Plaisir du partage !

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C. M.

vendredi 17 juillet 2020

Fiction, CAROLE MARTINEZ, "La Terre qui penche"

Pages vagabondes


Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.






Carole Martinez, LA TERRE QUI PENCHE, éd. Gallimard, 2015
Conte merveilleux, Moyen Age, enfance, condition de la petite fille, Jura


Blanche est morte à douze ans mais sa vieille âme continue de vivre. Tour à tour, elles nous racontent l'enfance : sa vie au château sous l'autorité de "Père", son éducation de petite fille, ses rêves d'instruction et de savoir auxquels elle se heurte. Et puis le mariage, ourdit en secret. Et oui, depuis longtemps déjà, Blanche est promise à Aymon. Le départ est alors précipité, vient la rencontre avec sa belle famille au Domaine des Murmures... c'est là que la magie du lieu et des personnages nous saisit.



                                   De vous à moi, de moi à vous...

Corps frêle et force de caractère, petite Blanche, tu as douze ans quand tout s'arrête en 1361. Mais ta vie brève est intense. Tu es née à une époque où l'on ne fait pas de cadeaux aux petites filles : la soumission à l'autorité paternelle, le Grand Mal, les croyances innombrables et invraisemblables... mais ta volonté sera ta force pour affronter ce monde bien souvent cruel. La vie est courte mais très dense, petite Minute !




Extraits :

- La vieille Âme au début du récit :

"Si je me souviens de ma vie charnelle, c'est grâce à toi, mon enfance. Ton sommeil nous protège de l'oubli.
Je me souviens, car tu as gardé ta vie intacte dans ta mémoire de petite fille et que tu la parcours, à voix haute, tandis que tu dors. Alors, tout contre toi, moi la "vieillarde", j'écoute mon enfance causer. Je t'écoute conjuguer jadis au présent et je m'émerveille.
Chaque fois que tu racontes, que tu déplies notre histoire, les sensations me submergent, mon corps m'est rendu, et je revois ces saisons que nous avons passées ici, au domaine des Murmures, je revois Aymon, je revois le paysage sauvage et la roseraie du jardinier, je revois le beau regard franc d'Eloi et chacune des lettres que Maître Claude m'a fait graver sur ma tablette de cire, je retrouve le goût des tartes de la vieille cuisinière et cette petite chanson qui annonçait la nuit, je parcours les bois sur le dos de mon grand cheval couleur terre, je me baigne dans la Loue qui me berce avec tendresse, chaque fois que tu racontes, le regard du diable s'efface et il meurt en pleurant, chaque fois que tu racontes, tu nous armes d'azur, et nous revivons ensemble, mon Phoenix".



- Le rêve de Blanche, apprendre à lire et à écrire :

"Quoiqu'un livre, même ouvert, reste toujours fermé pour moi, puisque mon père se refuse à m'instruire, par peur que le diable ne s'insinue.
Il est filou, le diable, et agile, il se glisse dans les têtes par de toutes petites portes, un livre s'ouvre et le voilà qui pointe son nez entre deux pages.
Comtois, tête de bois. Je dis n'importe quoi !
La vérité, c'est que je ne vois pas pourquoi le diable entrerait plus facilement dans mon âme que dans celle de mon frère Jean qui n'est pas bien futé. A moins que le diable n'entre pas dans la tête de ceux qui peinent à apprendre. Il a raison, le diable, quel intérêt y aurait-il à partager les pensées d'un idiot ?

J'ai tout tenté pour fléchir mon père, j'ai même raconté à mon confesseur que j'avais vu, en rêve, la Vierge me tendre un psautier et qu'elle m'avait dit : "Lis !" Le bonhomme a été ébranlé par mon joli récit, ma jeunesse et sa naïveté ont achevé de le convaincre de la réalité de ma vision. Il a demandé à rencontrer père et a cherché à l'amadouer pour qu'il m'offre ce psautier exigé par la Vierge et père a ri comme jamais en l'entendant plaider ma cause. Il a ri de ce gros rire d'homme puissant qui dit :"Je suis le maître et vous n'êtes que des imbéciles." Aussitôt que le prêtre, tout marri, est parti, père a sorti sa badine pour me punir de mon mensonge. J'ai trouvé cela juste et j'ai été réconfortée à l'idée que père, malgré la distance qu'il affiche à mon égard, me connaissance assez pour deviner mes stratagèmes et me punir d'avoir tant d'esprit. Et même si une fille intelligente, c'est, à coup sûr, d'après lui, le diable dans la maison, j'ai senti que, ce jour-là, nous étions de connivence. L'homme d'Eglise était un sot, nous aurions pu en rire ensemble si j'avais été mon frère. Mais Jean n'aurait jamais pensé à ourdir une telle intrigue et la Vierge ne lui serait pas apparue".

"Il ne veut pas faire de moi une lettrée, la faute au diable qui entre des les âmes des filles qui savent lire !
Le diable est filou et agile, et je n'aurai jamais de psautier. Mon père ne m'a rien appris et j'ai volé de droite et de gauche ce que je sais. Pas grand-chose. J'en parle aussi la nuit, de ces quelques lettres que je connais et que je m'applique à dessiner avec un bâton sur la terre, sur l'eau ou dans l'air. Et dès que je maîtrise une nouvelle lettre, je m'en vante en dormant et je la présente à celles que j'ai déjà apprivoisées. J'anime gaiement mon minuscule alphabet en faisant de chacune de mes lettres un petit personnage, une marotte imaginaire, avec son caractère, ses humeurs, sa couleur. Alors la badine cingle de nouveau mes doigts qui ne doivent pas écrire, puisque écrire est aussi une porte pour le diable, agile et filou".



-L'éducation de Blanche, dans la crainte de l'enfer :

"Comme ma sœur, j'ai été élevée pour supporter ma condition de fille. Mon père tient beaucoup à ce que nous soyons bien éduquée. Car elles sont nombreuses les filles trop caressées qui ont fini putains ! Le diable s'insinue aussi dans les caresses, il rampe sur la peau des jeunes filles, c'est même là qu'il fait son nid le filou ! On le chasse à coups de badine ! Il faut corriger ses enfants, les faire pousser droit, dit le père, il le faut. Sinon, gare à l'enfer !
Gare à l'enfer où les morts souffrent mille morts ! Gare à l'enfer où les démons nous écartèlent, nous sucent la moelle des os, nous ébouillantent, nous écorchent joyeusement, nous éviscèrent et nous arrachent tout ce qui dépasse en riant.
On ne manque jamais de nous faire jeûner, ma jumelle Solange et moi, même si nous sommes filles de seigneur, et notre nourrice a pour ordre de nous couvrir à peine, pour que nous soyons aussi dures au froid qu'à la faim".



-Rêver d'être garçon, rêver de liberté :

"J'aimerais être un garçon et non une créature tant fragile et mauvaise ! Je pourrais alors rire fort, parler haut et porter mon regard loin devant, je pourrais marcher à grands pas loin devant, je pourrais marcher à grands pas en plein jour sans regarder mes pieds, et je ne craindrais plus ces mauvaises pensées qui me font systématiquement éternuer dès que je les ai durant la journée, car ni prier ni broder n'empêche l'esprit de virevolter, de s'égarer en fariboles, et souvent je me pique au doigt".



-Une belle robe taillée et brodée par ses sœurs pour un mariage prématuré, Blanche quitte le domaine familial :

"Ces derniers temps surtout les filles m'enroulent dans un silence épais. Père dit que je ne dois être informée de rien, car je répète tout durant mon sommeil, mais je ne suis pas certaine que leur silence vienne seulement de là. Je sens que quelque chose se trame et que les filles se taisent car elles savent très bien que je ne suis pas facile et que je refuserais ce qui se machine dans mon dos si l'on m'en parlait.
Cette robe d'azur et ce surcot rouge sang à porte d'enfer sont taillés dans une étoffe qui bâillonne les demoiselles.
J'ai d'abord cru que la beauté de mon vêtement leur coupait le souffle et qu'il leur manquait les mots pour parler de la splendeur de leur ouvrage, puis j'ai pensé qu'elles jalousaient peut-être ma condition d'enfant légitime, qu'elles enrageaient de voir la petite Blanche, la fluette, l'inutile, se parer du fruit de leur talent.
Mais non, leur silence n'est ni admiratif ni envieux, il a un accent grave, et se gonfle de peine aussi, de beaucoup de peine. On file autour de moi quelque cocon sacré, puisque la parole et le rire ne reviennent pas aux bâtardes dès que j'ai le dos tourné et qu'il me semble bien au contraire les entendre pleurer.
(...) J'ai même vu des larmes dans les yeux de ma nourrice alors qu'elle m'aidait à enfiler cette merveille, lors du dernier essayage, et je ne parviens pas à percer ce qui l'attriste tant dans l'avancement de ce costume".



-Le père, seigneur omnipotent :

"Nous sommes restées ainsi, immobiles et sereines, installée dans ma parure, jusqu'à ce que mon père fracassât notre belle communion en faisant irruption dans la pièce, poussant la porte d'un coup de pied ou d'épaule avec cette brusquerie qui le caractérise, cette façon bruyante qu'il a de prendre les choses, de les reposer avec force pour ponctuer son mouvement, de fouler le sol, de tirer sur la bouche de son cheval, d'entrer dans une chambre, une église ou une femme. Chacun de ses gestes est un vacarme qui fait sursauter le monde et nous gueule qu'il existe".




-L'arrivée sur la Terre qui penche, au domaine des Murmures et la Loue, en contre-bas :

"Quelque chose serpente dans les profondeurs de cette vallée...
Alors que nous longions le précipice à la queue leu leu sur la voie étroite - au pas désormais et comme encordés les uns aux autres, encore, bien que le pipeau se fût tu -, je me suis penchée depuis mon cheval pour observer les eaux en contrebas.
...quelque chose de mauvais se niche dans ce trou, masqué par la malice des eaux... Ça s'agite là dedans...
Je me suis penchée pour suivre des yeux les si jolies courbes vertes de la rivière et, sous la surface, j'ai perçu un autre mouvement.
... quelque chose rampe dans le lit du cours d'eau. Le paysage a perdu sa tranquille beauté et j'ai peur de nouveau. Mort ou diable, quelque chose est tapi là-dedans, qui nous guette.
L'étrange rivière agite brusquement son échine verte contre ses berges avant de s'apaiser et de reprendre sa promenade.
Ce château, où nous sommes presque, marque le bout du monde. Il garde la frontière. Il me semble que le paysage devient plus troublant à mesure que nous approchons des enfers".




-Les ravages de la Peste :

"J'avais un peu plus d'un an, quand la Grande Mort a frappé, emportant la moitié du monde, les enfants surtout, et ma mère aussi, dont il ne me reste rien, pas même le souvenir d'un sourire ou d'une caresse.
Père dit qu'il y avait trop de vivants et que la terre ne pouvait en porter tant. Père dit qu'il fallait faire de la place et que les temps ont changé et que le bonheur a passé. Père dit que nous sommes nés trop tard. Père dit qu'on peut crever demain, que la vie ne vaut pas un copeau d'oignon, qu'il n'y a plus rien d'autre à faire qu'à prendre à pleines mains le nom des aïeux, d'aimer une femme, de songer à l'avenir quand on est un homme. Père ne croit plus en rien,  sauf à la ripaille et aux armes, agile et filou, qui règne sur ce désordre.
Mais père distribue sa semence devant le feu et repeuple la terre quoi qu'il en dise. Père est un beau jaseur, un grand débiteur de balivernes !
Le monde est plein d'enfants plus jeunes que moi".



-Mon nom est une clef :

"Mon père immobile, comme sculpté dans la même chair que son cheval, crie nos noms face à la porte de bois et de fer.
Blanche.
Et mon nom, soudain énorme dans sa bouche, n'est plus le mien. Mais ce nom, qui me semble étranger, est repris par l'écho. Mon nom - et toutes les lettres qui le composent, même celles que je ne sais pas encore écrire -, porté par la voix formidable de mon père, s'étale sur le paysage, pénètre les gouffres, la forêt profonde, agite la chose qui serpente dans les eaux vertes de la rivière, touche l'autre rive et m'émeut.
La herse se soulève et la porte vibre. Sans un grincement, elle s'ouvre, lentement manœuvrée par des gardes invisibles.
Mon nom est une clef.
Nous attendons que les deux battants s'immobilisent puis nous entrons, au pas, dans cette gueule béante".



-Aélis, la maîtresse des lieux et maîtresse de Père - Onze années d'attente... :

"Tu ne pouvais pas te douter qu'alors qu'elle te parlait, son sexe carillonnait entre ses cuisses sous la cloche blanche de sa robe, qu'elle n'entendait que lui, qui braillait, demandant sa part, et qu'elle travaillait à bâillonner son désir. Dans sa jolie carcasse, régnait un grand foutoir bien qu'elle fût parfaitement coiffée et que son maintien fût irréprochable. Ce désordre des sens, nul ne devait le percevoir. Elle ne te choyait que pour mieux donner le change et ne t'avait pas vraiment regardée, tant elle était occupée à se surveiller, à contenir l'ivresse que lui offrait ce moment. Elle ressentait tout à l'excès et oscillait sans cesse entre l'amour et la haine, la volupté et la douleur, le chaud et le froid. Le moindre effleurement l'aurait foudroyée".



-La pluie, tristesse laiteuse :

"Il pleut depuis des jours. Toute cette eau a dissous la forêt, les roches, les vignes. Quand nous ouvrons les volets de bois de notre chambre, et dégageons le cadre tendu de parchemin huilé, nous n'y voyons goutte. Au sommet de la grande tour, l'air est blanchâtre, épais, humide, il pourrait nous noyer. Le gouffre mâche un brouillard laiteux qu'il crache jusque sur les hauteurs où nous sommes. Le ciel, trop lourd, ploie, il dégringole et se prend dans les branches. Les nuages piégés peinent à regagner la voûte céleste. Aymon grimpe dans tous les arbres pour tenter de les libérer. Aymon, mon chasseur de brouillard, mon grand souffleur de brume, essaye de réparer les nuées déchirées".



-Jehan, seigneur de Haute-Pierre, s'adressant à son fils Aymon mourant. Homme face au bonheur d'être père malgré les conventions :

"Quand on est un homme, on n'assiste pas à la naissance des enfants. Les femmes nous chassent pour célébrer ensemble ce grand mystère de la vie. C'est à se demander si les enfants ne se font pas sans nous. Pour tes frères et sœurs, je ne me suis pas posé de questions, j'ai joué mon rôle, j'étais ailleurs, à la guerre derrière Jean de Chalon, en révolte contre Eudes, à la chasse sur mes terres, menant mes hommes, suivant mes chiens, et j'ai laissé ma femme se dépêtrer de toutes ces choses du corps sans même trembler pour elle alors qu'elle m'était si précieuse. C'est à peine si j'y ai pensé. On est venu m'annoncer que j'avais un fils, puis une fille, puis un fils encore, mais celui-là n'a pas vécu un jour. A chaque fois, j'ai été fier et j'ai fêté la nouvelle comme il se doit, en homme de ma condition. Mais, va savoir pourquoi - peut-être parce que ce dernier petit était mort alors que je bataillais, mort avant que j'ai pu le voir -, j'ai guetté la naissance suivante, j'ai été attentif aux moindres signes, aux chuchotements des femmes, au versant féminin et secret de cette maison, à chaque mouvement de ta mère. Je voulais être présent cette fois-là et, malgré les interdits, malgré les contes, malgré toutes les malédictions promises à celui qui verrait sa femme en couches, je suis resté derrière la porte de la chambre où ta mère hurlait quand tu est né, mon fils, l'oreille collée au bois, je suis resté et j'ai tout entendu : les gémissements d'Aélis, les prières de la sage-femme, le bruit de l'eau dans la cuvette, j'ai entendu ton cri aussi, et ce tout premier cri était déjà un chant à mon oreille. Je n'ai vécu et ressenti cela pour aucun autre de mes enfants et, pourtant, j'ai tenté d'être le père de chacun d'eux. Et je n'étais pas seulement derrière la porte, ce jour de neige où tu es né, j'étais à tes côtés, au plus près de toi, aussi près que je pouvais l'être du grand mystère de la création, si bien que j'ai entendu le monde se déchirer dans ce dernier cri de ta mère qui a précédé le tien. Tu vivais, et une immense joie m'a submergé. Comme tout cela était puissant ! Contre le bois de cette porte, j'en ai pleuré de t'imaginer naître. Etre père ne paraît pas bien compliqué, il suffit d'être celui qui se fait obéir, celui dont on ne discute pas les décisions, il suffit d'être à l'image de son propre père. On ne ressent rien dans son corps, on ne porte pas de fruit, on ne donne pas un morceau de sa chair pour forger un enfant, on ne risque pas sa vie en la donnant. Etre père n'est pas une affaire naturelle. Je ne me souviens pas vraiment du mien, il était une grande figure absente, un mythe construit par la parole de ma mère et par celle de ses gens, mon père était un modèle, un nom, un château, une terre, de grandes batailles, mon père contenait son propre père et le père de son père, mon père était l'incarnation d'une lignée que j'ai appris à respecter, à vénérer. [...] J'ai alors tenté de saisir en quoi consistait ce titre de père, titre ô combien discutable puisque Dieu est notre père à tous. Pour la première fois j'ai douté de mon pouvoir, de ma capacité à être un père et pourtant jamais je ne m'étais senti tellement à ma place, tellement juste, collé au bois de cette porte. Quand elle s'est ouverte et que les femmes m'ont laissé entrer dans la chambre, quand j'ai vu ce tout petit être dans son berceau au plus près de l'âtre, quand nous nous sommes regardés pour la première fois, mon cœur a bondi dans la poitrine et le sang m'est monté aux joues. J'ai promené mes énormes doigts rêches sur ton minuscule visage si bien dessiné, sur ta peau douce et claire de jeune pousse, puis j'ai glissé mon index dans ta main et l'as serré en souriant aux anges. Nos doigts ont conversé longtemps ainsi que nos regards. Tu me disais : "Je suis là !" et je te répondais "Moi aussi !" en pleurant d'émotions. Je t'ai ensuite pris dans mes bras avec précaution. [...] Avais-je seulement porté l'un de mes enfants avant toi ? Je ne m'en souvenais pas. J'ai alors choisi d'endosser le rôle de Joseph plutôt que celui de Dieu. Je me suis questionné sur ce que je ressentais et non sur ce que je représentais . Tu m'as révélé à moi-même, mon fils. Grâce à toi, je me suis offert la joie d'être un homme aimant et imparfait. Imparfait du fait même de ton existence  et affaibli par mon amour. J'ai laissé Geoffroy mené les hommes en mon nom. J'ai abandonné cette vie de soldat que j'avais cru aimer jusque-là et je t'ai observé grandir. Chacun de tes émerveillements m'a été un délice. Tu m'as permis de comprendre que l'on pouvait jouir du bonheur d'un autre. Ta joie découlait de ta façon de voir le monde et de t'en imprégner. Oh oui, la joie m'est venue de toi, mon enfant, mon éternel enfant !Tu es la feuille que tu contemples, l'oiseau que tu suis au ciel, tu ressens dans ton corps les maux de ceux qui souffrent, tu ris avec celui qui rit. Tu n'as pas de bornes et tu t'effaces pour devenir ce que tu regardes. Tu es au monde, tu es le monde. Ton frère et ta sœur aînée ont été emportés par le grand mal, je n'ai pas pu les retenir. Joseph est un impuissant. L'amour et la tendresse sont impuissants. Ta présence seule m'a un peu soutenu. Je ne supporterais pas de te voir partir à ton tour, mon fils".



L'écriture de Carole Martinez

L'histoire est simplement belle et la façon de l’appréhender plutôt originale. L'écriture est sensible, sensuelle et onirique. Ce roman est un poème qui nous transporte. L'époque du Moyen Age permet tous les rêves qui sont merveilleusement contés.
Magnifique enchantement !






samedi 4 avril 2020

Fiction, GAELLE NOHANT, "La part des flammes"

Pages vagabondes


Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.



Gaëlle Nohant, LA PART DES FLAMMES, éd. Héloïse d'Ormesson, coll. Le livre de poche, 2019
Roman historique, fait divers, drame, noblesse, la femme et sa condition sociale, Paris, XIXe siècle




4 mai 1897. Bazar de la Charité, sur un terrain vague au bout de la rue Jean Goujon à Paris, une installation de fortune pour accueillir une vente de charité. 
C'est l'événement très attendu, les femmes de la noblesse font des ventes au bénéfice des pauvres. Cette manifestation caritative à laquelle se presse le Tout-Paris est instituée depuis 1885 par les membres de la haute société catholique. Cette année-là, la bonne idée était d'avoir installé un cinématographe... qui fonctionne à cette époque à l'éther ! Un feu violent et terriblement dévastateur, en un instant, enflamme les comptoirs, le vélum, les murs de planches recouverts de tissus. L'installation de fortune brûle et les femmes, presque toutes issues de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie, avec. Elles étaient venues dans leurs plus belles toilettes qui vont fondre sur leur peau, la beauté des élégantes rencontre la Mort ! A l'horreur de l'incendie succède l'horreur du charnier, la difficile identification des corps, dans la presse de l'époque les détails macabres feront couler beaucoup d'encre...
Prises dans ce sordide incendie, trois héroïnes, la duchesse Sophie d'Alençon (personnage historique), la comtesse Violaine Raezal et la jeune Constance d'Estingel. Toutes trois en rébellion contre les codes d'une société aristocratique hypocrite qui veut des femmes belles, bien nées et surtout bien à leur place dans ce monde surfait dominé par les hommes et trop souvent malveillant ou médisant quand les les femmes y jouent de leurs influences. Toutes trois auront leur destin scellé par cet incendie.


De vous à moi, de moi à vous...

C'est dans les flammes grandissantes que tu choisis, Sophie, la possibilité d'échapper aux codes de ta caste. Ne pas t'enfuir et rester là, à attendre la morsure fatidique. Ton choix, le seul que tu pourras jamais faire, sera celui de mourir, dignement, en te laissant consumer par le feu.
Pour toi Violaine, cet incendie est une revanche sur la vie, une renaissance. Tu oses prendre pleinement ta place dans la société et agir pour ce que tu crois bon et juste. Tu laisses derrière toi ce viol subi quand tu n'attendais que l'amour et le respect. Ton viol dont la société t'accuse bien sûr, en te forgeant une réputation de mauvaise fille sulfureuse.
Et toi Constance, toi la plus jeune, tu connais, après l'enfer de l'incendie, l'enfer de l'enfermement dans un hôpital pour folles. Mais tu ne l'es pas. C'est la violence des codes imposés, l'amour maternel factice qui t'insupportent, alors tu te résignes, tu essaies de te couler dans un moule qui ne te ressemble pas. Et pour cela tu te soumets à une autre autorité, hégémonique, à l'aura masculine qui bénéficie du statut médical. Telle une proie livrée aux balbutiements médico-psychiatriques. Après ton corps en partie brûlé, c'est ton esprit, privé de libre-arbitre, qu'il faudra sauver de l'anéantissement programmé.
A travers le don de soi et la générosité, vous êtes toutes trois sur des parcours et des destins différents, mais vous êtes liées.


Extraits :

Violaine - les heures de lecture quand elle était jeune, lectures qui ouvrent les yeux sur la réalité de la société dans laquelle elle vit :

"Des heures passées dans la bibliothèque à dévorer de préférence ce qu'un précepteur lui eût interdit. Puis à commenter ce butin avec son père, à table, qui s'en effarouchait pour la forme. Tout lire lui avait donné le vertige et une faim grandissante du monde. Elle y avait perdu le peu de déférence qu'on lui avait inculquée. Les livres lui avaient enseigné l'irrévérence, et leurs auteurs, à aiguiser son regard sur ses semblables ; à percevoir, au-delà des apparences, le subtil mouvement des êtres, ce qui s'échappait d'eux à leur insu et découvrait des petits morceaux d'âme à ceux qui savaient les voir. Mais la lecture avait aussi précipité sa chute. Quand elle entendait dire que les romans étaient de dangereux objets entre les mains d'une jeune fille, elle ne protestait plus. Puissants et dangereux, oui, car ils vous versaient dans la tête une liberté de penser qui vous décalait, vous poussait hors du cadre. on en sortait sans s'en rendre compte, on avait un pied dansant à l'extérieur et la cervelle enivrée, et quand on recouvrait ses esprits, il était trop tard. La terre était pleine de créatures saturées d'elle-mêmes qui prenaient plaisir à vous foudroyer pour les fautes qu'elles s’interdisaient, les libertés qu'elle prenaient dans l'ombre, les extases qui venaient mourir près d'elles sans qu'elles se soient permis d'y goûter. Châtier était le tonique qui ranimait leur cœur exsangue".


Violaine - les contrastes de Paris dans le confort d'un hôtel particulier :

"Paris était à la fois un  refuge et une prison dont le vacarme incessant l'apaisait étrangement. Ses rues n'étaient jamais les mêmes, joyeuses le matin, vibrantes à la tombée du jour, hantées la nuit par des ombres furtives qui s'évanouissaient au petit jour... Les artères luxueuses irriguaient les venelles mal famées et elle aimait ce contraste, ce mélange de grossier et de raffiné, la régénération permanente du cœur grouillant et sale de Paris. Peut-être l'aimait-elle d'autant plus qu'elle pouvait, chaque soir, rentrer au chaud dans son hôtel particulier, se glisser entre ses draps soyeux et lire quelques pages dans le rougeoiement d'un feu de cheminée. Echapper à la saleté, aux cris éraillés des alcooliques, aux hurlements des enfants battus, au froid coupant. Lire une page des Misérables au son feutré d'un carillon ancien qui égrenait les heures pour la bercer".


Le feu :

"De là où il était, le régisseur des écuries Rothschild distinguait ce tas de moribondes horriblement mêlées, tapis de chair hurlant et vulnérable qu'on pouvait déchiqueter à coups de talons et de chaussures pointues avant que la mort ne les saisisse ; il voyait la foule prise de la folie de survivre, foulant vifs ces corps sur lesquels il fallait passer pour atteindre la rue. Il y avait là une vision comme échappée de L'Enfer de Dante, un précipité de violence aveugle qui se gravait sur la rétine à jamais".

"L'ogre, derrière, dévorait tout, dans une boulimie rapide et précise, sûr de lui, conscient de sa puissance devant laquelle les hommes couraient en tous sens comme des fourmis se bousculant dans leur fuite effrénée".

"Elles jaillirent (deux femmes à côté de Violaine) comme accouchées par les flammes, deux formes titubantes et dansantes, flambant dans leurs vêtements, hurlant le plus vieux hurlement de la terre, torturées jusque dans leur âme. Le feu les étreignit encore pour quelques pas de valse forcée, riant de leur calvaire, avant de les rejeter sur l'herbe, tous leurs cris consumés, leurs faces noirâtres crispées dans un dernier rictus qui n'en finissait pas , bras repliés le long de leurs corps rongés jusqu'à la cendre".

"Derrière l'eau ruisselante, Laszlo commença à distinguer des taches blanches dans la fournaise. C'était une constellation de têtes humaines montrant les dents dans un sursaut de colère contre le sort qui leur était échu. Les flammes dansantes, habitant par instant les cavités vides de leurs yeux, y allumait des lueurs rouges et Laszlo sentit ses dents claquer convulsivement, médusé par ce magma d'où émergeaient des troncs décapités, des mains accusatrices, des bras tordus et noirs. Un engourdissement le prit, le tuyau lui glissa des mains, il perdait connaissance. Ça n'avait plus d'importance si Constance gisait parmi ces concrétions hideuses, si les battements d'une vie aboutissaient ici, dans cette chambre des horreurs à ciel ouvert".


Violaine - la beauté féminine et les séquelles du feu :

"Elle avait la chance d'avoir gardé une chevelure intacte à l'exception de quelques mèches et d'une longue bande brûlée derrière la tempe droite. Les cheveux restait ce trésor des femmes qui nourrissait la rêverie érotique  des hommes, qui serpentait le soir venu au bas de leurs reins, que les peintres habillaient de lumière t les poètes d'assonance luxueuses. Une femme sans cheveux était une hérésie, une magicienne au mécanisme éventré. Dieu merci, elle avait toujours ses longues mèches blondes, mais la peau douce et veloutée de ses omoplates et de sa nuque n'était plus qu'une terre sauvage constituée d'îles râpeuses, de deltas mal refermés, de plaines calcinées".


Le bal des folles :

"Mme du Rancy entrelaça ses doigts à la manière d'une pensionnaire redoutant l'interrogatoire. Les vagues d'appréhension qu'il lui inspirait refluaient, ainsi qu'un dégoût instinctif envers ce médecin de l'esprit qui apportait dans sa maison les relents des mardis de la Salpêtrière, ce carnaval scabreux de femmes folles dont les images et les récits avaient régalé l'opinion publique pendant 20 ans, sans que la disparition de Charcot en eût amoindri le halo de luxure et de fascination, et alors même que les leçons du mardi appartenaient désormais au passé".


L'Ophélie de John Everett Millais :

"S'il était rarement transporté par la peinture, Laszlo resta un long moment fasciné devant l'Ophélie languissante qui se noyait lentement au milieu des eaux verdâtres, les cheveux dégoulinant sur ses épaules maigres tels des rubans d'algue blonds et ondoyants, les yeux vitreux d'outre-tombe, le corsage dénudé laissant deviner une chair blême déjà corrompue. De cette créature mourante émanait un charme trouble auquel il était sensible. Comme si elle réunissait en son corps suave les perversions des âges les plus anciens, et que cette mort qui n'en finissait pas de s'éterniser était un appel à la rejoindre  dans une étreinte vampirique avant que ses membres ne se pétrifient  et que la mort ne lui rende son innocence originelle. Innocence qu'elle ne pourrait retrouver disait le tableau, qu'à travers la mort, le chemin en étant perdu depuis longtemps. Car l'Ophélie du disciple de Moreau avait les traits épuisés et la posture alanguie des habituées de la luxure, le dos cambré et les cuisses entrouvertes sous le tissu transparent de sa longue robe flottant sur les eaux, et la mort qu'elle avait choisie semblait une tentative désespérée de laver son âme impure de la gangue de péchés qui l'enlisait".


Violaine - rue des Lions-Saint-Paul, rue typique :

"La comtesse ne s'était jamais rendue dans cet ancien quartier royal devenu insalubre, où des palais tombaient en ruine tandis qu'une communauté d'artisans et d'ouvriers occupaient d'antiques hôtels particuliers, massacrant joyeusement lambris, marbres et moulures pour installer leurs ateliers dans les salons et les salles de réception, enfantant un nouveau quartier hétéroclite et surpeuplé, turbulent et sale mais non dénué de poésie et où demeuraient - pour l’œil qui savait savoir - nombre de vestiges d'une splendeur enfouie. La plupart des familles aristocratiques qui avaient jadis donné son âme au quartier avaient déménagé après la Révolution dans les avenues chics de la rive droite, ou rejoint le faubourg Saint-Germain".


Violaine - Paris qui a peur après l'incendie du théâtre près de la Porte-Saint-Martin :

"Paris avait peur, obnubilé soudain par ces incendies, ces départs de feu qui avaient toujours fait partie des péripéties de la ville, plus ou moins tragiquement. les corps carbonisés du Bazar de la Charité hantaient les esprits, alimentaient les cauchemars des enfants et de leurs parents et attisait en chacun une paranoïa si puissante qu'on pouvait la flairer dans l'air qu'on respirait, la surprendre glissant sur sa peau, hérissant les poils".


Violaine - entre naïveté, mensonge et philosophie rousseauiste, le drame d'une vie de femme :

"Les fruits du hasard pouvaient être empoisonnés. Violaine de Raezal avait été cette jeune fille croyant aux signes. Croire que chacun de vos pas était guidé par la Providence vous perdait d'autant plus sûrement que votre confiance en la vie s'accompagnait d'un scepticisme quant à l'existence du mal. Ayant dérobé Rousseau dans la bibliothèque de votre père, vous étiez toute prête à croire que l'état de nature n'était qu'innocence et bonté, que c'était la société qui abîmait les hommes, le rendant poreux à des vices jusque-là ignorés. Le mal absolu était une légende forgée par la religion pour conforter son pouvoir.
Et insouciante, certaine que les fées veillaient sur votre destin, vous acceptiez la cour discrète mais enflammées de cet ami de votre père, ce comte de M. qui bientôt échafaudait cent prétextes pour vous croiser seule, vous comparant à un Botticelli ou à une vierge de Mino da Fiesole, et vous trouvait si cultivée et spirituelle pour tant de jeunesse, étaient-ce tous ces livres que vous aviez lus en cachette ?
Les salons mondains pâlissaient d'être comparés à votre conversation, vous n'étiez qu'une enfant et pourtant vos yeux, assurait-il, concentraient toute la sagesse du monde. Il se disait troublé, renversé, vacillant, lui dont l'âge était le double du vôtre. Vous n'aviez que dix-sept ans, dans un an vous feriez votre entrée dans le monde. Votre mère ne serait pas là pour vous accompagner au bal. Elle était morte l'année de vos six ans, laissant votre père bien démuni devant vous. Votre mère eût-elle surpris ce vague dans vos yeux qui trahit l'amoureuse ? Eût-elle trouvé dans votre secrétaire le journal intime où vous narriez, jour après jour, la progression d'une idylle si romanesque ? Vous eût-elle confrontée le soir même, mortellement inquiète  de ce que vous aviez pu accorder à l'homme qui vous confessa un soir qu'il y avait un seul obstacle entre vous, une épouse démente gardée nuit et jour à laquelle il restait marié par charité ? Vous eût-elle sauvée à temps du piège vers lequel vous marchiez souriante, sans que votre père eût songé à s'interroger sur cette lumière nouvelle qui irisait votre personne tel un cristal ?

Un matin de janvier, le comte de M. avait proposé à votre père de vous emmener à une exposition de peinture avec une baronne de ses amies. Votre père avait accepté, se réjouissant de vous savoir sous sa garde tandis qu'il se plongeait dans l'étude d'un missel enluminé au XIe siècle par les moines de l'abbaye Saint-Wandrille.

Quand le coupé du comte de M. vous avait ramenée, quelques heures plus tard, votre père ne s'était pas aperçu que vos yeux n'abritaient plus cette lueur d'enfance qui s'attarde jusqu'au soir des noces. Vous vous étiez précipitée sur le prie-Dieu de votre mère, implorant Son pardon pour avoir eu foi en cet homme qui venait de vous arracher brutalement ce que nul amour ne pouvait excuser. L'instant d'après vous hantait toujours, quand il avait essuyé quelques larmes hypocrites en jurant qu'il n'avait fait que voler un acompte sur une félicité promise. Il vous épouserait, la chose était entendue, et personne ne devinerait en vous voyant marcher vers l'autel qu'on vous avait dérobé cette part précieuse qui fait la valeur marchande d'une fiancée. Il ajouta qu'il n'avait pas été difficile de vous l'extorquer, qu'il avait connu des victoires plus escarpées et incertaines. Ces mots s'étaient fichés en vous tel un trait d'arbalète qui continue d'écorcher sous la chair refermée.
Les semaines suivantes vous avait laissée sans nouvelles, le sang se retirant de vos lèvres et de vos joues, vos traits marqués par un manque d'appétit mêlé d’écœurements, des cernes se creusant sous vos yeux. Le comte de M. était toujours absent, toujours en voyage, sitôt rentré, déjà reparti. Quelques phrases lâchées dans la conversation vous apprenaient qu'on l'avait vu chez la princesse de R., ou à un lunch au Pré Catelan.

Vous dépérissiez si vite que votre père s'en alarma, fit venir son médecin, celui-là même qui avait fermé les yeux de votre mère.

Le médecin avait des mains douces et s'autorisait à vous taquiner parce qu'il vous avait mise au monde. Après vous avoir examinée, ce jour pluvieux de mars, dans votre chambre de jeune fille, il ne vous regarda plus jamais en face. Quant à votre père, vous le vîtes s'effondrer pour la deuxième fois de votre vie. Il ne vous demanda pas d'explications car devant les preuves du forfait, il devina qui en était l'auteur. A la lueur de l'insupportable vérité qui se faisait jour, les signes minuscules qui eussent dû éveiller sa méfiance lui revinrent en plein cœur. Se détournant de vous comme si le lien qui vous unissait s'était glacé irrémédiablement, il s'en voulait surtout à lui-même. Il s'enferma des jours durant, pleurant de rage et de peine. Quand il ouvrit sa porte, ce fut pour convoquer le comte de M. à un entretien privé. Vous ne sauriez jamais ce qu'ils se dirent ce jour-là, mais il vous suffit d'entendre leurs éclats de voix pour comprendre que le mariage n'avait jamais été qu'un leurre, que la femme du comte était en excellente santé et que son esprit n'avait jamais divagué. Votre père voulait se battre en duel, mais il était trop vieux pour que ce fût envisageable. D'autant que le comte de M. était une des plus fines lames de Paris, ce qui le mettait à l'abri de la vindicte des maris trompés et du déshonneur des pères.

Votre père ne put laver votre honte dans le sang. Le comte de M. reprit le cours de sa vie mondaine, et pour désagréable que cela fût de perdre un ami, ce n'était qu'une épine plantée dans son âme de braconnier. Ce n'était rien ou si peu de choses. Votre père, lui, ne se remit jamais du tort qu'on vous avait causé, ni de la défaillance de son amour paternel qui n'avait pu empêcher ce drame et vous protéger, vous sa précieuse, son bien le plus cher. Il domina son chagrin car votre état, se précisant chaque jour, exigeait de trouver une issue à ce cauchemar. Et vous-même, dans tout cela ? Vous ne fûtes jamais plus seule que durant ces mois où quelqu'un d'autre vivait en vous. Jamais vous ne vous sentiriez plus abandonnée, plus impuissante. Votre vie avait à peine commencée qu'elle était finie. Vous viviez cloîtrée dans la maison, y cachant votre ventre comme une marque écarlate qui vous eût valu d'être foudroyée si vous aviez franchi le seuil et respiré le printemps. La nuit, vous rêviez qu'on détachait de vous cette excroissance qui enflait, se dilatait comme une maison de chair abritant cette réalité que vous refusiez de regarder en face.

Il y avait près de cinq mois que cela avait commencé quand votre père organisa votre départ. La femme de chambre avait élargi toutes vos robes à la taille, si bien qu'on eût dit que vous aviez hérité la garde-robe Empire de votre arrière-grand-mère. Mais si elles vous donnaient l'air démodé, elles protégeaient votre secret.

Le trajet en landau fermé avait duré quatre jours. Les cahots de la route vous cassaient les reins et vous donnaient mal au cœur, mais désormais vous sentiez l'enfant bouger, et cette révélation vous bouleversait.

L'enfant.

L'aimer n'était déjà plus un choix, il était vôtre, minuscule partie de vous qui réclamait tout le reste.
A peine était-il né qu'on vous l'arracha. De ces heures-là vous n'avez jamais voulu vous souvenir. Vous eussiez préféré replonger dans les flammes du Bazar de la Charité".


Constance - première séance d'hypnose à la clinique :

"Hyacinthe Brunet observait la jeune fille qu'il venait de plonger dans le sommeil hypnotique. La facilité avec laquelle les hystériques se laissaient suggestionner l'émerveillait toujours. Quelle aubaine pour les aliénistes !  Cette voie royale vers l'expérimentation leur avait permis de recréer chaque symptôme de l'hystérie, d'en définir les nuances, de constater la variété des attitudes passionnelles, l'éventail des névroses prenant vie sous leurs yeux comme un théâtre de marionnettes. Hystérie religieuse, pulsions nymphomanes ou criminelles, paralysies disparaissant sur commande, convulsions domptées par un simple murmure... Ils s'étaient tenus impassibles et ironiques devant la scène qu'ils dirigeaient de leurs mots, de leurs gestes, provoquant des hémorragies, des stigmates, des sanglots et des poussées de fièvre. Tels des enfants ouvrant le ventre des poupées, pour chercher le cœur à travers la cire, ils avaient pu ausculter la psyché des femmes, les observer à leur insu, effaçant ensuite les traces de ces effractions de leur mémoire latente. Ils avaient créé ce grand théâtre où les hommes venaient en voyeurs - disculpés par la recherche médicale - se repaître de cette folie des femmes - (note rajoutée : il s'agit des "mardis de la Salpêtrière") à travers laquelle éclatait toute l'imperfection de leur nature, les vices et les faiblesses inhérents à leur sexe. Bien entendu, il s'agissait de les guérir, de les rendre dociles au rôle  que leur assignait la société, et de discipliner les secousses sismiques de leur corps par l maternité rigoureusement contrôlée.

Devant eux se dressait ce continent féminin abritant des cyclones, cette nature rétive qui s'emmurait dans la maladie, la pulsion morbide, cet abîme de désir effréné qui perdait tant d'hommes dans la forêt de leurs épouvantes. Mais grâce aux aliénistes, par le pouvoir grisant de la suggestion hypnotique, les rouages dénudés de ces mécanismes détraqués perdaient leur caractère magique et terrifiant, et la femme se pliait à l'ordre de la civilisation".


Constance au milieu des autres femmes considérées comme folles :

"Il lui coûta  de se joindre à la procession des quémandeuses qui guettaient chaque jour son apparition dans le hall d'entrée, l'assaillant de questions, de sollicitations qui tournaient à la sommation ou à la supplique.. Toutes ces folles s'accrochaient à cet homme comme à un tyran qu'elle rêvaient de mettre dans leur poche, hurlant que leur présence ici était une erreur tragique, qu'une vie les attendait dehors, un mari, des enfants, un calendrier mondain. Dans ce concert de plaintes désaccordées, la voix grave de Constance arrêta l'aliéniste, retint son attention. Il chercha son visage dans le flot des solliciteuses. elle se tenait à l'écart, hérissée par le contact des autres pensionnaires. Il vint vers elle. Elle répéta sa requête tandis que le docteur notait les signes de son épuisement nerveux, ses prunelles injectées de sang, le léger tremblement de ses doigts. Elle voulait du papier, elle voulait écrier".



L'écriture de Gaëlle Nohant :


Une écriture agréable et efficace, des images simples et fortes, sans trop en faire. 
On se laisse facilement porter par le récit. Les descriptions sont réalistes, lors de l'incendie on perçoit pleinement l'horreur du drame qui est en train de se vivre, les désordres qu'il engendre, la panique, l'amoncellement des corps carbonisés...

La part entre histoire, bien documentée, et fiction, est bien nouée. On y trouve un duel, des histoires d'amour qui se font et se défont, on se balade dans le Paris du XIXe siècle, on se repose sur des personnages attachants par leur sincérité et dans ce monde d'hypocrites cela fait du bien...
L'auteure nous donne à voir ces différentes classes sociales et leurs codes.

J'aime quand on parle de la condition féminine et notamment là, un autre pan historique est abordé, celui de la médecine psychiatrique, destinée évidemment aux seules femmes. Les femmes considérées comme hystériques lorsqu'elles veulent transgresser, se défaire des codes imposés par la société pour gagner un peu de liberté. Les malheureuses sont ainsi enfermées à vie, droguées, soumises à l'hypnose et à toutes sortes d'expériences qui anéantissent l'âme humaine.

Le seul regret est le personnage de l'Américaine qui, bien que très attachant, manque peut-être de réalisme...





samedi 28 mars 2020

Lettre, Vincent Willem Van Gogh


Pages vagabondes






Cette lettre est la reproduction de la lettre de Vincent Willem Van Gogh (1898-1978), neveu de Vincent Van Gogh, fils de Théodore Van Gogh et de Johanna Van Gogh-Bonger.
Lorsque Théo décède en 1891, la collection d’œuvres revient à sa veuve Johanna qui conserve la plus grande partie de ce trésor et continue de promouvoir la réputation de Vincent van Gogh. Il lui a été dit qu'il fallait tout brûler parce que ça ne valait rien !
Puis, en 1925 à la mort de Johanna, la collection revient à son fils Vincent Willem qui lègue ainsi au musée environ 220 tableaux, 500 dessins et 800 lettres de son oncle. Le musée comprend une bibliothèque proposant 24 000 livres sur Van Gogh.
Les travaux de construction du musée ont démarré en 1969, c'est en 1973 qu'il ouvre enfin.




"Amsterdam,
Mars 1969

Monsieur le gouverneur de Hollande,

Je suis Vincent Van Gogh, neveu de notre illustre compatriote, le peintre des Tournesols et de dizaines d'autres merveilles. Ma famille, pour avoir lutté contre la dissémination de son œuvre, en possède une très importante part.

A l'automne de ma vie, je crains que l'avenir n'éparpille une œuvre qui a été conçue comme telle et doit rester unie. Je veux par ce courrier, prolonger la lutte de ma mère, Johanna Bonger. La femme qui aura sauvé Van Gogh et l'aura offert à l'humanité.

La famille Van Gogh, à travers moi, le dernier des Vincent, se propose d’offrir l'intégralité de l'œuvre en notre possession, d'une valeur que je vous laisse estimer, à notre pays.

Deux conditions toutefois à cela :

Nous demandons qu'un musée Van Gogh soit créé à Amsterdam, afin de conserver, comme dit plus haut, l'unité de l'œuvre, sans laquelle elle perdrait son âme.
Et nous demandons que ce musée se situe en face du Rijks Muséum.

Si ces deux conditions vous paraissent justifiées et accessibles, je vous invite à mettre vos services en contact avec mon notaire, Maître Van Rujneuj.

Veuillez agréer, monsieur le Gouverneur, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.

Vincent Van Gogh"



Lien vers le site du musée Van Gogh, à Amsterdam, partie en français : ici


Pour voir d'autres articles sur le blog concernant Van Gogh :

-Art, "Madame Van Gogh", pièce de théâtre (à venir)




mardi 17 mars 2020

Imag'In, entre aurore et crépuscule

Entre aurore et crépuscule


Effets de lumières : mes plus beaux clichés du ciel embrasé, joliment tourmenté...



Crépuscule - 24 avril 2022, Rognonas

Crépuscule - Boule de feu - 24 août 2021, Rognonas


Crépuscule - Douce lumière - 13 août 2021, Bocognano


Crépuscule - Lumière flamboyante - 18 août 2020, Bocognano

Aurore - Nuages sculptés - 16 mars 2020, Rognonas




Crépuscule - Après la pluie vient le coucher de soleil, les arbres scintillent - 6 mars 2020, Rognonas


Crépuscule - Après la pluie - 17 janvier 2020, Rognonas




Aurore - 7 mars 2017, Rognonas


Crépuscule - 14 août 2015, entre Porto et Piana

Crépuscule - 14 août 2015, entre Sagone et Ajaccio

Crépuscule - 14 août 2015, entre Sagone et Ajaccio

Crépuscule - 8 août 2015, Isulella, Ajaccio





dimanche 15 mars 2020

Correspondance, VINCENT VAN GOGH, "Lettres à son frère Théo"

Pages vagabondes


Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des auteurs qui, par delà les mots, continuent de vous toucher... C'est de ceux-là dont je veux parler.




Vincent van Gogh, LETTRES À SON FRÈRE THÉO, éd. Grasset, 1987
Correspondance, art, peinture, doutes et quête de l'artiste

Sélection de lettres de Vincent à son frère Théodore, qui est son aîné de quatre ans. La première, ouvrant ce recueil, est écrite en 1873, Vincent a vingt ans. La dernière date de juillet 1890, peu de temps avant son décès le même mois. Ces lettres témoignent de l'amour fusionnel qui unit les deux frères, du soutien sans condition qu'offre Théo à Vincent, à qui il prodigue tout le nécessaire pour peindre, parce qu'il croit sincèrement, en tant que marchand d'art,  aux capacités artistiques de Vincent. De son côté, Vincent, dans ses lettres, commente ses œuvres, en explique la genèse, fait des croquis et lui fait parvenir les toiles une fois peintes.


De vous à moi, de moi à vous...


Homme frêle et génie puissant, certes caractériel, tu lis les paysages avec une partition de couleurs, tu traques la lumière à en devenir fou. 
Tu ne cesses d'écrire ton travail acharné, ton émerveillement inconditionnel face à la nature. Tu ne cesses d'écrire ton amour indéfectible pour ton frère. Mais voilà le piège, ce frère qui donne tout pour toi, tu aimerais tellement qu'il puisse en être récompensé, mais rien ne vient de ton vivant. Cruelle est ainsi la vie !
Solitaire et incompris, malade et affamé, à travers ces lettres, parfois déchirantes, tu appelles, tu cherches à comprendre, tu cherches à justifier. Mais, comment dire... j'ai une envie de te prendre par la main, de t'accompagner sur un bout de chemin, ton difficile chemin vers la création, et t'expliquer que tu es simplement trop en avance sur ton temps. Il n'y a point de folie en toi mais une extrême lucidité, une soif de connaissance et de culture qui te fait être humble face à ta propre création. Ton art est un combat "frémissant de fièvre et d'émotions" dans lequel tu as jeté ta vie, sans jamais te défaire de tes démons.



Extraits concernant sa quête artistique :

-Lacken, 15 novembre 1878

"(...) Que de beautés dans l'art, à condition de pouvoir retenir ce que l'on a vu. On n'est alors jamais désœuvré ni vraiment solitaire, jamais seul."

-Bruxelles, 1er novembre 1880

"(...) Je vais tâcher à l'école vétérinaire de mettre la main sur les reproductions anatomiques, par exemple du cheval, de la vache et du mouton, et de les dessiner de même que l'anatomie de l'homme. Il y a des lois de proportions, de lumière et d'ombre, de perspective que l'on doit connaître pour pouvoir dessiner,  si l'on ne possède pas cette connaissance , cela reste toujours "une lutte stérile" et on ne réussit jamais à "enfanter" ."


-La Haye, 7 janvier 1882

"(...) Voici quelques mots qui m'ont fortement touché et ému dans le Millet de Sensier*, ce sont des paroles de Millet : "L'art c'est un combat - dans l'art il faut y mettre sa peau"."
*(Alfred Sensier qui a écrit une  biographie sur Jean-François Millet)

"(...) Tu me disais de devenir peintre, je trouvais cela fort déplacé et que je ne voulais en entendre parler.
Ce qui a fait cesser mon doute, c'est la lecture d'un livre compréhensif sur la perspective, de Cassagne : Le guide de l'A.B.C. du dessin, et le fait que huit jours après j'ai dessiné un intérieur d'une petite cuisine avec poêle, chaise et table et fenêtre, à leur place et sur leurs pieds, tandis que jadis j'attribuais au sortilège ou au hasard le fait qu'un dessin avait de la profondeur et une perspective exacte."

"(...) Je veux faire des dessins qui frappent certaines gens. Sorrow est un petit début, il est possible qu'un petit paysage comme Laan van Meedervoort, les prairies de Rijswijk, le séchoir de limandes, sont aussi un petit début. Au moins contiennent-ils directement quelque chose de mon propre cœur. 
Soit dans la figure, soit dans le paysage, je voudrais exprimer quelque chose non pas de sentimentalement mélancolique, mais une profonde douleur.
Somme toute je veux arriver au point que l'on dise de mon œuvre : cet homme sent profondément et cet homme sent délicatement. Malgré ma soi-disant grossièreté, comprends-tu, ou précisément à cause d'elle."


-La Haye, avril 1882

"Je dois te dire que c'est avec un plaisir réel que j'ai fait cette étude. Je dois te dire que la peinture ne me semble pas aussi étrange que tu pourrais le penser. Au contraire, elle m'est très sympathique parce c'est un puissant moyen d'expression.
Et elle permet en même temps de dire des choses délicates, de laisser parler un gris ou un vert tendre au milieu de la rudesse.
Je suis très content d'avoir l'attirail nécessaire , car souvent déjà j'ai dû refréner mon envie."

"Pour te dire la vérité, cela me surprend bien quelque peu, j'avais cru que les premières études ne ressembleraient à rien, mais que plus tard, elles s'amélioreraient. Et je dois à la vérité de dire qu'elles ressemblent à quelque chose et cela m'étonne un peu.
Je crois que cela est dû au fait qu’avant de commencer à peindre, j'ai dessiné et étudié la perspective, le temps qu'il fallait pour pouvoir composer un sujet que je voyais.
Depuis que j'ai acheté mes couleurs et mes ustensiles de peintre,  j'ai trimé et travaillé au point d'être complètement épuisé d'avoir peint sept études. Il y en a encore une avec une petite figure, une mère avec un enfant à l'ombre d'un grand arbre, dans une harmonie de tons sur une dune éclairée par le soleil d'été. C'est d'un effet presque italien.
Je n'ai littéralement pas pu me retenir, je n'ai pu m'en abstenir, n'y cesser d'y travailler...
Je voulais simplement te dire ceci, je sens qu'il y a des choses de couleur qui surgissent en moi pendant que je peins, que je ne possédais pas avant, des choses larges et intenses..."

"Dans un certain sens, je suis content de ne pas avoir appris à peindre. Peut-être que j'aurai appris à laisser passer inaperçus des effets de ce genre (...)."


Extraits concernant les interrogations, les regards qu'il porte sur lui-même, parfois à travers l'art :


-Borinage, juillet 1880

"(...) Moi, je suis un homme à passions, capable et sujet à faire des choses plus ou moins insensées, dont il m'arrive de me repentir plus ou moins.
Il m'arrive bien de parler ou d'agir un peu trop vite, lorsqu'il vaudrait mieux attendre avec plus de patience. (...).
Maintenant, cela étant, que faut-il faire, doit-on se considérer comme un homme dangereux et incapable de quoi que ce soit ? Je ne le pense pas. Mais il s'agit de tâcher par tous moyens de tirer de ses passions mêmes un bon parti."
(...) Tu te rappelles peut-être bien, que j'ai bien su ce que c'était que Rembrandt, ou ce que c'était que Millet, ou Jules Dupré, ou Delacroix, ou Millas ou M. Paris ? Bon - maintenant je n'ai plus cet entourage-là, pourtant ce quelque chose qui s'appelle âme, on prétend que cela ne meurt jamais, et que cela vit toujours et cherche toujours et toujours, et toujours encore. (...) Au lieu donc de me laisser aller au désespoir, j'ai pris le parti de mélancolie active pour autant que j'avais la puissance d'activité, ou en d'autres termes j'ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire et qui cherche, à celle qui, morne et stagnante, désespère.
(...) Voilà  maintenant que déjà depuis cinq ans peut-être, je ne le sais pas au juste, je suis plus ou moins sans place errant çà et là ; vous dites maintenant, depuis telle et telle époque tu as baissé, tu t'es éteint, tu n'as rien fait. Cela est-il tout à fait vrai ?
Il est vrai que j'ai tantôt gagné ma croûte de pain, tantôt tel ami me l'a donnée par grâce, j'ai vécu comme j'ai pu, tant bien que mal, comme cela allait, il est vrai que j'ai perdu la confiance de plusieurs, il est vrai que mes affaires pécuniaires sont dans un triste état, il est vrai que l'avenir est pas mal sombre, il est vrai que j'aurai pu mieux faire, il vrai que pour gagner tout juste mon pain j'ai perdu du temps, il est vrai que mes études sont elles-mêmes dans un état assez triste et désespérant, et qu'il me manque plus, infiniment plus que je n'ai. Mais cela s'appelle-t-il baisser et cela s'appelle-t-il ne rien faire ?
(...) Ce serait donc un malentendu si tu persistais à croire que, par exemple, maintenant je serais moins chaleureux pour Rembrandt ou Millet ou Delacroix ou qui ou quoi que ce soit, car c'est le contraire, seulement, voyez-vous, il y a plusieurs choses qu'il s'agit de croire ou d'aimer, il y a du Rembrandt dans Shakespeare et du Corrège en Michelet, et du Delacroix dans V. Hugo et puis il y a du Rembrandt dans l'Evangile et de l'Evangile dans Rembrandt (...). 
Si maintenant tu peux le pardonner à homme d'approfondir les tableaux, admets aussi que l'amour des livres est aussi sacré que celui de Rembrandt, et même, je pense, que les deux se complètent.
(...) Mon Dieu, comme cela est beau Shakespeare. Qui est mystérieux comme lui ? Sa parole et sa manière de faire équivaut bien tel pinceau frémissant de fièvre et d'émotions. Mais il faut apprendre à lire, comme on doit apprendre à voir et apprendre à vivre.
Donc tu ne dois pas penser que je renie ici ou cela, je suis une espèce de fidèle dans mon infidélité et quoi qu'étant changé, je suis le même et mon tourment n'est autre que ceci : à quoi pourrais-je être bon, ne pourrais-je pas servir et être utile en quelque sorte, comment pourrai-je en savoir plus long et approfondir tel ou tel sujet ? Vois-tu cela me tourment continuellement, et puis on se sent prisonnier dans la gêne, exclu de participer à telle ou telle oeuvre et telles et telles choses nécessaires sont hors de la portée. A cause de cela, on n'est pas sans mélancolie, puis on sent des vides là où pourraient être amitiés et hautes  et sérieuses affections, et on sent le terrible découragement ronger à l'énergie morale même, et la fatalité semble pouvoir mettre barrière aux instincts d'affection et une marée de dégoût qui vous monte. Et puis on dit : Jusqu'à quand, mon Dieu ?

(...) Je t'écris un peu au hasard ce qui me vient dans ma plume, j'en serais bien content si en quelques sortes  tu pourrais voir en moi autre chose qu'une espèce de fainéant.
(...) Il y a celui qui est fainéant par paresse et lâcheté de caractère, par la bassesse de sa nature, tu peux si tu juges bon me prendre pour un tel.
Puis il y a l'autre fainéant, le fainéant bien malgré lui, qui est rongé intérieurement par un grand désir d'action, qui ne fait rien parce qu'il est dans l'impossibilité de rien faire, puisqu'il est comme en prison dans quelque chose, parce qu'il n'a pas ce qu'il faudrait pour être productif, parce que la fatalité des circonstances le réduit à ce point ; un tel ne sait pas toujours lui-même ce qu'il pourrait faire, mais il le sent pas instinct ; pourtant je suis bon à quelque chose, je me sens une raison d'être, je sais que je pourrais être un tout autre homme. A quoi pourrais-je être utile, à quoi pourrais-je servir, il y a quelque chose au dedans de moi, qu'est-ce que c'est donc ?
C'est un tout autre fainéant, tu peux si tu juges bien me prendre pour un tel.
Un oiseau en cage au printemps sait fortement bien qu'il y a quelque chose à quoi il serait bon, il sent fortement qu'il y a quelque chose à faire, mais il ne peut le faire, qu'est-ce que c'est ? il ne se le rappelle pas bien : puis il a des idées vagues et se dit : "Les autres font leurs nids et font leurs petits et élèvent la couvée", puis il se cogne le crâne contre les barreaux de la cage,  et puis la cage reste-là et l'oiseau est fou de douleur.
"Voilà un fainéant" dit un autre oiseau qui passe, celui-là est une espèce de rentier. Pourtant le prisonnier vit et ne meurt pas, rien ne paraît en dehors de ce qui se passe en dedans, il se porte bien, il est plus ou moins gai au rayon de soleil. Mais vient la saison des migrations. Accès de mélancolie -  "mais" disent les enfants qui le soignent dans sa cage, "il a pourtant tout ce qui lui faut" mais de regarder au dehors le ciel tout gonflé, chargé d'orage et de sentir la révolte contre la fatalité en dedans de soi ? "Je suis en cage", "je suis en cage, et il ne me manque donc rien, imbéciles." "j'ai tout ce qu'il me faut moi." "Ah de grâce la liberté, être un oiseau comme les autres oiseaux."
Tel homme fainéant ressemble à tel oiseau fainéant.
Et les hommes sont souvent dans l'impossibilité de rien faire, prisonnier dans je ne sais quelle cage horrible, horrible, très horrible.
Il y a aussi, je le sais, la délivrance, la délivrance tardive. Une réputation gâtée à tort ou à raison, la gêne, la fatalité des circonstances, le malheur, cela fait des prisonniers.
On ne saurait toujours dire ce que c'est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterrer, mais on sent pourtant je ne sais quelles barres, quelles grilles, des murs."


-La Haye, avril 1882

"J'espère bien, frère, que d'ici quelques années, et même maintenant déjà, tu verras petit à petit des choses de ma main qui te donneront quelque satisfaction des sacrifices que tu as consentis."

"J'espère, mon vieux, en travaillant beaucoup, faire un jour quelque chose de bon. Je n'y suis pas encore arrivé, mais je ne lâche pas la proie, je me débats pour l'atteindre, je voudrais réaliser quelque chose de sérieux, quelque chose de frais,  où il y ait une âme !
En avant, en avant."






Extraits concernant la description d'un paysage :


-La Haye, avril 1882

"Je me suis occupé hier soir d'un terrain boisé un peu en pente couvert de feuilles de hêtres vermoulues et sèches. Le sol était d'un rouge-brun tantôt plus clair et tantôt plus sombre, à cause, plus encore des ombres portées des arbres qui y jetaient des lignes, tantôt plus faibles, tantôt plus fortes, à moitié effacées. Il s'agissait, et j'ai constaté que c'était fort difficile, d'obtenir la profondeur du coloris, l'énorme force et la fermeté de ce terrain, et pourtant ce n'est qu'en peignant que je me suis rendu seulement compte combien il y avait encore de clarté dans cette obscurité. Il s'agit de conserver la clarté et de conserver en même temps l'ardeur et la profondeur de cette teinte riche.
Car on ne peut imaginer un tapis aussi admirable, que ce brun-rouge profond dans l'ardeur d'un soleil de crépuscule d'automne tempéré par les branches.
De ce sol surgissent de jeunes hêtres qui prennent de la lumière d'un côté, y sont d'un vert étincelant, et le côté ombré de ces troncs est d'un vert noir, chaud et puissant.
Le bonnet blanc d'une femme qui se baisse pour saisir une brindille sèche contraste tout à coup avec le rouge-brun profond du sol. Une jupe prend de la lumière - une ombre portée tombe - une silhouette sombre d'un homme se dresse au-dessus du taillis. Un bonnet blanc, un capuchon, une épaule, un buste de femme se profile contre le ciel. Ces figures, elles sont grandes et pleines de poésie, elles apparaissent dans le crépuscule d'une ombre profonde, comme "d'énormes terres cuites" en formation dans un atelier."


-Amsterdam, septembre-novembre 1883

"Notre entrée dans le village fut tellement belle. Les toits de mousse immenses des maisons, des écuries, des étables, des granges.
Ici les habitations sont très grandes parmi des chênes d'un bronze superbe. Dans la mousse, des tons d'un vert-or, sur le sol, d'un sombre lilas-gris tirant sur le rouge, le bleu, ou le jaune, des tons d'une pureté inexprimable dans le vert des petits champs de blé, des tons noirs sur les troncs humides contrastant avec la pluie d'or des feuilles d'automne, tournoyantes et bruissantes qui, comme des perruques défaites sur lesquelles on aurait soufflé, pendaient aux branches des peupliers, des bouleaux, des tilleuls, des pommiers, à peine attachées et laissant même passer la lumière du ciel. 
Un ciel sans aucune tache, lumineux, pas blanc, mais d'un lylas défiant l'analyse,  du blanc dans lequel on voit courir, du rouge, du bleu, du jaune, un ciel qui reflète tout et que l'on sent partout au-dessus de soi, qui est vaporeux et s'accorde avec la légère brume d'au-dessous. (...) Je passai près d'une petite église (...) il y avait un berger avec un troupeau de moutons près de la haie. (...) Je vis alors des laboureurs très occupés - une charrette de sable, des bergers, des hommes travaillant à la route, des tombereaux à engrais. Je dessinai dans une petite auberge au bord de la route une petite vieille occupée à son rouet, un petit personnage noir  comme sorti d'un conte de fées, - petit personnage noir devant une fenêtre claire, par laquelle on voyait le ciel clair et un sentier à travers le vert exquis des champs et quelques oie qui becquetaient de l'herbe.
Quand ensuite le crépuscule tomba, représente-toi le silence, la paix de cet instant. Représente-toi à cet instant une petite allée de hauts peupliers avec leurs feuilles d'automne, représente-toi un large chemin de boue, entièrement de boue noire avec à droite la bruyère à l'infini, à gauche la bruyère à l'infini, les noires silhouettes triangulaires de quelques chaumières en mottes d'herbe à travers desquelles luit la lumière rouge du feu, -quelques flaques d'une eau jaunâtre et sale qui reflètent le ciel, dans lesquelles pourrissent des troncs de tourbe boue (...). Et parmi cet amas de boue, un personnage hirsute, le berger, une troupe de choses en forme d’œuf, mi-laine, mi-boue qui se bousculent en masse, se pressent, - le troupeau.
Tu le vois arriver - tu restes au milieu - tu te retournes et le suis. Il avance difficilement et de mauvais grè sur le chemin boueux. Mais voilà dans le lointain la ferme, quelques toits de mousse et des toits de paille et de tourbe entre les peupliers.
La bergère aussi est une silhouette presque triangulaire, toute sombre. La porte est large ouverte, derrière, par les interstices des planches, luit encore la clarté du ciel.
Toute la caravane de laine et de boue disparaît en masse dans cette caverne, une fois à l'intérieur, le berger et une femme tenant une lanterne referment la porte hermétiquement.
Le retour du troupeau dans le crépuscule est le final de la symphonie que j'ai entendue hier.
Ce jour se passa comme un rêve, j'ai été tellement plongé toute la journée dans cette musique poignante que j'en avais littéralement oublié le boire et le manger (...). Le jour avait fui et, depuis l'aube jusqu'au crépuscule, ou plutôt de l'une à l'autre nuit, je m'étais perdu dans cette symphonie."




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-Art, "Madame Van Gogh" , pièce de théâtre (à venir)