Plaisir du partage !

Curiosité, créativité, envie, plaisir, découverte, partage...
Bienvenue et bon voyage à ceux qui parcourent ces pages !
C. M.

samedi 28 mars 2020

Lettre, Vincent Willem Van Gogh


Pages vagabondes






Cette lettre est la reproduction de la lettre de Vincent Willem Van Gogh (1898-1978), neveu de Vincent Van Gogh, fils de Théodore Van Gogh et de Johanna Van Gogh-Bonger.
Lorsque Théo décède en 1891, la collection d’œuvres revient à sa veuve Johanna qui conserve la plus grande partie de ce trésor et continue de promouvoir la réputation de Vincent van Gogh. Il lui a été dit qu'il fallait tout brûler parce que ça ne valait rien !
Puis, en 1925 à la mort de Johanna, la collection revient à son fils Vincent Willem qui lègue ainsi au musée environ 220 tableaux, 500 dessins et 800 lettres de son oncle. Le musée comprend une bibliothèque proposant 24 000 livres sur Van Gogh.
Les travaux de construction du musée ont démarré en 1969, c'est en 1973 qu'il ouvre enfin.




"Amsterdam,
Mars 1969

Monsieur le gouverneur de Hollande,

Je suis Vincent Van Gogh, neveu de notre illustre compatriote, le peintre des Tournesols et de dizaines d'autres merveilles. Ma famille, pour avoir lutté contre la dissémination de son œuvre, en possède une très importante part.

A l'automne de ma vie, je crains que l'avenir n'éparpille une œuvre qui a été conçue comme telle et doit rester unie. Je veux par ce courrier, prolonger la lutte de ma mère, Johanna Bonger. La femme qui aura sauvé Van Gogh et l'aura offert à l'humanité.

La famille Van Gogh, à travers moi, le dernier des Vincent, se propose d’offrir l'intégralité de l'œuvre en notre possession, d'une valeur que je vous laisse estimer, à notre pays.

Deux conditions toutefois à cela :

Nous demandons qu'un musée Van Gogh soit créé à Amsterdam, afin de conserver, comme dit plus haut, l'unité de l'œuvre, sans laquelle elle perdrait son âme.
Et nous demandons que ce musée se situe en face du Rijks Muséum.

Si ces deux conditions vous paraissent justifiées et accessibles, je vous invite à mettre vos services en contact avec mon notaire, Maître Van Rujneuj.

Veuillez agréer, monsieur le Gouverneur, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.

Vincent Van Gogh"



Lien vers le site du musée Van Gogh, à Amsterdam, partie en français : ici


Pour voir d'autres articles sur le blog concernant Van Gogh :

-Art, "Madame Van Gogh", pièce de théâtre (à venir)




mardi 17 mars 2020

Imag'In, entre aurore et crépuscule

Entre aurore et crépuscule


Effets de lumières : mes plus beaux clichés du ciel embrasé, joliment tourmenté...



Crépuscule - 24 avril 2022, Rognonas

Crépuscule - Boule de feu - 24 août 2021, Rognonas


Crépuscule - Douce lumière - 13 août 2021, Bocognano


Crépuscule - Lumière flamboyante - 18 août 2020, Bocognano

Aurore - Nuages sculptés - 16 mars 2020, Rognonas




Crépuscule - Après la pluie vient le coucher de soleil, les arbres scintillent - 6 mars 2020, Rognonas


Crépuscule - Après la pluie - 17 janvier 2020, Rognonas




Aurore - 7 mars 2017, Rognonas


Crépuscule - 14 août 2015, entre Porto et Piana

Crépuscule - 14 août 2015, entre Sagone et Ajaccio

Crépuscule - 14 août 2015, entre Sagone et Ajaccio

Crépuscule - 8 août 2015, Isulella, Ajaccio





dimanche 15 mars 2020

Correspondance, VINCENT VAN GOGH, "Lettres à son frère Théo"

Pages vagabondes


Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des auteurs qui, par delà les mots, continuent de vous toucher... C'est de ceux-là dont je veux parler.




Vincent van Gogh, LETTRES À SON FRÈRE THÉO, éd. Grasset, 1987
Correspondance, art, peinture, doutes et quête de l'artiste

Sélection de lettres de Vincent à son frère Théodore, qui est son aîné de quatre ans. La première, ouvrant ce recueil, est écrite en 1873, Vincent a vingt ans. La dernière date de juillet 1890, peu de temps avant son décès le même mois. Ces lettres témoignent de l'amour fusionnel qui unit les deux frères, du soutien sans condition qu'offre Théo à Vincent, à qui il prodigue tout le nécessaire pour peindre, parce qu'il croit sincèrement, en tant que marchand d'art,  aux capacités artistiques de Vincent. De son côté, Vincent, dans ses lettres, commente ses œuvres, en explique la genèse, fait des croquis et lui fait parvenir les toiles une fois peintes.


De vous à moi, de moi à vous...


Homme frêle et génie puissant, certes caractériel, tu lis les paysages avec une partition de couleurs, tu traques la lumière à en devenir fou. 
Tu ne cesses d'écrire ton travail acharné, ton émerveillement inconditionnel face à la nature. Tu ne cesses d'écrire ton amour indéfectible pour ton frère. Mais voilà le piège, ce frère qui donne tout pour toi, tu aimerais tellement qu'il puisse en être récompensé, mais rien ne vient de ton vivant. Cruelle est ainsi la vie !
Solitaire et incompris, malade et affamé, à travers ces lettres, parfois déchirantes, tu appelles, tu cherches à comprendre, tu cherches à justifier. Mais, comment dire... j'ai une envie de te prendre par la main, de t'accompagner sur un bout de chemin, ton difficile chemin vers la création, et t'expliquer que tu es simplement trop en avance sur ton temps. Il n'y a point de folie en toi mais une extrême lucidité, une soif de connaissance et de culture qui te fait être humble face à ta propre création. Ton art est un combat "frémissant de fièvre et d'émotions" dans lequel tu as jeté ta vie, sans jamais te défaire de tes démons.



Extraits concernant sa quête artistique :

-Lacken, 15 novembre 1878

"(...) Que de beautés dans l'art, à condition de pouvoir retenir ce que l'on a vu. On n'est alors jamais désœuvré ni vraiment solitaire, jamais seul."

-Bruxelles, 1er novembre 1880

"(...) Je vais tâcher à l'école vétérinaire de mettre la main sur les reproductions anatomiques, par exemple du cheval, de la vache et du mouton, et de les dessiner de même que l'anatomie de l'homme. Il y a des lois de proportions, de lumière et d'ombre, de perspective que l'on doit connaître pour pouvoir dessiner,  si l'on ne possède pas cette connaissance , cela reste toujours "une lutte stérile" et on ne réussit jamais à "enfanter" ."


-La Haye, 7 janvier 1882

"(...) Voici quelques mots qui m'ont fortement touché et ému dans le Millet de Sensier*, ce sont des paroles de Millet : "L'art c'est un combat - dans l'art il faut y mettre sa peau"."
*(Alfred Sensier qui a écrit une  biographie sur Jean-François Millet)

"(...) Tu me disais de devenir peintre, je trouvais cela fort déplacé et que je ne voulais en entendre parler.
Ce qui a fait cesser mon doute, c'est la lecture d'un livre compréhensif sur la perspective, de Cassagne : Le guide de l'A.B.C. du dessin, et le fait que huit jours après j'ai dessiné un intérieur d'une petite cuisine avec poêle, chaise et table et fenêtre, à leur place et sur leurs pieds, tandis que jadis j'attribuais au sortilège ou au hasard le fait qu'un dessin avait de la profondeur et une perspective exacte."

"(...) Je veux faire des dessins qui frappent certaines gens. Sorrow est un petit début, il est possible qu'un petit paysage comme Laan van Meedervoort, les prairies de Rijswijk, le séchoir de limandes, sont aussi un petit début. Au moins contiennent-ils directement quelque chose de mon propre cœur. 
Soit dans la figure, soit dans le paysage, je voudrais exprimer quelque chose non pas de sentimentalement mélancolique, mais une profonde douleur.
Somme toute je veux arriver au point que l'on dise de mon œuvre : cet homme sent profondément et cet homme sent délicatement. Malgré ma soi-disant grossièreté, comprends-tu, ou précisément à cause d'elle."


-La Haye, avril 1882

"Je dois te dire que c'est avec un plaisir réel que j'ai fait cette étude. Je dois te dire que la peinture ne me semble pas aussi étrange que tu pourrais le penser. Au contraire, elle m'est très sympathique parce c'est un puissant moyen d'expression.
Et elle permet en même temps de dire des choses délicates, de laisser parler un gris ou un vert tendre au milieu de la rudesse.
Je suis très content d'avoir l'attirail nécessaire , car souvent déjà j'ai dû refréner mon envie."

"Pour te dire la vérité, cela me surprend bien quelque peu, j'avais cru que les premières études ne ressembleraient à rien, mais que plus tard, elles s'amélioreraient. Et je dois à la vérité de dire qu'elles ressemblent à quelque chose et cela m'étonne un peu.
Je crois que cela est dû au fait qu’avant de commencer à peindre, j'ai dessiné et étudié la perspective, le temps qu'il fallait pour pouvoir composer un sujet que je voyais.
Depuis que j'ai acheté mes couleurs et mes ustensiles de peintre,  j'ai trimé et travaillé au point d'être complètement épuisé d'avoir peint sept études. Il y en a encore une avec une petite figure, une mère avec un enfant à l'ombre d'un grand arbre, dans une harmonie de tons sur une dune éclairée par le soleil d'été. C'est d'un effet presque italien.
Je n'ai littéralement pas pu me retenir, je n'ai pu m'en abstenir, n'y cesser d'y travailler...
Je voulais simplement te dire ceci, je sens qu'il y a des choses de couleur qui surgissent en moi pendant que je peins, que je ne possédais pas avant, des choses larges et intenses..."

"Dans un certain sens, je suis content de ne pas avoir appris à peindre. Peut-être que j'aurai appris à laisser passer inaperçus des effets de ce genre (...)."


Extraits concernant les interrogations, les regards qu'il porte sur lui-même, parfois à travers l'art :


-Borinage, juillet 1880

"(...) Moi, je suis un homme à passions, capable et sujet à faire des choses plus ou moins insensées, dont il m'arrive de me repentir plus ou moins.
Il m'arrive bien de parler ou d'agir un peu trop vite, lorsqu'il vaudrait mieux attendre avec plus de patience. (...).
Maintenant, cela étant, que faut-il faire, doit-on se considérer comme un homme dangereux et incapable de quoi que ce soit ? Je ne le pense pas. Mais il s'agit de tâcher par tous moyens de tirer de ses passions mêmes un bon parti."
(...) Tu te rappelles peut-être bien, que j'ai bien su ce que c'était que Rembrandt, ou ce que c'était que Millet, ou Jules Dupré, ou Delacroix, ou Millas ou M. Paris ? Bon - maintenant je n'ai plus cet entourage-là, pourtant ce quelque chose qui s'appelle âme, on prétend que cela ne meurt jamais, et que cela vit toujours et cherche toujours et toujours, et toujours encore. (...) Au lieu donc de me laisser aller au désespoir, j'ai pris le parti de mélancolie active pour autant que j'avais la puissance d'activité, ou en d'autres termes j'ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire et qui cherche, à celle qui, morne et stagnante, désespère.
(...) Voilà  maintenant que déjà depuis cinq ans peut-être, je ne le sais pas au juste, je suis plus ou moins sans place errant çà et là ; vous dites maintenant, depuis telle et telle époque tu as baissé, tu t'es éteint, tu n'as rien fait. Cela est-il tout à fait vrai ?
Il est vrai que j'ai tantôt gagné ma croûte de pain, tantôt tel ami me l'a donnée par grâce, j'ai vécu comme j'ai pu, tant bien que mal, comme cela allait, il est vrai que j'ai perdu la confiance de plusieurs, il est vrai que mes affaires pécuniaires sont dans un triste état, il est vrai que l'avenir est pas mal sombre, il est vrai que j'aurai pu mieux faire, il vrai que pour gagner tout juste mon pain j'ai perdu du temps, il est vrai que mes études sont elles-mêmes dans un état assez triste et désespérant, et qu'il me manque plus, infiniment plus que je n'ai. Mais cela s'appelle-t-il baisser et cela s'appelle-t-il ne rien faire ?
(...) Ce serait donc un malentendu si tu persistais à croire que, par exemple, maintenant je serais moins chaleureux pour Rembrandt ou Millet ou Delacroix ou qui ou quoi que ce soit, car c'est le contraire, seulement, voyez-vous, il y a plusieurs choses qu'il s'agit de croire ou d'aimer, il y a du Rembrandt dans Shakespeare et du Corrège en Michelet, et du Delacroix dans V. Hugo et puis il y a du Rembrandt dans l'Evangile et de l'Evangile dans Rembrandt (...). 
Si maintenant tu peux le pardonner à homme d'approfondir les tableaux, admets aussi que l'amour des livres est aussi sacré que celui de Rembrandt, et même, je pense, que les deux se complètent.
(...) Mon Dieu, comme cela est beau Shakespeare. Qui est mystérieux comme lui ? Sa parole et sa manière de faire équivaut bien tel pinceau frémissant de fièvre et d'émotions. Mais il faut apprendre à lire, comme on doit apprendre à voir et apprendre à vivre.
Donc tu ne dois pas penser que je renie ici ou cela, je suis une espèce de fidèle dans mon infidélité et quoi qu'étant changé, je suis le même et mon tourment n'est autre que ceci : à quoi pourrais-je être bon, ne pourrais-je pas servir et être utile en quelque sorte, comment pourrai-je en savoir plus long et approfondir tel ou tel sujet ? Vois-tu cela me tourment continuellement, et puis on se sent prisonnier dans la gêne, exclu de participer à telle ou telle oeuvre et telles et telles choses nécessaires sont hors de la portée. A cause de cela, on n'est pas sans mélancolie, puis on sent des vides là où pourraient être amitiés et hautes  et sérieuses affections, et on sent le terrible découragement ronger à l'énergie morale même, et la fatalité semble pouvoir mettre barrière aux instincts d'affection et une marée de dégoût qui vous monte. Et puis on dit : Jusqu'à quand, mon Dieu ?

(...) Je t'écris un peu au hasard ce qui me vient dans ma plume, j'en serais bien content si en quelques sortes  tu pourrais voir en moi autre chose qu'une espèce de fainéant.
(...) Il y a celui qui est fainéant par paresse et lâcheté de caractère, par la bassesse de sa nature, tu peux si tu juges bon me prendre pour un tel.
Puis il y a l'autre fainéant, le fainéant bien malgré lui, qui est rongé intérieurement par un grand désir d'action, qui ne fait rien parce qu'il est dans l'impossibilité de rien faire, puisqu'il est comme en prison dans quelque chose, parce qu'il n'a pas ce qu'il faudrait pour être productif, parce que la fatalité des circonstances le réduit à ce point ; un tel ne sait pas toujours lui-même ce qu'il pourrait faire, mais il le sent pas instinct ; pourtant je suis bon à quelque chose, je me sens une raison d'être, je sais que je pourrais être un tout autre homme. A quoi pourrais-je être utile, à quoi pourrais-je servir, il y a quelque chose au dedans de moi, qu'est-ce que c'est donc ?
C'est un tout autre fainéant, tu peux si tu juges bien me prendre pour un tel.
Un oiseau en cage au printemps sait fortement bien qu'il y a quelque chose à quoi il serait bon, il sent fortement qu'il y a quelque chose à faire, mais il ne peut le faire, qu'est-ce que c'est ? il ne se le rappelle pas bien : puis il a des idées vagues et se dit : "Les autres font leurs nids et font leurs petits et élèvent la couvée", puis il se cogne le crâne contre les barreaux de la cage,  et puis la cage reste-là et l'oiseau est fou de douleur.
"Voilà un fainéant" dit un autre oiseau qui passe, celui-là est une espèce de rentier. Pourtant le prisonnier vit et ne meurt pas, rien ne paraît en dehors de ce qui se passe en dedans, il se porte bien, il est plus ou moins gai au rayon de soleil. Mais vient la saison des migrations. Accès de mélancolie -  "mais" disent les enfants qui le soignent dans sa cage, "il a pourtant tout ce qui lui faut" mais de regarder au dehors le ciel tout gonflé, chargé d'orage et de sentir la révolte contre la fatalité en dedans de soi ? "Je suis en cage", "je suis en cage, et il ne me manque donc rien, imbéciles." "j'ai tout ce qu'il me faut moi." "Ah de grâce la liberté, être un oiseau comme les autres oiseaux."
Tel homme fainéant ressemble à tel oiseau fainéant.
Et les hommes sont souvent dans l'impossibilité de rien faire, prisonnier dans je ne sais quelle cage horrible, horrible, très horrible.
Il y a aussi, je le sais, la délivrance, la délivrance tardive. Une réputation gâtée à tort ou à raison, la gêne, la fatalité des circonstances, le malheur, cela fait des prisonniers.
On ne saurait toujours dire ce que c'est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterrer, mais on sent pourtant je ne sais quelles barres, quelles grilles, des murs."


-La Haye, avril 1882

"J'espère bien, frère, que d'ici quelques années, et même maintenant déjà, tu verras petit à petit des choses de ma main qui te donneront quelque satisfaction des sacrifices que tu as consentis."

"J'espère, mon vieux, en travaillant beaucoup, faire un jour quelque chose de bon. Je n'y suis pas encore arrivé, mais je ne lâche pas la proie, je me débats pour l'atteindre, je voudrais réaliser quelque chose de sérieux, quelque chose de frais,  où il y ait une âme !
En avant, en avant."






Extraits concernant la description d'un paysage :


-La Haye, avril 1882

"Je me suis occupé hier soir d'un terrain boisé un peu en pente couvert de feuilles de hêtres vermoulues et sèches. Le sol était d'un rouge-brun tantôt plus clair et tantôt plus sombre, à cause, plus encore des ombres portées des arbres qui y jetaient des lignes, tantôt plus faibles, tantôt plus fortes, à moitié effacées. Il s'agissait, et j'ai constaté que c'était fort difficile, d'obtenir la profondeur du coloris, l'énorme force et la fermeté de ce terrain, et pourtant ce n'est qu'en peignant que je me suis rendu seulement compte combien il y avait encore de clarté dans cette obscurité. Il s'agit de conserver la clarté et de conserver en même temps l'ardeur et la profondeur de cette teinte riche.
Car on ne peut imaginer un tapis aussi admirable, que ce brun-rouge profond dans l'ardeur d'un soleil de crépuscule d'automne tempéré par les branches.
De ce sol surgissent de jeunes hêtres qui prennent de la lumière d'un côté, y sont d'un vert étincelant, et le côté ombré de ces troncs est d'un vert noir, chaud et puissant.
Le bonnet blanc d'une femme qui se baisse pour saisir une brindille sèche contraste tout à coup avec le rouge-brun profond du sol. Une jupe prend de la lumière - une ombre portée tombe - une silhouette sombre d'un homme se dresse au-dessus du taillis. Un bonnet blanc, un capuchon, une épaule, un buste de femme se profile contre le ciel. Ces figures, elles sont grandes et pleines de poésie, elles apparaissent dans le crépuscule d'une ombre profonde, comme "d'énormes terres cuites" en formation dans un atelier."


-Amsterdam, septembre-novembre 1883

"Notre entrée dans le village fut tellement belle. Les toits de mousse immenses des maisons, des écuries, des étables, des granges.
Ici les habitations sont très grandes parmi des chênes d'un bronze superbe. Dans la mousse, des tons d'un vert-or, sur le sol, d'un sombre lilas-gris tirant sur le rouge, le bleu, ou le jaune, des tons d'une pureté inexprimable dans le vert des petits champs de blé, des tons noirs sur les troncs humides contrastant avec la pluie d'or des feuilles d'automne, tournoyantes et bruissantes qui, comme des perruques défaites sur lesquelles on aurait soufflé, pendaient aux branches des peupliers, des bouleaux, des tilleuls, des pommiers, à peine attachées et laissant même passer la lumière du ciel. 
Un ciel sans aucune tache, lumineux, pas blanc, mais d'un lylas défiant l'analyse,  du blanc dans lequel on voit courir, du rouge, du bleu, du jaune, un ciel qui reflète tout et que l'on sent partout au-dessus de soi, qui est vaporeux et s'accorde avec la légère brume d'au-dessous. (...) Je passai près d'une petite église (...) il y avait un berger avec un troupeau de moutons près de la haie. (...) Je vis alors des laboureurs très occupés - une charrette de sable, des bergers, des hommes travaillant à la route, des tombereaux à engrais. Je dessinai dans une petite auberge au bord de la route une petite vieille occupée à son rouet, un petit personnage noir  comme sorti d'un conte de fées, - petit personnage noir devant une fenêtre claire, par laquelle on voyait le ciel clair et un sentier à travers le vert exquis des champs et quelques oie qui becquetaient de l'herbe.
Quand ensuite le crépuscule tomba, représente-toi le silence, la paix de cet instant. Représente-toi à cet instant une petite allée de hauts peupliers avec leurs feuilles d'automne, représente-toi un large chemin de boue, entièrement de boue noire avec à droite la bruyère à l'infini, à gauche la bruyère à l'infini, les noires silhouettes triangulaires de quelques chaumières en mottes d'herbe à travers desquelles luit la lumière rouge du feu, -quelques flaques d'une eau jaunâtre et sale qui reflètent le ciel, dans lesquelles pourrissent des troncs de tourbe boue (...). Et parmi cet amas de boue, un personnage hirsute, le berger, une troupe de choses en forme d’œuf, mi-laine, mi-boue qui se bousculent en masse, se pressent, - le troupeau.
Tu le vois arriver - tu restes au milieu - tu te retournes et le suis. Il avance difficilement et de mauvais grè sur le chemin boueux. Mais voilà dans le lointain la ferme, quelques toits de mousse et des toits de paille et de tourbe entre les peupliers.
La bergère aussi est une silhouette presque triangulaire, toute sombre. La porte est large ouverte, derrière, par les interstices des planches, luit encore la clarté du ciel.
Toute la caravane de laine et de boue disparaît en masse dans cette caverne, une fois à l'intérieur, le berger et une femme tenant une lanterne referment la porte hermétiquement.
Le retour du troupeau dans le crépuscule est le final de la symphonie que j'ai entendue hier.
Ce jour se passa comme un rêve, j'ai été tellement plongé toute la journée dans cette musique poignante que j'en avais littéralement oublié le boire et le manger (...). Le jour avait fui et, depuis l'aube jusqu'au crépuscule, ou plutôt de l'une à l'autre nuit, je m'étais perdu dans cette symphonie."




Pour voir d'autres articles sur le blog concernant Van Gogh :

-Art, "Madame Van Gogh" , pièce de théâtre (à venir)






dimanche 23 février 2020

Récit de voyage, SYLVAIN TESSON, "La Panthère des neiges"

Pages vagabondes


Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.



© Vincent Munier
Sylvain Tesson, LA PANTHÈRE DES NEIGES, éd. Gallimard, 2019
 Récit de voyage, aventure, faune sauvage, Tibet



Un voyage au Tibet avec, en point de mire, rencontrer la noble, la majestueuse panthère des neiges.
Telle est l'aventure folle que propose Vincent Munier, célèbre photographe animalier passionné, au non moins célèbre écrivain voyageur Sylvain Tesson. Accompagnés également de Marie Amiguet, la compagne de Vincent et de Léo-Pol Jacquot leur assistant, ils partent à l’asseau des hauts plateaux tibétains dans une nature âpre, tranchante, abrupte. Chaque moment d'expérience,  chaque rencontre avec les paysages improbables, avec la faune farouche donne l'occasion à Sylvain Tesson de réfléchir au monde, dans ce qu'il a de beau et de moins beau, de réfléchir à l'Homme, à la société moderne, ses thèmes de prédilection, dans un langage tranchant et poétique qui lui appartient.  Ce voyage est l'occasion d'expérimenter de nouveaux défis : l'immobilité des heures durant, l'affût, le silence... ce n'est pas toujours évident pour notre écrivain bavard et pressé. 
Hémiones, gazelles, yacks, chevêches d'Athéna, ânes sauvages, renards, loups, antilopes chirou... et bien sûr la panthère des neiges, chaque apparition a sa magie tout comme cette aventure humaine qui unit deux hommes passionnés, aux tempéraments opposés. C'est dans toutes ces rencontres là que le récit  puise sa force et son émotion.
 


De vous à moi, de moi à vous...

Prince marchant d'un bout à l'autre du monde, voici le temps de voyager autrement, en prenant le temps. Le temps de voir la vie, la contempler. Là où elle se cache. Le temps de voir ces autres habitants, bien plus fascinants que ne peuvent l'être les animaux dits "civilisés". 
Sur le Toit du monde, l'heure est à la beauté, à l'attente de "l'apparition" mais également à l'introspection, au questionnement existentiel, au souvenir ému d'un amour perdu, au souvenir de la figure maternelle tant aimée. 
Encore un bout de poésie, une coupe d'émotions, un tableau d'orfèvre, du bonheur à chaque ligne !



Extraits :



Chapitre "La présence"


Apprendre à voir :

"Munier rachetait ma myopie. Son œil décelait tout, je ne soupçonnais rien. "Faire surgir l'objet, voilà qui est plus important que le faire signifier", avait écrit Jean Baudrillard à propos de l'œuvre d'art. A quoi bon gloser sur les antilopes ? Elles avaient surgi, vibrant d’abord dans le lointain, s'approchant, fixant leur contour, et posées là soudain dans une présence fragile que la moindre inquiétude aurait fait s'évanouir. Nous les avions vues. C'était de l'art".

"Marie et Léo, en côtoyant Munier, des Vosges au Champsaur, avaient progressé dans l'identification de l'indiscernable. Sur ce plateau désert, ils détectaient parfois l'antilope dans les roches blondes ou le chien de prairie regagnant l'ombre. Voir l'invisible : principe du Tao chinois et vœu d'artiste. Moi, j'avais battu les steppes pendant vint-cinq années sans déceler dix pour cent de ce que Munier captait. J'avais bien croisé un loup en 1997 dans le sud du Tibet, j'étais tombé nez à nez avec une fouine sur les toits de l'église de Saint-Maclou, à Rouen, j'avais surpris quelques ours en 2007 et en 2010 dans la taïga sibérienne et même eu le déplaisir de sentir courir une tarentule sur ma cuisse au Népal en 1994, mais c'étaient des rencontres accidentelles projetées devant moi sans effort pour les susciter. On pouvait s'échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant.
"J'ai beaucoup circulé, j'ai été regardé et je n'en savais rien" : c'était mon nouveau psaume et je le marmonnais à la mode tibétaine, en bourdonnant".



Chapitre "La simplicité"


Les ânes sauvages :

"Les kiangs, cousins des chevaux, n'avaient pas subi l'indignité de la domestication, mais l'armée chinoise les avait massacrés pour nourrir l'avancée des troupes, il y a un demi-siècle. Ceux-là étaient des survivants. Nous distinguions leur chanfrein bombé, leur crinière drue, leur croupe arrondie. Le vent tendait un lavis de poussière derrière eux. Les bêtes étaient à cent mètres et Munier les visait. Soudain ils fusèrent vers l'ouest, comme électrocutés. Un caillou avait roulé sous nos pas. Une électricité traversa le plateau. Les rafales soufflaient, la lumière explosait dans la poussière levée par les galops, la cavalcade ébouriffa des nuages de niverolles, un renard dérangé courut éperdument. La vie, la mort, la force, la fuite : la beauté disjonctait.
Munier, tristement :
-Mon rêve dans la vie aurait été d'être totalement invisible".

Une loi implacable :

"Dehors, la nuit du chasseur commençait. Déjà, se modulaient les cris d'une chevêche d'Athéna. Ils ouvraient les opérations d'éviscération générale. Chacun cherchait sa proie. Les loups, les lynx, les martres allaient lancer les attaques, et la fête barbare durerait jusqu'à l'aube. Le soleil mettrait terme à l'orgie. Les carnassiers chanceux se reposeraient alors, ventre plein, jouissant dans la lumière du résultat de la nuit.  Les herbivores, eux, reprendraient leurs errances pour arracher quelques touffes à convertir en énergie de fuite. Ils étaient sommés par la nécessité de se tenir tête baissées vers le sol, rasant la pitance, cou ployé sous le fardeau du déterminisme, cortex écrasé contre l'os frontal, incapables d'échapper au programme qui les vouait au sacrifice".



Chapitre "L'évolution des espaces"


Les antilopes "chirou" :

"Le pelage des antilopes égayaient l'aridité de taches joyeuses. Blanche et grisée, plus douce qu'un cachemire, leur toison les avait condamnées. Les braconniers vendaient les peaux à l'industrie textile. Business planétaire. L'espèce était menacée de disparition malgré les programmes de protection gouvernementaux. La lumière auréolait les encolures, je ne chassais pas cette idée : l'une des traces du passage de l'homme sur la Terre aura été sa capacité à faire place nette. L'être humain avait résolu la question philosophique de la définition de sa propre nature : il était un nettoyeur".



Chapitre "L'unique et le multiple"


L'unité originelle comme une quête :

"Nous appelions la pièce d'eau "lac du Tao". Des pèlerins y convergeaient chaque été. Ils vénéraient l'idée de l'unité primordiale. Certains se prétendaient adeptes du non-agir. Le Tao était l'inclusion de la précieuse intuition chinoise dans un territoire de foi bouddhique. La première recommandait de ne rien faire, la seconde de ne rien désirer. Mais que fichaient des Occidentaux comme nous en ces parages ?".



Chapitre "L'instinct et la raison"


Sur le balcon du monde :

"Le lendemain de notre installation sur les grèves du lac, nous marchions en colonne à travers le glacis vers l'éminence. Nous pensions atteindre la pointe en deux jours. La carte la situait à 5 200 mètres. Au sommet la vue devrait embrasser l'horizon, "ce sera notre loge" avait dit Léo. Nous ne désirions que cela : un balcon sur l'étendue. Nous jouions là une saynète taoïste : monter vers le ciel pour contempler le vide".

Poésie divine : 

"Munier, Marie et Léo allaient, écrasés de charges de sherpas. Les vivres, le bivouac, ajouté au matériel photographique portaient le poids des sacs de mes amis à trente-cinq kilos. Munier s'en coltinait quarante. En outre, il refusait d'abandonner son bagage culturel, le pavé de Schaller. J'avais des scrupules à ne pas contribuer à l'effort collectif. Je compensais mes hontes en prenant des notes que je lisaient à mes compagnons à la hâte. L'encre gelait, je couchais des phases trop rapides : "les versants se strient de veinures noires, coulées de l'encrier de Dieu qui aurait posé sa plume après l'écriture du monde." Je jure que ce n'étaient pas là des images abusives car les cônes détritiques de 5 000 mètres de haut avaient une forme d'encriers posés sur une table et une patine de jais en éclaboussait les flancs. Très loin, les yacks en suspension faisaient la ponctuation".

Les yacks :

"A six heures, un yack se dressa sur la crête opposée, à un kilomètre. Puis un deuxième, et un troisième et ils furent vingt, surgis dans la dernière clarté. Leur masse découpait les crénelures d'un château.
C'étaient des totems envoyés dans les âges. Ils étaient lourds, puissants, silencieux, immobiles : si peu modernes ! Ils n'avaient pas évolués, ils ne s'étaient pas croisés. Les mêmes instincts les guidaient depuis des millions d'années, les mêmes gènes encodaient leurs désirs. Ils se maintenaient contre le vent, contre la pente, contre le mélange, contre toute évolution. Ils demeuraient purs car stables. C'étaient les vaisseaux du temps arrêté".

Des noms de rêve :

"Le jour se leva, et, là-haut, la vue s'ouvrit sur le haut plateau du Chang Tang. C'était une table de mille kilomètres, vibrant de poussière, veinée de marais blancs. La brume faisait horizon. Dans ce vide, se tenait de la vie dissimulée.
J'imaginais de longues traversées d'est en ouest. Il y a des lieux dont le nom sert à rêver, et le Chang Tang remplissait pour moi cette fonction".



Chapitre "Rien que les bêtes"

Poésie des noms :


"Le seul nom du Mekong justifiait le voyage. Les noms résonnent et nous allons vers eux, aimantés. Ainsi de Samarcande et d'Oulan-Bator. Pour d'autres Balbec suffisait. Certains tressaillaient même au nom de Las Vegas.
-Tu aimes les noms de lieux ? demandai-je à Munier.
-Mieux, les noms d'animaux, dit-il.
-Ton préféré ?
-Le faucon, mon animal totem. Et toi ?
-Baïkal, mon haut lieu."





Chapitre "L'amour dans la forêt"

Une femme prêtresse, amour de jeunesse perdu :

"J'avais aimé quelqu'un moi aussi. L'amour avait fait son office : tout le reste avait disparu. C'était une fille tiède et blanche qui vivait dans la forêt des Landes. [...] Elle lisait dans les buissons, elle comprenait les oiseaux, les insectes. Quand les oyats s'ouvraient elle disait : "C'est l'oraison de la fleur à son dieu le soleil." Elle sauvait des fourmis emportées dans une rigole, des escargots empêtrés dans les ronces, un oiseau à l'aile brisée.[...] Un jour à Paris, sur le parvis de Saint-Séverin, un passereau s'était posé sur sa tête et je m'étais demandé si j'étais digne d'une femme que les oiseaux prenaient pour perchoir. Elle était prêtresse, je la suivais.
[...] Elle se levait pour rentrer les chevaux sous l'abri. C'était une vision préraphaélite : une femme lente, dure, claire et précise, allant sous la lune, suivie de son chat, d'une oie, de chevaux sans licol, et d'un chien. Manquait une panthère sous les constellations. Tous glissaient la tête haute, sans frôlement ni bruit, sans se toucher, parfaitement alignés et parfaitement distants, certains de leur direction.Une troupe en ordre. Les bêtes s'étaient mises en mouvement comme des ressorts, au plus léger frémissement de leur maîtresse. Elle était une sœur de saint François d'Assise. Si elle avait cru en Dieu, elle aurait rejoint un ordre de la pauvreté et de la mort, un communisme mystique et nocturne où l'on se serait adressé à Dieu sans les intermédiaires de la cléricature. D'ailleurs, son commerce avec les bêtes était une prière.
Je la perdis. Elle ne voulut pas de moi parce que je refusais de me livrer pieds et poings à l'amour de la nature.
Nous aurions vécu dans un domaine, dans une forêt profonde, une cabane ou une ruine, dévolues à la contemplation des bêtes. Le rêve s'évanouit et je la vis s'éloigner aussi doucement qu'elle s'était avancée, flanquée de ses bêtes dans la forêt du soir. Je repris ma route, multipliant les voyages, sautant de l'avion pour reprendre le train, et glapissant, de conférences en conférences (et d'une voix pénétrée), que l'homme avait tout intérêt à cesser de s'agiter. Je courais la Terre et à chaque fois que je croisais une bête, c'était son visage évanouit qui m'apparaissait. Je la suivais partout. 
Quand Munier m'avait parlé de la panthère des neiges, sur les bords de la Moselle, il ne savait pas qu'il me proposait d'aller la retrouver.
Si je croisais la bête, mon seul amour apparaîtrait, incorporé à la panthère. J'offrirais chacune de mes rencontres à son souvenir défait".




Chapitre "Les arts et les bêtes"


Quelle idée !

"Il restait 5 000 panthères dans le monde. Statistiquement, on comptait davantage d'êtres humains vêtus de manteaux de fourrure. [...] Munier, lui, patrouillait depuis quatre ans sur la bordure orientale de la zone. Les chances restaient minces d’apercevoir une ombre dans un espace grand comme un quart de l'Eurasie. Pourquoi mon camarade ne s'était-il pas spécialisé dans le portrait humain, métier d'avenir. Un milliard et demi de Chinois contre 5 000 panthères : ce garçon cherchait la difficulté."

Réinventer l'ordre du règne animal :


"Couché dans les herbes, à l'affût calme et froid, Léo scrutait chaque rocher à la lunette. J'étais moins minutieux. La patience a ses limites et les miennes s'arrêtaient au vallon. J'attribuai à chacun des animaux une place sur l'échelle sociale du royaume. La panthère était la régente et son invisibilité confirmait son statut. Elle régnait et n'avait donc pas besoin de se montrer. Les loups vaquaient en princes félons, les yacks faisaient de gros bourgeois chaudement vêtus, les lynx des mousquetaires, les renards des hobereaux de province tandis que les chèvres bleues et les ânes incarnaient le peuple. Les rapaces eux symbolisaient les prêtres, maître du ciel et de la mort, ambigus."


L'art comme un bouclier :



"Des esprits monotones reprochaient à notre ami de saluer la beauté pure, et elle seule.  C'était considéré comme crime dans une époque d'angoisse et de moralité. "Et le message ?" lui disait-on, "et la fonte des glaces ?". Dans les livres de Munier les loups flottaient en plein vide arctique, les grues du Japon s'emmêlaient dans leurs danses et les ours légers comme des flocons disparaissaient derrière la vapeur. Nulle tortue étouffée par les sacs en plastique, rien que des bêtes en leur beauté. Pour un peu on se serait cru dans l'Eden. "On m'en veut d'esthétiser le monde animal, se défendait-il. Mais il y a suffisamment de témoins du désastre ! Je traque la beauté, je lui rends mes devoirs. C'est ma manière de la défendre"."







Chapitre "La première apparition"

La voilà enfin :


"[...] nous revenions vers le campement des Tibétains quand nous la croisâmes. Le ciel diffusait encore une faible lumière. Munier la repéra, à cent cinquante mètres de nous, plein sud. Il me passa la longue-vue, m'indiqua précisément l'endroit où viser, mais je mis un long moment à la détecter, c'est-à-dire à comprendre ce que je regardais. Cette bête était pourtant quelque chose de simple, de vivant de massif mais c'était une forme inconnue à moi-même. [...] 
Elle reposait, couchée au pied d'un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd'hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré."

"Elle levait la tête, humait l'air. Elle portait l'héraldique du paysage tibétain. Son pelage, marqueterie d'or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. Elle avait pris les crêtes, les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l'automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d'armoises, les secrets des orages et des nuées d'argent, l'or des steppes et le linceul des glaces, l'agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s'était vêtue avec la Terre."





Chapitre "Se coucher dans l'espace-temps"

Rencontre et plénitude :


En une seule de ces journées nous avions amassé des centaines de visions pour les objectifs de Marie, les plaques de Munier, nos propres regards, nos seuls souvenirs, notre édification. Pour notre salut peut-être ? Le premier qui la voyait signalait une bête aux autres. Aussitôt que nous l'apercevions, une paix montait en nous, un saisissement nous électrisait. L'excitation et la plénitude, sentiments contradictoires. Rencontrer un animal est une jouvence. L’œil capte un scintillement. La bête est une clef, elle ouvre une porte. Derrière l’incommunicable."




Chapitre "Des mots pour le monde"

Littérature,  quand tu nous tiens !


"Munier souffrait du "syndrome de Moby Dick", dans sa forme pacifique et continentale. Il cherchait une panthère en place de la baleine et voulait la photographier au lieu de la harponner. Mais il brûlait du même feu que le héros d'Herman Melville."


Chapitre "La peur du noir" 


De la grotte à l'obésité, il n'y a qu'un pas !

"Les grottes avaient constitué la géographie matricielle de l'humanité dans ses lamentables débuts. Chacune avait abrité des hôtes jusqu'à ce que l'élan néolithique sonne la sortie d'abri. L'homme s'était alors dispersé, avait fertilisé les limons, domestiqué les troupeaux, inventé un Dieu unique et commencé la coupe réglée de la Terre pour parvenir, dix mille ans plus tard, à l'accomplissement de la civilisation : l'embouteillage et l’obésité."

Chapitre "La dernière apparition"

Sa sérénité :


"Toutes les dix minutes, je rampais vers les trépieds, collait mon œil à l’œilleton pour regarder son visage fuselé et son corps replié sur sa propre chaleur. La vision, à chaque fois, me procurait une électrocution de plaisir. Ainsi des choses réelles dont le regard s'assure de la présence. La panthère ce matin n'était pas un mythe, ni un espoir, ni l'objet d'un pari pascalien. Elle se tenait là. Sa réalité était sa suprématie." 



Chapitre "La consolation du sauvage"


Prométhée : 

"Mais je n'avais rien à consoler puisque j'avais croisé le beau visage de l'esprit des pierres. Son image, glissée sous mes paupières, vivait en moi. Quand je fermais les yeux, je voyais sa face de chat hautain, ses trait plissés vers un museau délicat et terrible. J'avais vu la panthère, j'avais volé le feu. Je portai en moi le tison."

La patience :

"J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fut-il un frémissement de feuille. La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné."


Chapitre "La face cachée"


Les joyaux de Dame Nature :

"Le monde était un coffre de bijoux. Les joyaux demeuraient rares, l'homme ayant fait main basse sur le trésor. Parfois on tenait encore un brillant devant soi. Alors la Terre étincelait d'un éclat. Le cœur battait plus vite, l'esprit s'enrichissait d'une vision."

"Munier m'avait offert de soulever un coin du voile pour contempler l'errance des princes de la Terre. Les dernières panthères, chirous et hémiones survivaient traqués, réduits à se cacher. Apercevoir l'un d'eux, c'était contempler un très bel ordre disparu : le pacte antique des bêtes et des hommes - les unes vaquant à leur survie, les autres composant leurs poèmes et inventant des dieux. Pour une raison inexplicable, Munier et moi éprouvions une nostalgie pour cette vieille allégeance. "Sombre fidélité pour les choses tombées*".
La Terre avait été un musée sublime.
Par malheur, l'homme n'était pas conservateur."

*Victor Hugo, Les Châtiments.





 L'écriture de Sylvain Tesson : 

Sous la lame de ses mots, la société moderne et le vil comportement des hommes sont hachés menus, saisis à vif et servis, avec truculence et "désabus"parfois. La place est encore aux calembours, aux aphorismes et bien sûr... à la poésie ! Certaines descriptions sont de véritables tableaux picturaux, c'est un délice.


Prix :

Ce livre a reçu le prix Renaudot 2019.


Pour voir les autres articles concernant Sylvain Tesson :
-"Notre-Dame de Paris Ô reine de douleur"





samedi 22 février 2020

Imag'In, Saint-Rémy-de-Provence

Saint-Rémy-de-Provence


Au fil de nos balades en Provence, les clichés que je préfère...



Eglise Collégiale Saint-Martin

Eglise Collégiale Saint-Martin - Saint-Rémy, coupole et clocher avec sa flèche

Eglise Collégiale Saint-Martin - Saint-Rémy

Eglise Collégiale Saint-Martin - Colonnes ioniques de style néo-grec

Eglise Collégiale Saint-Martin - Saint-Rémy entre les colonnes

Eglise Collégiale Saint-Martin 

Ruelle - Entre ombre et lumière, angle d'immeuble

Magasin

Place Jules Pelissier - Mairie

Place Jules Pelissier - Vue sur le clocher

Ruelle - Maison de naissance de Nostradamus

Ruelle - Plaque

Ruelle - Graffito représentant  Nostradamus

Façade - Entre ombre et lumière, poésie du bleu

Façade - Détail fenêtre, lampadaire et lustre

Façade - Détail fenêtre et lustre 

Façade - Détail fenêtre et son lustre

Boutique - Entre ombre et lumière

Ruelle - Rose inattendu

Ruelle - Plantation murale originale

Ruelle - Détail de la plantation murale

Place Joseph Hilaire - Façade d'immeuble

Poignée

Façade - Entre ombre et lumière, ferronnerie, ancre de façade 

Place Favier - Vue sur la tour de l'hôtel de Sade

Place Favier - Façade de maison

Place Favier - Porte d'entrée
Place Favier - Vue sur la tour de l'hôtel de Sade

Place Favier - Façade du musée des Alpilles

Place Favier - Façade du musée des Alpilles, gargouille

Place Favier - Détail de la façade du musée des Alpilles

Place Favier - Façade du musée des Alpilles, gargouille

Place Favier - Façade du musée des Alpilles, gargouille

Place Favier - Détail de la façade du musée des Alpilles

Rue du Parage - Fenêtre

Vers la rue du Parage
Rue du Parage - Fenêtres

Maison - Entre ombre et lumière

Vieille fenêtre - Entre ombre et lumière


Façade - détail décor

Façade et fenêtre - Vielles patines

Façade

Place Favier - Fontaine, contre-jour


Un insecte sur la devanture !

Cornière décorée

Maison en fond de rue - Entre ombre et lumière
Chapelle Saint-Roch

Chapelle Saint-Roch - La statue de Saint-Roch accompagné de son chien

Chapelle Saint-Roch - Tympan, coquilles Saint-Jacques pour la protection des pèlerins

Chapelle Saint-Roch - Clocher et sa flèche


D'autres photos :
-Glanum 1
-Glanum 2