mais grâce aux aliénistes, par le pouvoir grisant de la suggestion hypnotique, les rouages dénudés de ces mécanismes détraqués perdaient leur caractère magique et terrifiant, et la femme se pliait à l'ordre de la civilisation".
Constance au milieu des autres femmes considérées comme folles :
"Il lui coûta de se joindre à la procession des quémandeuses qui guettaient chaque jour son apparition dans le hall d'entrée, l'assaillant de questions, de sollicitations qui tournaient à la sommation ou à la supplique.. Toutes ces folles s'accrochaient à cet homme comme à un tyran qu'elle rêvaient de mettre dans leur poche, hurlant que leur présence ici était une erreur tragique, qu'une vie les attendait dehors, un mari, des enfants, un calendrier mondain. Dans ce concert de plaintes désaccordées, la voix grave de Constance arrêta l'aliéniste, retint son attention. Il chercha son visage dans le flot des solliciteuses. elle se tenait à l'écart, hérissée par le contact des autres pensionnaires. Il vint vers elle. Elle répéta sa requête tandis que le docteur notait les signes de son épuisement nerveux, ses prunelles injectées de sang, le léger tremblement de ses doigts. Elle voulait du papier, elle voulait écrier".
Le seul regret est le personnage de l'Américaine qui, bien que très attachant, manque peut-être de réalisme...
Gaëlle Nohant, LA PART DES FLAMMES, éd. Héloïse d'Ormesson, coll. Le livre de poche, 2019
Roman historique, fait divers, drame, noblesse, la femme et sa condition sociale, Paris, XIXe siècle
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4 mai 1897. Bazar de la Charité, sur un terrain vague au bout de la rue Jean Goujon à Paris, une installation de fortune pour accueillir une vente de charité. C'est l'événement très attendu, les femmes de la noblesse font des ventes au bénéfice des pauvres. Cette manifestation caritative à laquelle se presse le Tout-Paris est instituée depuis 1885 par les membres de la haute société catholique. Cette année-là, la bonne idée était d'avoir installé un cinématographe... qui fonctionne à cette époque à l'éther ! Un feu violent et terriblement dévastateur, en un instant, enflamme les comptoirs, le vélum, les murs de planches recouverts de tissus. L'installation de fortune brûle et les femmes, presque toutes issues de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie, avec. Elles étaient venues dans leurs plus belles toilettes qui vont fondre sur leur peau, la beauté des élégantes rencontre la Mort ! A l'horreur de l'incendie succède l'horreur du charnier, la difficile identification des corps, dans la presse de l'époque les détails macabres feront couler beaucoup d'encre...
Prises dans ce sordide incendie, trois héroïnes, la duchesse Sophie d'Alençon (personnage historique), la comtesse Violaine Raezal et la jeune Constance d'Estingel. Toutes trois en rébellion contre les codes d'une société aristocratique hypocrite qui veut des femmes belles, bien nées et surtout bien à leur place dans ce monde surfait dominé par les hommes et trop souvent malveillant ou médisant quand les les femmes y jouent de leurs influences. Toutes trois auront leur destin scellé par cet incendie.
De vous à moi, de moi à vous...
C'est dans les flammes grandissantes que tu choisis, Sophie, la possibilité d'échapper aux codes de ta caste. Ne pas t'enfuir et rester là, à attendre la morsure fatidique. Ton choix, le seul que tu pourras jamais faire, sera celui de mourir, dignement, en te laissant consumer par le feu.
Pour toi Violaine, cet incendie est une revanche sur la vie, une renaissance. Tu oses prendre pleinement ta place dans la société et agir pour ce que tu crois bon et juste. Tu laisses derrière toi ce viol subi quand tu n'attendais que l'amour et le respect. Ton viol dont la société t'accuse bien sûr, en te forgeant une réputation de mauvaise fille sulfureuse.
Et toi Constance, toi la plus jeune, tu connais, après l'enfer de l'incendie, l'enfer de l'enfermement dans un hôpital pour folles. Mais tu ne l'es pas. C'est la violence des codes imposés, l'amour maternel factice qui t'insupportent, alors tu te résignes, tu essaies de te couler dans un moule qui ne te ressemble pas. Et pour cela tu te soumets à une autre autorité, hégémonique, à l'aura masculine qui bénéficie du statut médical. Telle une proie livrée aux balbutiements médico-psychiatriques. Après ton corps en partie brûlé, c'est ton esprit, privé de libre-arbitre, qu'il faudra sauver de l'anéantissement programmé.
Extraits :
Violaine - les heures de lecture quand elle était jeune, lectures qui ouvrent les yeux sur la réalité de la société dans laquelle elle vit :
"Des heures passées dans la bibliothèque à dévorer de préférence ce qu'un précepteur lui eût interdit. Puis à commenter ce butin avec son père, à table, qui s'en effarouchait pour la forme. Tout lire lui avait donné le vertige et une faim grandissante du monde. Elle y avait perdu le peu de déférence qu'on lui avait inculquée. Les livres lui avaient enseigné l'irrévérence, et leurs auteurs, à aiguiser son regard sur ses semblables ; à percevoir, au-delà des apparences, le subtil mouvement des êtres, ce qui s'échappait d'eux à leur insu et découvrait des petits morceaux d'âme à ceux qui savaient les voir. Mais la lecture avait aussi précipité sa chute. Quand elle entendait dire que les romans étaient de dangereux objets entre les mains d'une jeune fille, elle ne protestait plus. Puissants et dangereux, oui, car ils vous versaient dans la tête une liberté de penser qui vous décalait, vous poussait hors du cadre. on en sortait sans s'en rendre compte, on avait un pied dansant à l'extérieur et la cervelle enivrée, et quand on recouvrait ses esprits, il était trop tard. La terre était pleine de créatures saturées d'elle-mêmes qui prenaient plaisir à vous foudroyer pour les fautes qu'elles s’interdisaient, les libertés qu'elle prenaient dans l'ombre, les extases qui venaient mourir près d'elles sans qu'elles se soient permis d'y goûter. Châtier était le tonique qui ranimait leur cœur exsangue".
Violaine - les contrastes de Paris dans le confort d'un hôtel particulier :
"Paris était à la fois un refuge et une prison dont le vacarme incessant l'apaisait étrangement. Ses rues n'étaient jamais les mêmes, joyeuses le matin, vibrantes à la tombée du jour, hantées la nuit par des ombres furtives qui s'évanouissaient au petit jour... Les artères luxueuses irriguaient les venelles mal famées et elle aimait ce contraste, ce mélange de grossier et de raffiné, la régénération permanente du cœur grouillant et sale de Paris. Peut-être l'aimait-elle d'autant plus qu'elle pouvait, chaque soir, rentrer au chaud dans son hôtel particulier, se glisser entre ses draps soyeux et lire quelques pages dans le rougeoiement d'un feu de cheminée. Echapper à la saleté, aux cris éraillés des alcooliques, aux hurlements des enfants battus, au froid coupant. Lire une page des Misérables au son feutré d'un carillon ancien qui égrenait les heures pour la bercer".
Le feu :
"De là où il était, le régisseur des écuries Rothschild distinguait ce tas de moribondes horriblement mêlées, tapis de chair hurlant et vulnérable qu'on pouvait déchiqueter à coups de talons et de chaussures pointues avant que la mort ne les saisisse ; il voyait la foule prise de la folie de survivre, foulant vifs ces corps sur lesquels il fallait passer pour atteindre la rue. Il y avait là une vision comme échappée de L'Enfer de Dante, un précipité de violence aveugle qui se gravait sur la rétine à jamais".
"Elles jaillirent (deux femmes à côté de Violaine) comme accouchées par les flammes, deux formes titubantes et dansantes, flambant dans leurs vêtements, hurlant le plus vieux hurlement de la terre, torturées jusque dans leur âme. Le feu les étreignit encore pour quelques pas de valse forcée, riant de leur calvaire, avant de les rejeter sur l'herbe, tous leurs cris consumés, leurs faces noirâtres crispées dans un dernier rictus qui n'en finissait pas , bras repliés le long de leurs corps rongés jusqu'à la cendre".
"Derrière l'eau ruisselante, Laszlo commença à distinguer des taches blanches dans la fournaise. C'était une constellation de têtes humaines montrant les dents dans un sursaut de colère contre le sort qui leur était échu. Les flammes dansantes, habitant par instant les cavités vides de leurs yeux, y allumait des lueurs rouges et Laszlo sentit ses dents claquer convulsivement, médusé par ce magma d'où émergeaient des troncs décapités, des mains accusatrices, des bras tordus et noirs. Un engourdissement le prit, le tuyau lui glissa des mains, il perdait connaissance. Ça n'avait plus d'importance si Constance gisait parmi ces concrétions hideuses, si les battements d'une vie aboutissaient ici, dans cette chambre des horreurs à ciel ouvert".
Violaine - la beauté féminine et les séquelles du feu :
"Elle avait la chance d'avoir gardé une chevelure intacte à l'exception de quelques mèches et d'une longue bande brûlée derrière la tempe droite. Les cheveux restait ce trésor des femmes qui nourrissait la rêverie érotique des hommes, qui serpentait le soir venu au bas de leurs reins, que les peintres habillaient de lumière t les poètes d'assonance luxueuses. Une femme sans cheveux était une hérésie, une magicienne au mécanisme éventré. Dieu merci, elle avait toujours ses longues mèches blondes, mais la peau douce et veloutée de ses omoplates et de sa nuque n'était plus qu'une terre sauvage constituée d'îles râpeuses, de deltas mal refermés, de plaines calcinées".
Le bal des folles :
"Mme du Rancy entrelaça ses doigts à la manière d'une pensionnaire redoutant l'interrogatoire. Les vagues d'appréhension qu'il lui inspirait refluaient, ainsi qu'un dégoût instinctif envers ce médecin de l'esprit qui apportait dans sa maison les relents des mardis de la Salpêtrière, ce carnaval scabreux de femmes folles dont les images et les récits avaient régalé l'opinion publique pendant 20 ans, sans que la disparition de Charcot en eût amoindri le halo de luxure et de fascination, et alors même que les leçons du mardi appartenaient désormais au passé".
L'Ophélie de John Everett Millais :
"S'il était rarement transporté par la peinture, Laszlo resta un long moment fasciné devant l'Ophélie languissante qui se noyait lentement au milieu des eaux verdâtres, les cheveux dégoulinant sur ses épaules maigres tels des rubans d'algue blonds et ondoyants, les yeux vitreux d'outre-tombe, le corsage dénudé laissant deviner une chair blême déjà corrompue. De cette créature mourante émanait un charme trouble auquel il était sensible. Comme si elle réunissait en son corps suave les perversions des âges les plus anciens, et que cette mort qui n'en finissait pas de s'éterniser était un appel à la rejoindre dans une étreinte vampirique avant que ses membres ne se pétrifient et que la mort ne lui rende son innocence originelle. Innocence qu'elle ne pourrait retrouver disait le tableau, qu'à travers la mort, le chemin en étant perdu depuis longtemps. Car l'Ophélie du disciple de Moreau avait les traits épuisés et la posture alanguie des habituées de la luxure, le dos cambré et les cuisses entrouvertes sous le tissu transparent de sa longue robe flottant sur les eaux, et la mort qu'elle avait choisie semblait une tentative désespérée de laver son âme impure de la gangue de péchés qui l'enlisait".
Violaine - rue des Lions-Saint-Paul, rue typique :
"La comtesse ne s'était jamais rendue dans cet ancien quartier royal devenu insalubre, où des palais tombaient en ruine tandis qu'une communauté d'artisans et d'ouvriers occupaient d'antiques hôtels particuliers, massacrant joyeusement lambris, marbres et moulures pour installer leurs ateliers dans les salons et les salles de réception, enfantant un nouveau quartier hétéroclite et surpeuplé, turbulent et sale mais non dénué de poésie et où demeuraient - pour l’œil qui savait savoir - nombre de vestiges d'une splendeur enfouie. La plupart des familles aristocratiques qui avaient jadis donné son âme au quartier avaient déménagé après la Révolution dans les avenues chics de la rive droite, ou rejoint le faubourg Saint-Germain".
Violaine - Paris qui a peur après l'incendie du théâtre près de la Porte-Saint-Martin :
"Paris avait peur, obnubilé soudain par ces incendies, ces départs de feu qui avaient toujours fait partie des péripéties de la ville, plus ou moins tragiquement. les corps carbonisés du Bazar de la Charité hantaient les esprits, alimentaient les cauchemars des enfants et de leurs parents et attisait en chacun une paranoïa si puissante qu'on pouvait la flairer dans l'air qu'on respirait, la surprendre glissant sur sa peau, hérissant les poils".
Violaine - entre naïveté, mensonge et philosophie rousseauiste, le drame d'une vie de femme :
"Les fruits du hasard pouvaient être empoisonnés. Violaine de Raezal avait été cette jeune fille croyant aux signes. Croire que chacun de vos pas était guidé par la Providence vous perdait d'autant plus sûrement que votre confiance en la vie s'accompagnait d'un scepticisme quant à l'existence du mal. Ayant dérobé Rousseau dans la bibliothèque de votre père, vous étiez toute prête à croire que l'état de nature n'était qu'innocence et bonté, que c'était la société qui abîmait les hommes, le rendant poreux à des vices jusque-là ignorés. Le mal absolu était une légende forgée par la religion pour conforter son pouvoir.
Et insouciante, certaine que les fées veillaient sur votre destin, vous acceptiez la cour discrète mais enflammées de cet ami de votre père, ce comte de M. qui bientôt échafaudait cent prétextes pour vous croiser seule, vous comparant à un Botticelli ou à une vierge de Mino da Fiesole, et vous trouvait si cultivée et spirituelle pour tant de jeunesse, étaient-ce tous ces livres que vous aviez lus en cachette ?
Les salons mondains pâlissaient d'être comparés à votre conversation, vous n'étiez qu'une enfant et pourtant vos yeux, assurait-il, concentraient toute la sagesse du monde. Il se disait troublé, renversé, vacillant, lui dont l'âge était le double du vôtre. Vous n'aviez que dix-sept ans, dans un an vous feriez votre entrée dans le monde. Votre mère ne serait pas là pour vous accompagner au bal. Elle était morte l'année de vos six ans, laissant votre père bien démuni devant vous. Votre mère eût-elle surpris ce vague dans vos yeux qui trahit l'amoureuse ? Eût-elle trouvé dans votre secrétaire le journal intime où vous narriez, jour après jour, la progression d'une idylle si romanesque ? Vous eût-elle confrontée le soir même, mortellement inquiète de ce que vous aviez pu accorder à l'homme qui vous confessa un soir qu'il y avait un seul obstacle entre vous, une épouse démente gardée nuit et jour à laquelle il restait marié par charité ? Vous eût-elle sauvée à temps du piège vers lequel vous marchiez souriante, sans que votre père eût songé à s'interroger sur cette lumière nouvelle qui irisait votre personne tel un cristal ?
Un matin de janvier, le comte de M. avait proposé à votre père de vous emmener à une exposition de peinture avec une baronne de ses amies. Votre père avait accepté, se réjouissant de vous savoir sous sa garde tandis qu'il se plongeait dans l'étude d'un missel enluminé au XIe siècle par les moines de l'abbaye Saint-Wandrille.
Quand le coupé du comte de M. vous avait ramenée, quelques heures plus tard, votre père ne s'était pas aperçu que vos yeux n'abritaient plus cette lueur d'enfance qui s'attarde jusqu'au soir des noces. Vous vous étiez précipitée sur le prie-Dieu de votre mère, implorant Son pardon pour avoir eu foi en cet homme qui venait de vous arracher brutalement ce que nul amour ne pouvait excuser. L'instant d'après vous hantait toujours, quand il avait essuyé quelques larmes hypocrites en jurant qu'il n'avait fait que voler un acompte sur une félicité promise. Il vous épouserait, la chose était entendue, et personne ne devinerait en vous voyant marcher vers l'autel qu'on vous avait dérobé cette part précieuse qui fait la valeur marchande d'une fiancée. Il ajouta qu'il n'avait pas été difficile de vous l'extorquer, qu'il avait connu des victoires plus escarpées et incertaines. Ces mots s'étaient fichés en vous tel un trait d'arbalète qui continue d'écorcher sous la chair refermée.
Les semaines suivantes vous avait laissée sans nouvelles, le sang se retirant de vos lèvres et de vos joues, vos traits marqués par un manque d'appétit mêlé d’écœurements, des cernes se creusant sous vos yeux. Le comte de M. était toujours absent, toujours en voyage, sitôt rentré, déjà reparti. Quelques phrases lâchées dans la conversation vous apprenaient qu'on l'avait vu chez la princesse de R., ou à un lunch au Pré Catelan.
Vous dépérissiez si vite que votre père s'en alarma, fit venir son médecin, celui-là même qui avait fermé les yeux de votre mère.
Le médecin avait des mains douces et s'autorisait à vous taquiner parce qu'il vous avait mise au monde. Après vous avoir examinée, ce jour pluvieux de mars, dans votre chambre de jeune fille, il ne vous regarda plus jamais en face. Quant à votre père, vous le vîtes s'effondrer pour la deuxième fois de votre vie. Il ne vous demanda pas d'explications car devant les preuves du forfait, il devina qui en était l'auteur. A la lueur de l'insupportable vérité qui se faisait jour, les signes minuscules qui eussent dû éveiller sa méfiance lui revinrent en plein cœur. Se détournant de vous comme si le lien qui vous unissait s'était glacé irrémédiablement, il s'en voulait surtout à lui-même. Il s'enferma des jours durant, pleurant de rage et de peine. Quand il ouvrit sa porte, ce fut pour convoquer le comte de M. à un entretien privé. Vous ne sauriez jamais ce qu'ils se dirent ce jour-là, mais il vous suffit d'entendre leurs éclats de voix pour comprendre que le mariage n'avait jamais été qu'un leurre, que la femme du comte était en excellente santé et que son esprit n'avait jamais divagué. Votre père voulait se battre en duel, mais il était trop vieux pour que ce fût envisageable. D'autant que le comte de M. était une des plus fines lames de Paris, ce qui le mettait à l'abri de la vindicte des maris trompés et du déshonneur des pères.
Votre père ne put laver votre honte dans le sang. Le comte de M. reprit le cours de sa vie mondaine, et pour désagréable que cela fût de perdre un ami, ce n'était qu'une épine plantée dans son âme de braconnier. Ce n'était rien ou si peu de choses. Votre père, lui, ne se remit jamais du tort qu'on vous avait causé, ni de la défaillance de son amour paternel qui n'avait pu empêcher ce drame et vous protéger, vous sa précieuse, son bien le plus cher. Il domina son chagrin car votre état, se précisant chaque jour, exigeait de trouver une issue à ce cauchemar. Et vous-même, dans tout cela ? Vous ne fûtes jamais plus seule que durant ces mois où quelqu'un d'autre vivait en vous. Jamais vous ne vous sentiriez plus abandonnée, plus impuissante. Votre vie avait à peine commencée qu'elle était finie. Vous viviez cloîtrée dans la maison, y cachant votre ventre comme une marque écarlate qui vous eût valu d'être foudroyée si vous aviez franchi le seuil et respiré le printemps. La nuit, vous rêviez qu'on détachait de vous cette excroissance qui enflait, se dilatait comme une maison de chair abritant cette réalité que vous refusiez de regarder en face.
Il y avait près de cinq mois que cela avait commencé quand votre père organisa votre départ. La femme de chambre avait élargi toutes vos robes à la taille, si bien qu'on eût dit que vous aviez hérité la garde-robe Empire de votre arrière-grand-mère. Mais si elles vous donnaient l'air démodé, elles protégeaient votre secret.
Le trajet en landau fermé avait duré quatre jours. Les cahots de la route vous cassaient les reins et vous donnaient mal au cœur, mais désormais vous sentiez l'enfant bouger, et cette révélation vous bouleversait.
L'enfant.
L'aimer n'était déjà plus un choix, il était vôtre, minuscule partie de vous qui réclamait tout le reste.
A peine était-il né qu'on vous l'arracha. De ces heures-là vous n'avez jamais voulu vous souvenir. Vous eussiez préféré replonger dans les flammes du Bazar de la Charité".
Constance - première séance d'hypnose à la clinique :
"Hyacinthe Brunet observait la jeune fille qu'il venait de plonger dans le sommeil hypnotique. La facilité avec laquelle les hystériques se laissaient suggestionner l'émerveillait toujours. Quelle aubaine pour les aliénistes ! Cette voie royale vers l'expérimentation leur avait permis de recréer chaque symptôme de l'hystérie, d'en définir les nuances, de constater la variété des attitudes passionnelles, l'éventail des névroses prenant vie sous leurs yeux comme un théâtre de marionnettes. Hystérie religieuse, pulsions nymphomanes ou criminelles, paralysies disparaissant sur commande, convulsions domptées par un simple murmure... Ils s'étaient tenus impassibles et ironiques devant la scène qu'ils dirigeaient de leurs mots, de leurs gestes, provoquant des hémorragies, des stigmates, des sanglots et des poussées de fièvre. Tels des enfants ouvrant le ventre des poupées, pour chercher le cœur à travers la cire, ils avaient pu ausculter la psyché des femmes, les observer à leur insu, effaçant ensuite les traces de ces effractions de leur mémoire latente. Ils avaient créé ce grand théâtre où les hommes venaient en voyeurs - disculpés par la recherche médicale - se repaître de cette folie des femmes - (note rajoutée : il s'agit des "mardis de la Salpêtrière") à travers laquelle éclatait toute l'imperfection de leur nature, les vices et les faiblesses inhérents à leur sexe. Bien entendu, il s'agissait de les guérir, de les rendre dociles au rôle que leur assignait la société, et de discipliner les secousses sismiques de leur corps par l maternité rigoureusement contrôlée.
Devant eux se dressait ce continent féminin abritant des cyclones, cette nature rétive qui s'emmurait dans la maladie, la pulsion morbide, cet abîme de désir effréné qui perdait tant d'hommes dans la forêt de leurs épouvantes. Mais grâce aux aliénistes, par le pouvoir grisant de la suggestion hypnotique, les rouages dénudés de ces mécanismes détraqués perdaient leur caractère magique et terrifiant, et la femme se pliait à l'ordre de la civilisation".
Constance au milieu des autres femmes considérées comme folles :
"Il lui coûta de se joindre à la procession des quémandeuses qui guettaient chaque jour son apparition dans le hall d'entrée, l'assaillant de questions, de sollicitations qui tournaient à la sommation ou à la supplique.. Toutes ces folles s'accrochaient à cet homme comme à un tyran qu'elle rêvaient de mettre dans leur poche, hurlant que leur présence ici était une erreur tragique, qu'une vie les attendait dehors, un mari, des enfants, un calendrier mondain. Dans ce concert de plaintes désaccordées, la voix grave de Constance arrêta l'aliéniste, retint son attention. Il chercha son visage dans le flot des solliciteuses. elle se tenait à l'écart, hérissée par le contact des autres pensionnaires. Il vint vers elle. Elle répéta sa requête tandis que le docteur notait les signes de son épuisement nerveux, ses prunelles injectées de sang, le léger tremblement de ses doigts. Elle voulait du papier, elle voulait écrier".
L'écriture de Gaëlle Nohant :
Une écriture agréable et efficace, des images simples et fortes, sans trop en faire.
On se laisse facilement porter par le récit. Les descriptions sont réalistes, lors de l'incendie on perçoit pleinement l'horreur du drame qui est en train de se vivre, les désordres qu'il engendre, la panique, l'amoncellement des corps carbonisés...
La part entre histoire, bien documentée, et fiction, est bien nouée. On y trouve un duel, des histoires d'amour qui se font et se défont, on se balade dans le Paris du XIXe siècle, on se repose sur des personnages attachants par leur sincérité et dans ce monde d'hypocrites cela fait du bien...
L'auteure nous donne à voir ces différentes classes sociales et leurs codes.
J'aime quand on parle de la condition féminine et notamment là, un autre pan historique est abordé, celui de la médecine psychiatrique, destinée évidemment aux seules femmes. Les femmes considérées comme hystériques lorsqu'elles veulent transgresser, se défaire des codes imposés par la société pour gagner un peu de liberté. Les malheureuses sont ainsi enfermées à vie, droguées, soumises à l'hypnose et à toutes sortes d'expériences qui anéantissent l'âme humaine.
Le seul regret est le personnage de l'Américaine qui, bien que très attachant, manque peut-être de réalisme...