Pages vagabondes
Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.
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© Vincent Munier
Sylvain Tesson, LA PANTHÈRE DES NEIGES, éd. Gallimard, 2019
Récit de voyage, aventure, faune sauvage, Tibet
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Un voyage au Tibet avec, en point de mire, rencontrer la noble, la majestueuse panthère des neiges.
Telle est l'aventure folle que propose Vincent Munier, célèbre photographe animalier passionné, au non moins célèbre écrivain voyageur Sylvain Tesson. Accompagnés également de Marie Amiguet, la compagne de Vincent et de Léo-Pol Jacquot leur assistant, ils partent à l’asseau des hauts plateaux tibétains dans une nature âpre, tranchante, abrupte. Chaque moment d'expérience, chaque rencontre avec les paysages improbables, avec la faune farouche donne l'occasion à Sylvain Tesson de réfléchir au monde, dans ce qu'il a de beau et de moins beau, de réfléchir à l'Homme, à la société moderne, ses thèmes de prédilection, dans un langage tranchant et poétique qui lui appartient. Ce voyage est l'occasion d'expérimenter de nouveaux défis : l'immobilité des heures durant, l'affût, le silence... ce n'est pas toujours évident pour notre écrivain bavard et pressé.
Hémiones, gazelles, yacks, chevêches d'Athéna, ânes sauvages, renards, loups, antilopes chirou... et bien sûr la panthère des neiges, chaque apparition a sa magie tout comme cette aventure humaine qui unit deux hommes passionnés, aux tempéraments opposés. C'est dans toutes ces rencontres là que le récit puise sa force et son émotion.
Prince marchant d'un bout à l'autre du monde, voici le temps de voyager autrement, en prenant le temps. Le temps de voir la vie, la contempler. Là où elle se cache. Le temps de voir ces autres habitants, bien plus fascinants que ne peuvent l'être les animaux dits "civilisés".
Sur le Toit du monde, l'heure est à la beauté, à l'attente de "l'apparition" mais également à l'introspection, au questionnement existentiel, au souvenir ému d'un amour perdu, au souvenir de la figure maternelle tant aimée.
Encore un bout de poésie, une coupe d'émotions, un tableau d'orfèvre, du bonheur à chaque ligne !
Chapitre "La présence"
Apprendre à voir :
"Munier rachetait ma myopie. Son œil décelait tout, je ne soupçonnais rien. "Faire surgir l'objet, voilà qui est plus important que le faire signifier", avait écrit Jean Baudrillard à propos de l'œuvre d'art. A quoi bon gloser sur les antilopes ? Elles avaient surgi, vibrant d’abord dans le lointain, s'approchant, fixant leur contour, et posées là soudain dans une présence fragile que la moindre inquiétude aurait fait s'évanouir. Nous les avions vues. C'était de l'art".
"Marie et Léo, en côtoyant Munier, des Vosges au Champsaur, avaient progressé dans l'identification de l'indiscernable. Sur ce plateau désert, ils détectaient parfois l'antilope dans les roches blondes ou le chien de prairie regagnant l'ombre. Voir l'invisible : principe du Tao chinois et vœu d'artiste. Moi, j'avais battu les steppes pendant vint-cinq années sans déceler dix pour cent de ce que Munier captait. J'avais bien croisé un loup en 1997 dans le sud du Tibet, j'étais tombé nez à nez avec une fouine sur les toits de l'église de Saint-Maclou, à Rouen, j'avais surpris quelques ours en 2007 et en 2010 dans la taïga sibérienne et même eu le déplaisir de sentir courir une tarentule sur ma cuisse au Népal en 1994, mais c'étaient des rencontres accidentelles projetées devant moi sans effort pour les susciter. On pouvait s'échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant.
"J'ai beaucoup circulé, j'ai été regardé et je n'en savais rien" : c'était mon nouveau psaume et je le marmonnais à la mode tibétaine, en bourdonnant".
Les ânes sauvages :
"Les kiangs, cousins des chevaux, n'avaient pas subi l'indignité de la domestication, mais l'armée chinoise les avait massacrés pour nourrir l'avancée des troupes, il y a un demi-siècle. Ceux-là étaient des survivants. Nous distinguions leur chanfrein bombé, leur crinière drue, leur croupe arrondie. Le vent tendait un lavis de poussière derrière eux. Les bêtes étaient à cent mètres et Munier les visait. Soudain ils fusèrent vers l'ouest, comme électrocutés. Un caillou avait roulé sous nos pas. Une électricité traversa le plateau. Les rafales soufflaient, la lumière explosait dans la poussière levée par les galops, la cavalcade ébouriffa des nuages de niverolles, un renard dérangé courut éperdument. La vie, la mort, la force, la fuite : la beauté disjonctait.
Munier, tristement :
-Mon rêve dans la vie aurait été d'être totalement invisible".
Une loi implacable :
"Dehors, la nuit du chasseur commençait. Déjà, se modulaient les cris d'une chevêche d'Athéna. Ils ouvraient les opérations d'éviscération générale. Chacun cherchait sa proie. Les loups, les lynx, les martres allaient lancer les attaques, et la fête barbare durerait jusqu'à l'aube. Le soleil mettrait terme à l'orgie. Les carnassiers chanceux se reposeraient alors, ventre plein, jouissant dans la lumière du résultat de la nuit. Les herbivores, eux, reprendraient leurs errances pour arracher quelques touffes à convertir en énergie de fuite. Ils étaient sommés par la nécessité de se tenir tête baissées vers le sol, rasant la pitance, cou ployé sous le fardeau du déterminisme, cortex écrasé contre l'os frontal, incapables d'échapper au programme qui les vouait au sacrifice".
Les antilopes "chirou" :
"Le pelage des antilopes égayaient l'aridité de taches joyeuses. Blanche et grisée, plus douce qu'un cachemire, leur toison les avait condamnées. Les braconniers vendaient les peaux à l'industrie textile. Business planétaire. L'espèce était menacée de disparition malgré les programmes de protection gouvernementaux. La lumière auréolait les encolures, je ne chassais pas cette idée : l'une des traces du passage de l'homme sur la Terre aura été sa capacité à faire place nette. L'être humain avait résolu la question philosophique de la définition de sa propre nature : il était un nettoyeur".
L'unité originelle comme une quête :
"Nous appelions la pièce d'eau "lac du Tao". Des pèlerins y convergeaient chaque été. Ils vénéraient l'idée de l'unité primordiale. Certains se prétendaient adeptes du non-agir. Le Tao était l'inclusion de la précieuse intuition chinoise dans un territoire de foi bouddhique. La première recommandait de ne rien faire, la seconde de ne rien désirer. Mais que fichaient des Occidentaux comme nous en ces parages ?".
Sur le balcon du monde :
"Le lendemain de notre installation sur les grèves du lac, nous marchions en colonne à travers le glacis vers l'éminence. Nous pensions atteindre la pointe en deux jours. La carte la situait à 5 200 mètres. Au sommet la vue devrait embrasser l'horizon, "ce sera notre loge" avait dit Léo. Nous ne désirions que cela : un balcon sur l'étendue. Nous jouions là une saynète taoïste : monter vers le ciel pour contempler le vide".
Poésie divine :
"Munier, Marie et Léo allaient, écrasés de charges de sherpas. Les vivres, le bivouac, ajouté au matériel photographique portaient le poids des sacs de mes amis à trente-cinq kilos. Munier s'en coltinait quarante. En outre, il refusait d'abandonner son bagage culturel, le pavé de Schaller. J'avais des scrupules à ne pas contribuer à l'effort collectif. Je compensais mes hontes en prenant des notes que je lisaient à mes compagnons à la hâte. L'encre gelait, je couchais des phases trop rapides : "les versants se strient de veinures noires, coulées de l'encrier de Dieu qui aurait posé sa plume après l'écriture du monde." Je jure que ce n'étaient pas là des images abusives car les cônes détritiques de 5 000 mètres de haut avaient une forme d'encriers posés sur une table et une patine de jais en éclaboussait les flancs. Très loin, les yacks en suspension faisaient la ponctuation".
Les yacks :
"A six heures, un yack se dressa sur la crête opposée, à un kilomètre. Puis un deuxième, et un troisième et ils furent vingt, surgis dans la dernière clarté. Leur masse découpait les crénelures d'un château.
C'étaient des totems envoyés dans les âges. Ils étaient lourds, puissants, silencieux, immobiles : si peu modernes ! Ils n'avaient pas évolués, ils ne s'étaient pas croisés. Les mêmes instincts les guidaient depuis des millions d'années, les mêmes gènes encodaient leurs désirs. Ils se maintenaient contre le vent, contre la pente, contre le mélange, contre toute évolution. Ils demeuraient purs car stables. C'étaient les vaisseaux du temps arrêté".
Des noms de rêve :
"Le jour se leva, et, là-haut, la vue s'ouvrit sur le haut plateau du Chang Tang. C'était une table de mille kilomètres, vibrant de poussière, veinée de marais blancs. La brume faisait horizon. Dans ce vide, se tenait de la vie dissimulée.
J'imaginais de longues traversées d'est en ouest. Il y a des lieux dont le nom sert à rêver, et le Chang Tang remplissait pour moi cette fonction".
Poésie des noms :
"Le seul nom du Mekong justifiait le voyage. Les noms résonnent et nous allons vers eux, aimantés. Ainsi de Samarcande et d'Oulan-Bator. Pour d'autres Balbec suffisait. Certains tressaillaient même au nom de Las Vegas.
-Tu aimes les noms de lieux ? demandai-je à Munier.
-Mieux, les noms d'animaux, dit-il.
-Ton préféré ?
-Le faucon, mon animal totem. Et toi ?
-Baïkal, mon haut lieu."
Une femme prêtresse, amour de jeunesse perdu :
"J'avais aimé quelqu'un moi aussi. L'amour avait fait son office : tout le reste avait disparu. C'était une fille tiède et blanche qui vivait dans la forêt des Landes. [...] Elle lisait dans les buissons, elle comprenait les oiseaux, les insectes. Quand les oyats s'ouvraient elle disait : "C'est l'oraison de la fleur à son dieu le soleil." Elle sauvait des fourmis emportées dans une rigole, des escargots empêtrés dans les ronces, un oiseau à l'aile brisée.[...] Un jour à Paris, sur le parvis de Saint-Séverin, un passereau s'était posé sur sa tête et je m'étais demandé si j'étais digne d'une femme que les oiseaux prenaient pour perchoir. Elle était prêtresse, je la suivais.
[...] Elle se levait pour rentrer les chevaux sous l'abri. C'était une vision préraphaélite : une femme lente, dure, claire et précise, allant sous la lune, suivie de son chat, d'une oie, de chevaux sans licol, et d'un chien. Manquait une panthère sous les constellations. Tous glissaient la tête haute, sans frôlement ni bruit, sans se toucher, parfaitement alignés et parfaitement distants, certains de leur direction.Une troupe en ordre. Les bêtes s'étaient mises en mouvement comme des ressorts, au plus léger frémissement de leur maîtresse. Elle était une sœur de saint François d'Assise. Si elle avait cru en Dieu, elle aurait rejoint un ordre de la pauvreté et de la mort, un communisme mystique et nocturne où l'on se serait adressé à Dieu sans les intermédiaires de la cléricature. D'ailleurs, son commerce avec les bêtes était une prière.
Je la perdis. Elle ne voulut pas de moi parce que je refusais de me livrer pieds et poings à l'amour de la nature.
Nous aurions vécu dans un domaine, dans une forêt profonde, une cabane ou une ruine, dévolues à la contemplation des bêtes. Le rêve s'évanouit et je la vis s'éloigner aussi doucement qu'elle s'était avancée, flanquée de ses bêtes dans la forêt du soir. Je repris ma route, multipliant les voyages, sautant de l'avion pour reprendre le train, et glapissant, de conférences en conférences (et d'une voix pénétrée), que l'homme avait tout intérêt à cesser de s'agiter. Je courais la Terre et à chaque fois que je croisais une bête, c'était son visage évanouit qui m'apparaissait. Je la suivais partout.
Quand Munier m'avait parlé de la panthère des neiges, sur les bords de la Moselle, il ne savait pas qu'il me proposait d'aller la retrouver.
Si je croisais la bête, mon seul amour apparaîtrait, incorporé à la panthère. J'offrirais chacune de mes rencontres à son souvenir défait".
Quelle idée !
"Il restait 5 000 panthères dans le monde. Statistiquement, on comptait davantage d'êtres humains vêtus de manteaux de fourrure. [...] Munier, lui, patrouillait depuis quatre ans sur la bordure orientale de la zone. Les chances restaient minces d’apercevoir une ombre dans un espace grand comme un quart de l'Eurasie. Pourquoi mon camarade ne s'était-il pas spécialisé dans le portrait humain, métier d'avenir. Un milliard et demi de Chinois contre 5 000 panthères : ce garçon cherchait la difficulté."
Réinventer l'ordre du règne animal :
"Couché dans les herbes, à l'affût calme et froid, Léo scrutait chaque rocher à la lunette. J'étais moins minutieux. La patience a ses limites et les miennes s'arrêtaient au vallon. J'attribuai à chacun des animaux une place sur l'échelle sociale du royaume. La panthère était la régente et son invisibilité confirmait son statut. Elle régnait et n'avait donc pas besoin de se montrer. Les loups vaquaient en princes félons, les yacks faisaient de gros bourgeois chaudement vêtus, les lynx des mousquetaires, les renards des hobereaux de province tandis que les chèvres bleues et les ânes incarnaient le peuple. Les rapaces eux symbolisaient les prêtres, maître du ciel et de la mort, ambigus."
L'art comme un bouclier :
La voilà enfin :
"[...] nous revenions vers le campement des Tibétains quand nous la croisâmes. Le ciel diffusait encore une faible lumière. Munier la repéra, à cent cinquante mètres de nous, plein sud. Il me passa la longue-vue, m'indiqua précisément l'endroit où viser, mais je mis un long moment à la détecter, c'est-à-dire à comprendre ce que je regardais. Cette bête était pourtant quelque chose de simple, de vivant de massif mais c'était une forme inconnue à moi-même. [...]
Elle reposait, couchée au pied d'un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd'hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré."
"Elle levait la tête, humait l'air. Elle portait l'héraldique du paysage tibétain. Son pelage, marqueterie d'or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. Elle avait pris les crêtes, les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l'automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d'armoises, les secrets des orages et des nuées d'argent, l'or des steppes et le linceul des glaces, l'agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s'était vêtue avec la Terre."
Rencontre et plénitude :
En une seule de ces journées nous avions amassé des centaines de visions pour les objectifs de Marie, les plaques de Munier, nos propres regards, nos seuls souvenirs, notre édification. Pour notre salut peut-être ? Le premier qui la voyait signalait une bête aux autres. Aussitôt que nous l'apercevions, une paix montait en nous, un saisissement nous électrisait. L'excitation et la plénitude, sentiments contradictoires. Rencontrer un animal est une jouvence. L’œil capte un scintillement. La bête est une clef, elle ouvre une porte. Derrière l’incommunicable."
Littérature, quand tu nous tiens !
"Munier souffrait du "syndrome de Moby Dick", dans sa forme pacifique et continentale. Il cherchait une panthère en place de la baleine et voulait la photographier au lieu de la harponner. Mais il brûlait du même feu que le héros d'Herman Melville."
Chapitre "La peur du noir"
De la grotte à l'obésité, il n'y a qu'un pas !
"Les grottes avaient constitué la géographie matricielle de l'humanité dans ses lamentables débuts. Chacune avait abrité des hôtes jusqu'à ce que l'élan néolithique sonne la sortie d'abri. L'homme s'était alors dispersé, avait fertilisé les limons, domestiqué les troupeaux, inventé un Dieu unique et commencé la coupe réglée de la Terre pour parvenir, dix mille ans plus tard, à l'accomplissement de la civilisation : l'embouteillage et l’obésité."
Chapitre "La dernière apparition"
Sa sérénité :
"Toutes les dix minutes, je rampais vers les trépieds, collait mon œil à l’œilleton pour regarder son visage fuselé et son corps replié sur sa propre chaleur. La vision, à chaque fois, me procurait une électrocution de plaisir. Ainsi des choses réelles dont le regard s'assure de la présence. La panthère ce matin n'était pas un mythe, ni un espoir, ni l'objet d'un pari pascalien. Elle se tenait là. Sa réalité était sa suprématie."
Chapitre "La consolation du sauvage"
Prométhée :
"Mais je n'avais rien à consoler puisque j'avais croisé le beau visage de l'esprit des pierres. Son image, glissée sous mes paupières, vivait en moi. Quand je fermais les yeux, je voyais sa face de chat hautain, ses trait plissés vers un museau délicat et terrible. J'avais vu la panthère, j'avais volé le feu. Je portai en moi le tison."
La patience :
"J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fut-il un frémissement de feuille. La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné."
Chapitre "La face cachée"
Les joyaux de Dame Nature :
"Le monde était un coffre de bijoux. Les joyaux demeuraient rares, l'homme ayant fait main basse sur le trésor. Parfois on tenait encore un brillant devant soi. Alors la Terre étincelait d'un éclat. Le cœur battait plus vite, l'esprit s'enrichissait d'une vision."
"Munier m'avait offert de soulever un coin du voile pour contempler l'errance des princes de la Terre. Les dernières panthères, chirous et hémiones survivaient traqués, réduits à se cacher. Apercevoir l'un d'eux, c'était contempler un très bel ordre disparu : le pacte antique des bêtes et des hommes - les unes vaquant à leur survie, les autres composant leurs poèmes et inventant des dieux. Pour une raison inexplicable, Munier et moi éprouvions une nostalgie pour cette vieille allégeance. "Sombre fidélité pour les choses tombées*".
La Terre avait été un musée sublime.
Par malheur, l'homme n'était pas conservateur."
*Victor Hugo, Les Châtiments.
Telle est l'aventure folle que propose Vincent Munier, célèbre photographe animalier passionné, au non moins célèbre écrivain voyageur Sylvain Tesson. Accompagnés également de Marie Amiguet, la compagne de Vincent et de Léo-Pol Jacquot leur assistant, ils partent à l’asseau des hauts plateaux tibétains dans une nature âpre, tranchante, abrupte. Chaque moment d'expérience, chaque rencontre avec les paysages improbables, avec la faune farouche donne l'occasion à Sylvain Tesson de réfléchir au monde, dans ce qu'il a de beau et de moins beau, de réfléchir à l'Homme, à la société moderne, ses thèmes de prédilection, dans un langage tranchant et poétique qui lui appartient. Ce voyage est l'occasion d'expérimenter de nouveaux défis : l'immobilité des heures durant, l'affût, le silence... ce n'est pas toujours évident pour notre écrivain bavard et pressé.
Hémiones, gazelles, yacks, chevêches d'Athéna, ânes sauvages, renards, loups, antilopes chirou... et bien sûr la panthère des neiges, chaque apparition a sa magie tout comme cette aventure humaine qui unit deux hommes passionnés, aux tempéraments opposés. C'est dans toutes ces rencontres là que le récit puise sa force et son émotion.
De vous à moi, de moi à vous...
Prince marchant d'un bout à l'autre du monde, voici le temps de voyager autrement, en prenant le temps. Le temps de voir la vie, la contempler. Là où elle se cache. Le temps de voir ces autres habitants, bien plus fascinants que ne peuvent l'être les animaux dits "civilisés".
Sur le Toit du monde, l'heure est à la beauté, à l'attente de "l'apparition" mais également à l'introspection, au questionnement existentiel, au souvenir ému d'un amour perdu, au souvenir de la figure maternelle tant aimée.
Encore un bout de poésie, une coupe d'émotions, un tableau d'orfèvre, du bonheur à chaque ligne !
Extraits :
Chapitre "La présence"
Apprendre à voir :
"Munier rachetait ma myopie. Son œil décelait tout, je ne soupçonnais rien. "Faire surgir l'objet, voilà qui est plus important que le faire signifier", avait écrit Jean Baudrillard à propos de l'œuvre d'art. A quoi bon gloser sur les antilopes ? Elles avaient surgi, vibrant d’abord dans le lointain, s'approchant, fixant leur contour, et posées là soudain dans une présence fragile que la moindre inquiétude aurait fait s'évanouir. Nous les avions vues. C'était de l'art".
"Marie et Léo, en côtoyant Munier, des Vosges au Champsaur, avaient progressé dans l'identification de l'indiscernable. Sur ce plateau désert, ils détectaient parfois l'antilope dans les roches blondes ou le chien de prairie regagnant l'ombre. Voir l'invisible : principe du Tao chinois et vœu d'artiste. Moi, j'avais battu les steppes pendant vint-cinq années sans déceler dix pour cent de ce que Munier captait. J'avais bien croisé un loup en 1997 dans le sud du Tibet, j'étais tombé nez à nez avec une fouine sur les toits de l'église de Saint-Maclou, à Rouen, j'avais surpris quelques ours en 2007 et en 2010 dans la taïga sibérienne et même eu le déplaisir de sentir courir une tarentule sur ma cuisse au Népal en 1994, mais c'étaient des rencontres accidentelles projetées devant moi sans effort pour les susciter. On pouvait s'échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant.
"J'ai beaucoup circulé, j'ai été regardé et je n'en savais rien" : c'était mon nouveau psaume et je le marmonnais à la mode tibétaine, en bourdonnant".
Chapitre "La simplicité"
Les ânes sauvages :
"Les kiangs, cousins des chevaux, n'avaient pas subi l'indignité de la domestication, mais l'armée chinoise les avait massacrés pour nourrir l'avancée des troupes, il y a un demi-siècle. Ceux-là étaient des survivants. Nous distinguions leur chanfrein bombé, leur crinière drue, leur croupe arrondie. Le vent tendait un lavis de poussière derrière eux. Les bêtes étaient à cent mètres et Munier les visait. Soudain ils fusèrent vers l'ouest, comme électrocutés. Un caillou avait roulé sous nos pas. Une électricité traversa le plateau. Les rafales soufflaient, la lumière explosait dans la poussière levée par les galops, la cavalcade ébouriffa des nuages de niverolles, un renard dérangé courut éperdument. La vie, la mort, la force, la fuite : la beauté disjonctait.
Munier, tristement :
-Mon rêve dans la vie aurait été d'être totalement invisible".
Une loi implacable :
"Dehors, la nuit du chasseur commençait. Déjà, se modulaient les cris d'une chevêche d'Athéna. Ils ouvraient les opérations d'éviscération générale. Chacun cherchait sa proie. Les loups, les lynx, les martres allaient lancer les attaques, et la fête barbare durerait jusqu'à l'aube. Le soleil mettrait terme à l'orgie. Les carnassiers chanceux se reposeraient alors, ventre plein, jouissant dans la lumière du résultat de la nuit. Les herbivores, eux, reprendraient leurs errances pour arracher quelques touffes à convertir en énergie de fuite. Ils étaient sommés par la nécessité de se tenir tête baissées vers le sol, rasant la pitance, cou ployé sous le fardeau du déterminisme, cortex écrasé contre l'os frontal, incapables d'échapper au programme qui les vouait au sacrifice".
Chapitre "L'évolution des espaces"
Les antilopes "chirou" :
"Le pelage des antilopes égayaient l'aridité de taches joyeuses. Blanche et grisée, plus douce qu'un cachemire, leur toison les avait condamnées. Les braconniers vendaient les peaux à l'industrie textile. Business planétaire. L'espèce était menacée de disparition malgré les programmes de protection gouvernementaux. La lumière auréolait les encolures, je ne chassais pas cette idée : l'une des traces du passage de l'homme sur la Terre aura été sa capacité à faire place nette. L'être humain avait résolu la question philosophique de la définition de sa propre nature : il était un nettoyeur".
Chapitre "L'unique et le multiple"
L'unité originelle comme une quête :
"Nous appelions la pièce d'eau "lac du Tao". Des pèlerins y convergeaient chaque été. Ils vénéraient l'idée de l'unité primordiale. Certains se prétendaient adeptes du non-agir. Le Tao était l'inclusion de la précieuse intuition chinoise dans un territoire de foi bouddhique. La première recommandait de ne rien faire, la seconde de ne rien désirer. Mais que fichaient des Occidentaux comme nous en ces parages ?".
Chapitre "L'instinct et la raison"
Sur le balcon du monde :
"Le lendemain de notre installation sur les grèves du lac, nous marchions en colonne à travers le glacis vers l'éminence. Nous pensions atteindre la pointe en deux jours. La carte la situait à 5 200 mètres. Au sommet la vue devrait embrasser l'horizon, "ce sera notre loge" avait dit Léo. Nous ne désirions que cela : un balcon sur l'étendue. Nous jouions là une saynète taoïste : monter vers le ciel pour contempler le vide".
Poésie divine :
"Munier, Marie et Léo allaient, écrasés de charges de sherpas. Les vivres, le bivouac, ajouté au matériel photographique portaient le poids des sacs de mes amis à trente-cinq kilos. Munier s'en coltinait quarante. En outre, il refusait d'abandonner son bagage culturel, le pavé de Schaller. J'avais des scrupules à ne pas contribuer à l'effort collectif. Je compensais mes hontes en prenant des notes que je lisaient à mes compagnons à la hâte. L'encre gelait, je couchais des phases trop rapides : "les versants se strient de veinures noires, coulées de l'encrier de Dieu qui aurait posé sa plume après l'écriture du monde." Je jure que ce n'étaient pas là des images abusives car les cônes détritiques de 5 000 mètres de haut avaient une forme d'encriers posés sur une table et une patine de jais en éclaboussait les flancs. Très loin, les yacks en suspension faisaient la ponctuation".
Les yacks :
"A six heures, un yack se dressa sur la crête opposée, à un kilomètre. Puis un deuxième, et un troisième et ils furent vingt, surgis dans la dernière clarté. Leur masse découpait les crénelures d'un château.
C'étaient des totems envoyés dans les âges. Ils étaient lourds, puissants, silencieux, immobiles : si peu modernes ! Ils n'avaient pas évolués, ils ne s'étaient pas croisés. Les mêmes instincts les guidaient depuis des millions d'années, les mêmes gènes encodaient leurs désirs. Ils se maintenaient contre le vent, contre la pente, contre le mélange, contre toute évolution. Ils demeuraient purs car stables. C'étaient les vaisseaux du temps arrêté".
Des noms de rêve :
"Le jour se leva, et, là-haut, la vue s'ouvrit sur le haut plateau du Chang Tang. C'était une table de mille kilomètres, vibrant de poussière, veinée de marais blancs. La brume faisait horizon. Dans ce vide, se tenait de la vie dissimulée.
J'imaginais de longues traversées d'est en ouest. Il y a des lieux dont le nom sert à rêver, et le Chang Tang remplissait pour moi cette fonction".
Chapitre "Rien que les bêtes"
Poésie des noms :
"Le seul nom du Mekong justifiait le voyage. Les noms résonnent et nous allons vers eux, aimantés. Ainsi de Samarcande et d'Oulan-Bator. Pour d'autres Balbec suffisait. Certains tressaillaient même au nom de Las Vegas.
-Tu aimes les noms de lieux ? demandai-je à Munier.
-Mieux, les noms d'animaux, dit-il.
-Ton préféré ?
-Le faucon, mon animal totem. Et toi ?
-Baïkal, mon haut lieu."
Chapitre "L'amour dans la forêt"
Une femme prêtresse, amour de jeunesse perdu :
"J'avais aimé quelqu'un moi aussi. L'amour avait fait son office : tout le reste avait disparu. C'était une fille tiède et blanche qui vivait dans la forêt des Landes. [...] Elle lisait dans les buissons, elle comprenait les oiseaux, les insectes. Quand les oyats s'ouvraient elle disait : "C'est l'oraison de la fleur à son dieu le soleil." Elle sauvait des fourmis emportées dans une rigole, des escargots empêtrés dans les ronces, un oiseau à l'aile brisée.[...] Un jour à Paris, sur le parvis de Saint-Séverin, un passereau s'était posé sur sa tête et je m'étais demandé si j'étais digne d'une femme que les oiseaux prenaient pour perchoir. Elle était prêtresse, je la suivais.
[...] Elle se levait pour rentrer les chevaux sous l'abri. C'était une vision préraphaélite : une femme lente, dure, claire et précise, allant sous la lune, suivie de son chat, d'une oie, de chevaux sans licol, et d'un chien. Manquait une panthère sous les constellations. Tous glissaient la tête haute, sans frôlement ni bruit, sans se toucher, parfaitement alignés et parfaitement distants, certains de leur direction.Une troupe en ordre. Les bêtes s'étaient mises en mouvement comme des ressorts, au plus léger frémissement de leur maîtresse. Elle était une sœur de saint François d'Assise. Si elle avait cru en Dieu, elle aurait rejoint un ordre de la pauvreté et de la mort, un communisme mystique et nocturne où l'on se serait adressé à Dieu sans les intermédiaires de la cléricature. D'ailleurs, son commerce avec les bêtes était une prière.
Je la perdis. Elle ne voulut pas de moi parce que je refusais de me livrer pieds et poings à l'amour de la nature.
Nous aurions vécu dans un domaine, dans une forêt profonde, une cabane ou une ruine, dévolues à la contemplation des bêtes. Le rêve s'évanouit et je la vis s'éloigner aussi doucement qu'elle s'était avancée, flanquée de ses bêtes dans la forêt du soir. Je repris ma route, multipliant les voyages, sautant de l'avion pour reprendre le train, et glapissant, de conférences en conférences (et d'une voix pénétrée), que l'homme avait tout intérêt à cesser de s'agiter. Je courais la Terre et à chaque fois que je croisais une bête, c'était son visage évanouit qui m'apparaissait. Je la suivais partout.
Quand Munier m'avait parlé de la panthère des neiges, sur les bords de la Moselle, il ne savait pas qu'il me proposait d'aller la retrouver.
Si je croisais la bête, mon seul amour apparaîtrait, incorporé à la panthère. J'offrirais chacune de mes rencontres à son souvenir défait".
Chapitre "Les arts et les bêtes"
Quelle idée !
"Il restait 5 000 panthères dans le monde. Statistiquement, on comptait davantage d'êtres humains vêtus de manteaux de fourrure. [...] Munier, lui, patrouillait depuis quatre ans sur la bordure orientale de la zone. Les chances restaient minces d’apercevoir une ombre dans un espace grand comme un quart de l'Eurasie. Pourquoi mon camarade ne s'était-il pas spécialisé dans le portrait humain, métier d'avenir. Un milliard et demi de Chinois contre 5 000 panthères : ce garçon cherchait la difficulté."
Réinventer l'ordre du règne animal :
"Couché dans les herbes, à l'affût calme et froid, Léo scrutait chaque rocher à la lunette. J'étais moins minutieux. La patience a ses limites et les miennes s'arrêtaient au vallon. J'attribuai à chacun des animaux une place sur l'échelle sociale du royaume. La panthère était la régente et son invisibilité confirmait son statut. Elle régnait et n'avait donc pas besoin de se montrer. Les loups vaquaient en princes félons, les yacks faisaient de gros bourgeois chaudement vêtus, les lynx des mousquetaires, les renards des hobereaux de province tandis que les chèvres bleues et les ânes incarnaient le peuple. Les rapaces eux symbolisaient les prêtres, maître du ciel et de la mort, ambigus."
L'art comme un bouclier :
"Des esprits monotones reprochaient à notre ami de saluer la beauté pure, et elle seule. C'était considéré comme crime dans une époque d'angoisse et de moralité. "Et le message ?" lui disait-on, "et la fonte des glaces ?". Dans les livres de Munier les loups flottaient en plein vide arctique, les grues du Japon s'emmêlaient dans leurs danses et les ours légers comme des flocons disparaissaient derrière la vapeur. Nulle tortue étouffée par les sacs en plastique, rien que des bêtes en leur beauté. Pour un peu on se serait cru dans l'Eden. "On m'en veut d'esthétiser le monde animal, se défendait-il. Mais il y a suffisamment de témoins du désastre ! Je traque la beauté, je lui rends mes devoirs. C'est ma manière de la défendre"."
Chapitre "La première apparition"
La voilà enfin :
"[...] nous revenions vers le campement des Tibétains quand nous la croisâmes. Le ciel diffusait encore une faible lumière. Munier la repéra, à cent cinquante mètres de nous, plein sud. Il me passa la longue-vue, m'indiqua précisément l'endroit où viser, mais je mis un long moment à la détecter, c'est-à-dire à comprendre ce que je regardais. Cette bête était pourtant quelque chose de simple, de vivant de massif mais c'était une forme inconnue à moi-même. [...]
Elle reposait, couchée au pied d'un ressaut de rochers déjà sombres, dissimulée dans les buissons. Le ruisseau de la gorge serpentait cent mètres plus bas. On serait passé à un pas sans la voir. Ce fut une apparition religieuse. Aujourd'hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré."
"Elle levait la tête, humait l'air. Elle portait l'héraldique du paysage tibétain. Son pelage, marqueterie d'or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. Elle avait pris les crêtes, les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l'automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d'armoises, les secrets des orages et des nuées d'argent, l'or des steppes et le linceul des glaces, l'agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s'était vêtue avec la Terre."
Chapitre "Se coucher dans l'espace-temps"
Rencontre et plénitude :
En une seule de ces journées nous avions amassé des centaines de visions pour les objectifs de Marie, les plaques de Munier, nos propres regards, nos seuls souvenirs, notre édification. Pour notre salut peut-être ? Le premier qui la voyait signalait une bête aux autres. Aussitôt que nous l'apercevions, une paix montait en nous, un saisissement nous électrisait. L'excitation et la plénitude, sentiments contradictoires. Rencontrer un animal est une jouvence. L’œil capte un scintillement. La bête est une clef, elle ouvre une porte. Derrière l’incommunicable."
Chapitre "Des mots pour le monde"
Littérature, quand tu nous tiens !
"Munier souffrait du "syndrome de Moby Dick", dans sa forme pacifique et continentale. Il cherchait une panthère en place de la baleine et voulait la photographier au lieu de la harponner. Mais il brûlait du même feu que le héros d'Herman Melville."
Chapitre "La peur du noir"
De la grotte à l'obésité, il n'y a qu'un pas !
"Les grottes avaient constitué la géographie matricielle de l'humanité dans ses lamentables débuts. Chacune avait abrité des hôtes jusqu'à ce que l'élan néolithique sonne la sortie d'abri. L'homme s'était alors dispersé, avait fertilisé les limons, domestiqué les troupeaux, inventé un Dieu unique et commencé la coupe réglée de la Terre pour parvenir, dix mille ans plus tard, à l'accomplissement de la civilisation : l'embouteillage et l’obésité."
Chapitre "La dernière apparition"
Sa sérénité :
"Toutes les dix minutes, je rampais vers les trépieds, collait mon œil à l’œilleton pour regarder son visage fuselé et son corps replié sur sa propre chaleur. La vision, à chaque fois, me procurait une électrocution de plaisir. Ainsi des choses réelles dont le regard s'assure de la présence. La panthère ce matin n'était pas un mythe, ni un espoir, ni l'objet d'un pari pascalien. Elle se tenait là. Sa réalité était sa suprématie."
Chapitre "La consolation du sauvage"
Prométhée :
"Mais je n'avais rien à consoler puisque j'avais croisé le beau visage de l'esprit des pierres. Son image, glissée sous mes paupières, vivait en moi. Quand je fermais les yeux, je voyais sa face de chat hautain, ses trait plissés vers un museau délicat et terrible. J'avais vu la panthère, j'avais volé le feu. Je portai en moi le tison."
La patience :
"J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fut-il un frémissement de feuille. La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné."
Chapitre "La face cachée"
Les joyaux de Dame Nature :
"Le monde était un coffre de bijoux. Les joyaux demeuraient rares, l'homme ayant fait main basse sur le trésor. Parfois on tenait encore un brillant devant soi. Alors la Terre étincelait d'un éclat. Le cœur battait plus vite, l'esprit s'enrichissait d'une vision."
"Munier m'avait offert de soulever un coin du voile pour contempler l'errance des princes de la Terre. Les dernières panthères, chirous et hémiones survivaient traqués, réduits à se cacher. Apercevoir l'un d'eux, c'était contempler un très bel ordre disparu : le pacte antique des bêtes et des hommes - les unes vaquant à leur survie, les autres composant leurs poèmes et inventant des dieux. Pour une raison inexplicable, Munier et moi éprouvions une nostalgie pour cette vieille allégeance. "Sombre fidélité pour les choses tombées*".
La Terre avait été un musée sublime.
Par malheur, l'homme n'était pas conservateur."
*Victor Hugo, Les Châtiments.
L'écriture de Sylvain Tesson :
Sous la lame de ses mots, la société moderne et le vil comportement des hommes sont hachés menus, saisis à vif et servis, avec truculence et "désabus"parfois. La place est encore aux calembours, aux aphorismes et bien sûr... à la poésie ! Certaines descriptions sont de véritables tableaux picturaux, c'est un délice.
Prix :
Ce livre a reçu le prix Renaudot 2019.
Pour voir les autres articles concernant Sylvain Tesson :
-"Notre-Dame de Paris Ô reine de douleur"