Pages vagabondes
Au fil des lectures, quelques uns de mes grands voyages...
Il est des livres qui, une fois fermés, continuent de vous susurrer leur mélodie. Des personnages qui, par delà les mots, continuent de vous habiter... C'est de ceux-là dont je veux parler.
François Cheng, DE L'ÂME, éd.Albin Michel, 2016
Essai philosophique, méditation, texte épistolaire, réflexion sur l'Âme
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La correspondance, imaginaire ou réelle, avec une amie mystérieuse, donne l'occasion à François Cheng, à travers un va-et-vient intellectuel entre son vécu et son ressenti, certaines pensées philosophiques, certaines pensées religieuses, de nous parler de l'âme, part immatérielle mais tellement essentielle de l'humanité.
*Première lettre :
"Chère amie,
Lorsque j'ai reçu votre première lettre, je vous ai répondu immédiatement. Avoir de vos nouvelles plus de trente après m'a procuré une telle émotion que ma réaction ne pouvait être qu'un cri instantané.
Votre deuxième lettre, que j'ai sous les yeux, je l'ai gardée longtemps avec moi, c'est seulement aujourd'hui que je tente de vous donner une réponse. La raison de ce retard, vous l'avez sans doute devinée, puisque votre missive contient une singulière injonction : [...] "Parlez-moi de l'âme".
La nature qui émeut :
"L'univers, immensément là, se montre un instant, miraculeusement émouvant ; et quelqu'un perdu là, au sein de l'éternité, un instant, l'a vu et s'est ému. Tout cela relève, je le sais, de l'âme."
Âme du monde et âme humaine liées par la quête du Beau :
"Ne voyons-nous pas que dès l'origine, le désir de vie s'accompagne du désir de beau, prime signal de sens et de valeur ? Il y a l'âme du monde qui aspire à la beauté, il y a l'âme humaine qui y répond, par la création artistique à multiples facettes, par la beauté intérieure propre à une âme aimante et aimantante - beauté du regard, du geste, de la donation, qui porte le beau nom de "sainteté" ".
L'Âme et le Souffle primordial indien :
"J'écris le mot "âme", je le prononce en moi-même, et je respire une bouffée d'air frais. Par association phonique, j'entends Aum, mot par lequel la pensée indienne désigne le Souffle primordial. Instantanément, je me sens relié à ce Désir initial par lequel l'univers est advenu, je retrouve au plus profond de mon être quelque chose que s'était révélé à moi, et que j'avais depuis longtemps égaré, cet intime sentiment d'une authentique unicité et d'une possible unité".
*Deuxième lettre :
Le regard, siège de l'âme :
"Dans la vie courante, l'âme d'une personne transparaît dans son regard et s'exprime par sa voix. Deux organes, les yeux et la bouche, qui se concentrent dans un visage, lequel constitue le mystère incarné de tout être humain. Lorsqu'on regarde un artiste faire un portrait, on voit qu'il commence par dessiner un ensemble de contours, pour que le visage "prenne chair" dans un espace. Vient le moment magique où, au moyen de quelques traits, il fait apparaître les yeux. Alors une percée se fait, et on plonge dans une profondeur insaisissable. Ce que les deux perles reflètent et diffusent est un véritable monde comparable à un ciel marin de Bretagne, inépuisable jeu d'ombre et de lumière. S'y joue un secret sans cesse révélé qui dépasse la dimension de la chair, au sens organique du mot".
L'Amour :
"Plus tard encore, de par mon expérience heureuse ou douloureuse restituée par ma mémoire, j'apprendrai qu'au dessus du niveau instinctif du vouloir-vivre se vit chez les humains un désir d'être qui les incite à rejoindre le Désir initial grâce auquel l'univers est advenu. Ce désir d'être se nourrit de tout ce qui fait le fondement de notre aspiration : l'irrépressible besoin de sensations, d'émotions, de réceptions, de donations et de communion - qu'en réalité un seul mot est capable d'englober : amour - qui a le don de nous entraîner dans un processus de transformation et de transfiguration".
L'expérience du mal, à travers la guerre sino japonnaise :
"Comment oublier d'autres nuits de lune vécues durant ces années initiales - années d'initiation - où mon âme reçut d'autres empreintes indélébiles qui contribuèrent à la rendre définitivement spécifique. Nous sommes en plein exode dans la campagne chinoise, poursuivis par l'épouvante née des scènes d'atrocités commises par les envahisseurs. [...] Contrastant avec l'angoisse humaine, la nature suit son cours, imperturbable, sereine. L'avons-nous jamais écoutée aussi intensément que cette nuit-là ? [...] Tout près de nous, un enfant a la tête atteinte par un éclat de bombe. Un bref cri suivi de la longue lamentation de sa mère. Ô toi, mère tenant dans tes bras l'enfant mort ! Ton image peut-elle à jamais s'estomper ! Je penserai à toi devant toutes les Pietà qu'il me sera donné de voir tout au long de ma vie...
L'âme qui reçut tout cela n'oublia plus. Elle sut, cette nuit-là, qu'elle aurait à lutter contre quelque chose de plus que la souffrance : le mal. Un mal qui est enraciné en l'homme, donc en elle-même".
Âme et unicité :
"Toute d'une pièce, indivisible, irréductible, irremplaçable, absorbant en effet les dons du corps et de l'esprit, donc pleinement incarnée, elle est la marque de l'unicité de chacun de nous et, par là, de la vraie dignité de chacun de nous. Elle se révèle l'unique don incarné que chacun de nous puisse laisser".
*Troisième lettre :
Différencier l'âme de l'esprit :
"L'âme est en nous ce qui nous permet de désirer, de ressentir, de nous émouvoir, de résonner, de conserver mémoire de toute part, , même enfouie, même inconsciente de notre vécu et, par-dessus tout, de communier par affect ou par amour ; songeant aux trois puissances supérieures de l'âme reconnues par Augustin, à savoir la mémoire, l'intelligence et la volonté, j'avancerais pour ma part le désir, la mémoire et l'intelligence du cœur."
"L'esprit de chaque être, pour personnel qu'il soit, a un caractère plus général. Fondé sur le langage, il implique un apprentissage, une "formation", un acquis. Son développement est lié à un environnement culturel [...].
L'âme, elle, a quelque chose d'originel, de natif, comportant une dimension inconsciente, insondable pour ainsi dire, qui la relie au mystère même qui à l'origine avait présidé à l'avènement de l'univers vivant. Si l'esprit aide le sujet à prendre conscience de la réalité de son âme, celle-ci recèle un état qui se situe en deçà - à moins que ce ne soit au-delà - du langage. Constituant la part la plus intime, la plus secrète, la plus inexprimable et, dans le même temps, la plus vitale de chaque être, absolument spécifique à lui, elle demeure en lui dès-avant sa naissance, cela jusqu'à son dernier souffle, entité irréductible et surtout irremplaçable".
"La contradiction peut exister entre corps et âme, entre corps et esprit. Mais le jeu dialectique majeur, parce que fécond, se joue entre âme et esprit. Ce qui est en jeu est toute une série de rapports entre le particulier et le général, entre l'intérieur et l'extérieur, entre l'affectif et le rationnel, entre la passion et la raison, entre le besoin de l'imaginaire et l'exigence du réel, entre l'inexprimable et l'exprimé, entre la mémoire enfouie et le présent dominé, entre l'intuition de l'infini et la conscience de la finitude..."
Une tentative de définition :
"L'unicité de l'être, cette vérité universelle, s’affirme de façon éclatante chez la personne humaine, et c'est son âme qui en est l'incarnation. Non un attribut, ni une faculté : unie à un corps et l'animant, elle est la personne même".
"L'âme est la marque indélébile de l'unicité de chaque personne humaine".
"Disons qu'au niveau de l'individu, l'esprit est grand et l'âme essentielle".
Une réalité !
"En toute âme humaine cohabitent ange et démon".
*Quatrième lettre :
Encore la dualité "esprit - âme" :
"La vraie vie ne se limite pas au savoir portant sur le comment des choses, savoirs dont le mérite est certain, elle est dans le désir même que chacun porte à la Vie, désir d'une vie ouverte en communion avec d'autres vies, dans une commune Présence où tout fait signe, tout prend sens. Si le temps doit venir où un dieu créera un nouvel ordre de vie, c'est avec les âmes gardant faim et soif de la vraie vie qu'il le fera".
Etre à l'écoute de notre âme :
"Lorsque le silence se fait, c'est alors qu'on entend chaque son en son essence. Apprenons donc à ne pas nous étourdir de paroles vaines à longueur de jour, à ne pas céder au bruit du monde. Apprenons à entendre la basse continue ponctuant le chant natif qui est en nous, qui gît au tréfonds de l'âme. Cette âme capable de résonner avec l'Âme universelle, peut nous étonner par sa vastitude insoupçonnée. Savoir qu'on a une âme ou l'ignorer ne revient pas au même. Savoir qu'on a une âme c'est porter une attention éveillée aux trésors qui peuvent s'offrir dans la grisaille des jours, laquelle s’exerce à tout ensevelir".
*Cinquième lettre :
De l'art à l'âme :
"En un éclair je comprends : la beauté de l'univers est là en permanence ; chaque âme peut la capter pour en faire un tableau. La création humaine prolonge ainsi la Création tout court".
"J'ai évoqué les œuvres de Vinci célébrant la beauté du corps, je devrais me rappeler un autre moment de communion au Louvre devant son tableau "La Vierge, l'Enfant Jésus et Sainte Anne" qui, lui, fait vivre la beauté de l'âme. De composition à la fois verticale et circulaire, un ordre de transmission s'incarne devant nous, ayant pour force motrice l'amour maternel et l'amour du prochain. Depuis le haut vers le bas, de Sainte Anne à Sainte Marie, de Sainte Marie à Jésus, de Jésus au petit agneau avec qui il joue, chacun a un geste de donation et de protection, ouvrant par là un espace empli de tendresse et de crainte, de fragilité et de résolution".
"Les œuvres d'art sont les figures parlantes de l'univers sensible intériorisées par une âme humaine et recréées par elle au moyen de l'esprit".
La noirceur de l'âme face à la bonté :
"Il m'est donné de comprendre que la vraie bonté ne se réduit pas à quelques bons sentiments ou sympathies de circonstances, encore moins à une sorte d'angélisme naïf ou bonasse. Elle est d'une extrême exigence. Parce que le mal est dans le monde sous toutes ses formes, le plus terrifiant étant celui que les hommes infligent aux autres hommes. L'homme, cet être doué d'intelligence et de liberté, est "capable de tout". Beaucoup d'âmes sont tendues vers l'élévation, sachant que là réside la vraie liberté. A l'autre bout de la chaîne, beaucoup d'autres, aveuglées par différents désirs, s'enfoncent dans la noirceur, d'une férocité et d'une cruauté sans borne. Ceux qui s'engagent dans la bonté auront à affronter les épreuves, souvent au prix de leur vie. Les chercheurs du vrai et du beau savent que sur la Voie, la souffrance est un passage obligé par lequel on peut atteindre la lumière".
Unicité et universalité :
"[...] le fait que chaque être est unique ne l'isole nullement dans un écrin exceptionnel. Un être ne saurait être unique si les autres ne le sont pas. L'être en question ne serait alors qu'un échantillon bizarre. L'unicité de chacun implique qu'elle est un fait universel. Force nous est de constater ce paradoxe : l'unicité a à voir avec l'universalité. Un paradoxe qui n'en est pas un, au contraire, il est dans la logique des choses, car plus on est unique soi-même, plus on doit avoir le sens de l'autre en tant qu'unicité, et plus on est capable d'accorder à l'autre respect et valeur. C'est même là la base à partir de laquelle naît la possibilité de l'amour".
Beauté de la nature :
"A Paris, ma fenêtre donne sur un jardinet adossé au parc voisin dont la frondaison est majestueuse. Ce jardinet a pour âme un tilleul. Grâce à la pluie abondante au printemps, l'arbre atteint quand vient l'été, une forme de plénitude inouïe. Les amis qui passent chez moi, poussent un "oh" d'émerveillement, et surtout d'étonnement. Comment cela est-il possible ? Comment se fait-il que la terre, qui venait du Chaos, ait généré un arbre comme celui-là, en son ovale parfait, composé d'innombrables branches, rameaux, feuilles et fleurs dont le foisonnement et le frissonnement, loin de se répandre en désordre, obéissent à un constant souci d'entente et d'harmonie, faisant de lui une figure emblématique de beauté ? Comment ce tronc droit, apparemment modeste, a-t-il pu porter, calme et confiant, cette magnifique corolle de feuillage, pleine de noblesse, d'une gloire presque trop écrasante pour lui ? Il a fallu qu'à partir de lui, chaque branche croisse et respire selon sa poussée interne, tout en ayant souci d'orienter sa courbe vers un centre, dont la force centripète assure à chaque instant à l'ensemble des branches une juste répartition d'air, de lumière et de sève. Une présence organique, faite de frémissante interaction, s'affirme là. Pour peu que passe une brise, la voilà qui entre dans sa rythmique, opérant une sûre brisure dans l'espace, un Ouvert où le fini et l'infini sont en perpétuelles épousailles. [...]
Le lien entre l'arbre et les oiseaux semble naturel. Mais l'alliance de l'arbre avec les hommes est-elle assez prise en compte par nous ? Sommes-nous conscients que nous ne pouvons trouver dans la nature compagnon plus fiable et plus durable ? Cet être "debout" comme nous, qui depuis les profondeurs du sol tend résolument vers le haut, nous rappelle que notre être tient tout autant de la terre que du ciel."
"Sur le haut mont dénudé par le vent, une fleur sauvage nous salue et voilà que nous tombons à genoux de reconnaissance. Ici notre âme nous invite à consentir au mystère".
*Sixième lettre :
Cette lettre est consacrée à la pensée philosophique de Simone Weil (1909-1943).
*Septième lettre :
L'âme par-delà le corps et l'esprit :
"A la fin, il reste l'âme. En chaque être, le corps peut connaître la déchéance et l'esprit la déficience. Demeure cette entité irréductible, palpitant là depuis toujours, qui est la marque de son unicité. A moins d'être entièrement submergée, par sa propre part de pulsions destructrices, l'âme est reliée au courant de vie en devenir - la Voie-, parce qu'elle relève du Souffle originel qui est le principe de vie même. [...] A la fin il reste l'âme. Je n'oublie pas les trois ordres de Pascal que je fais miens. Dans l'indispensable triade corps-esprit-âme, je reconnais pleinement le rôle de base du corps et le rôle central de l'esprit. Mais du point de vue du destin, encore une fois, c'est l'âme qui prime ; elle qui est sa part la plus personnelle, donc la plus précieuse, l'état suprême de son être en quelque sorte. C'est à partir de cet état que chaque être est à même d'entrer en communion avec l'âme de l'univers."
Cerner, délimiter l'âme, est-ce possible ?
"Terreau des désirs et de la mémoire, l'âme est à mes yeux un mélange d'évidence et de mystère, d'une surprenante simplicité bien qu'en même temps d'une complexité effarante [...]."
"Et je constate que sa vaste géographie, aux confins flous, est impossible à délimiter. De même, ses profondeurs, constituées de multiples strates conscientes ou inconscientes, dépassent la capacité d'une sonde, aussi subtile fût-elle, qui serait fabriquée par nous-mêmes. Pourtant se déposent en elle un ensemble de traces, d'empreintes, de sillons, de sillages [...]."
Désir de vie et élan :
"Au bout de tout, voici ce que j'ai saisi : la vraie vie n'est pas seulement ce qui a été donné comme existence ; elle est dans le désir même de vie. Ce désir et cet élan étaient présents au premier jour de l'univers. Au niveau de chaque être cependant, ils sont fondés sur ce que son âme - par-delà les épreuves, les souffrances, les chagrins, les effrois, les blessures reçues ou infligées aux autres - aura préservé de sensations éprouvées, d'émotions vécues, d'inlassables aspirations à un au-delà de soi, de soifs et de faims aussi infinies que le besoin sans borne d'amour et de tendresse".
De vous à moi, de moi à vous...
Humilité, sagesse, pudeur et tant de conviction pour nous parler du "Souffle primordial". Votre élan vivant, unique et universel rayonne et me touche. Comme j'aimerais me promener dans votre "paysage intérieur", le temps d'une rencontre et éprouver votre beauté d'âme !
Extraits :
"Chère amie,
Lorsque j'ai reçu votre première lettre, je vous ai répondu immédiatement. Avoir de vos nouvelles plus de trente après m'a procuré une telle émotion que ma réaction ne pouvait être qu'un cri instantané.
Votre deuxième lettre, que j'ai sous les yeux, je l'ai gardée longtemps avec moi, c'est seulement aujourd'hui que je tente de vous donner une réponse. La raison de ce retard, vous l'avez sans doute devinée, puisque votre missive contient une singulière injonction : [...] "Parlez-moi de l'âme".
L'âme face au seul duo reconnu du corps et de l'esprit :
"Où sommes-nous, en effet. En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une "terreur" intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien. Elle tente d'oblitérer, au nom de l'esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme - considérée comme inférieure ou obscurantiste - afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît".
La nature qui émeut :
"L'univers, immensément là, se montre un instant, miraculeusement émouvant ; et quelqu'un perdu là, au sein de l'éternité, un instant, l'a vu et s'est ému. Tout cela relève, je le sais, de l'âme."
Âme du monde et âme humaine liées par la quête du Beau :
"Ne voyons-nous pas que dès l'origine, le désir de vie s'accompagne du désir de beau, prime signal de sens et de valeur ? Il y a l'âme du monde qui aspire à la beauté, il y a l'âme humaine qui y répond, par la création artistique à multiples facettes, par la beauté intérieure propre à une âme aimante et aimantante - beauté du regard, du geste, de la donation, qui porte le beau nom de "sainteté" ".
L'Âme et le Souffle primordial indien :
"J'écris le mot "âme", je le prononce en moi-même, et je respire une bouffée d'air frais. Par association phonique, j'entends Aum, mot par lequel la pensée indienne désigne le Souffle primordial. Instantanément, je me sens relié à ce Désir initial par lequel l'univers est advenu, je retrouve au plus profond de mon être quelque chose que s'était révélé à moi, et que j'avais depuis longtemps égaré, cet intime sentiment d'une authentique unicité et d'une possible unité".
*Deuxième lettre :
Le regard, siège de l'âme :
"Dans la vie courante, l'âme d'une personne transparaît dans son regard et s'exprime par sa voix. Deux organes, les yeux et la bouche, qui se concentrent dans un visage, lequel constitue le mystère incarné de tout être humain. Lorsqu'on regarde un artiste faire un portrait, on voit qu'il commence par dessiner un ensemble de contours, pour que le visage "prenne chair" dans un espace. Vient le moment magique où, au moyen de quelques traits, il fait apparaître les yeux. Alors une percée se fait, et on plonge dans une profondeur insaisissable. Ce que les deux perles reflètent et diffusent est un véritable monde comparable à un ciel marin de Bretagne, inépuisable jeu d'ombre et de lumière. S'y joue un secret sans cesse révélé qui dépasse la dimension de la chair, au sens organique du mot".
L'Amour :
"Plus tard encore, de par mon expérience heureuse ou douloureuse restituée par ma mémoire, j'apprendrai qu'au dessus du niveau instinctif du vouloir-vivre se vit chez les humains un désir d'être qui les incite à rejoindre le Désir initial grâce auquel l'univers est advenu. Ce désir d'être se nourrit de tout ce qui fait le fondement de notre aspiration : l'irrépressible besoin de sensations, d'émotions, de réceptions, de donations et de communion - qu'en réalité un seul mot est capable d'englober : amour - qui a le don de nous entraîner dans un processus de transformation et de transfiguration".
L'expérience du mal, à travers la guerre sino japonnaise :
"Comment oublier d'autres nuits de lune vécues durant ces années initiales - années d'initiation - où mon âme reçut d'autres empreintes indélébiles qui contribuèrent à la rendre définitivement spécifique. Nous sommes en plein exode dans la campagne chinoise, poursuivis par l'épouvante née des scènes d'atrocités commises par les envahisseurs. [...] Contrastant avec l'angoisse humaine, la nature suit son cours, imperturbable, sereine. L'avons-nous jamais écoutée aussi intensément que cette nuit-là ? [...] Tout près de nous, un enfant a la tête atteinte par un éclat de bombe. Un bref cri suivi de la longue lamentation de sa mère. Ô toi, mère tenant dans tes bras l'enfant mort ! Ton image peut-elle à jamais s'estomper ! Je penserai à toi devant toutes les Pietà qu'il me sera donné de voir tout au long de ma vie...
L'âme qui reçut tout cela n'oublia plus. Elle sut, cette nuit-là, qu'elle aurait à lutter contre quelque chose de plus que la souffrance : le mal. Un mal qui est enraciné en l'homme, donc en elle-même".
Âme et unicité :
"Toute d'une pièce, indivisible, irréductible, irremplaçable, absorbant en effet les dons du corps et de l'esprit, donc pleinement incarnée, elle est la marque de l'unicité de chacun de nous et, par là, de la vraie dignité de chacun de nous. Elle se révèle l'unique don incarné que chacun de nous puisse laisser".
*Troisième lettre :
Différencier l'âme de l'esprit :
"L'âme est en nous ce qui nous permet de désirer, de ressentir, de nous émouvoir, de résonner, de conserver mémoire de toute part, , même enfouie, même inconsciente de notre vécu et, par-dessus tout, de communier par affect ou par amour ; songeant aux trois puissances supérieures de l'âme reconnues par Augustin, à savoir la mémoire, l'intelligence et la volonté, j'avancerais pour ma part le désir, la mémoire et l'intelligence du cœur."
"L'esprit de chaque être, pour personnel qu'il soit, a un caractère plus général. Fondé sur le langage, il implique un apprentissage, une "formation", un acquis. Son développement est lié à un environnement culturel [...].
L'âme, elle, a quelque chose d'originel, de natif, comportant une dimension inconsciente, insondable pour ainsi dire, qui la relie au mystère même qui à l'origine avait présidé à l'avènement de l'univers vivant. Si l'esprit aide le sujet à prendre conscience de la réalité de son âme, celle-ci recèle un état qui se situe en deçà - à moins que ce ne soit au-delà - du langage. Constituant la part la plus intime, la plus secrète, la plus inexprimable et, dans le même temps, la plus vitale de chaque être, absolument spécifique à lui, elle demeure en lui dès-avant sa naissance, cela jusqu'à son dernier souffle, entité irréductible et surtout irremplaçable".
"La contradiction peut exister entre corps et âme, entre corps et esprit. Mais le jeu dialectique majeur, parce que fécond, se joue entre âme et esprit. Ce qui est en jeu est toute une série de rapports entre le particulier et le général, entre l'intérieur et l'extérieur, entre l'affectif et le rationnel, entre la passion et la raison, entre le besoin de l'imaginaire et l'exigence du réel, entre l'inexprimable et l'exprimé, entre la mémoire enfouie et le présent dominé, entre l'intuition de l'infini et la conscience de la finitude..."
Une tentative de définition :
"L'unicité de l'être, cette vérité universelle, s’affirme de façon éclatante chez la personne humaine, et c'est son âme qui en est l'incarnation. Non un attribut, ni une faculté : unie à un corps et l'animant, elle est la personne même".
"L'âme est la marque indélébile de l'unicité de chaque personne humaine".
"Disons qu'au niveau de l'individu, l'esprit est grand et l'âme essentielle".
Une réalité !
"En toute âme humaine cohabitent ange et démon".
*Quatrième lettre :
Encore la dualité "esprit - âme" :
"La vraie vie ne se limite pas au savoir portant sur le comment des choses, savoirs dont le mérite est certain, elle est dans le désir même que chacun porte à la Vie, désir d'une vie ouverte en communion avec d'autres vies, dans une commune Présence où tout fait signe, tout prend sens. Si le temps doit venir où un dieu créera un nouvel ordre de vie, c'est avec les âmes gardant faim et soif de la vraie vie qu'il le fera".
Etre à l'écoute de notre âme :
"Lorsque le silence se fait, c'est alors qu'on entend chaque son en son essence. Apprenons donc à ne pas nous étourdir de paroles vaines à longueur de jour, à ne pas céder au bruit du monde. Apprenons à entendre la basse continue ponctuant le chant natif qui est en nous, qui gît au tréfonds de l'âme. Cette âme capable de résonner avec l'Âme universelle, peut nous étonner par sa vastitude insoupçonnée. Savoir qu'on a une âme ou l'ignorer ne revient pas au même. Savoir qu'on a une âme c'est porter une attention éveillée aux trésors qui peuvent s'offrir dans la grisaille des jours, laquelle s’exerce à tout ensevelir".
*Cinquième lettre :
De l'art à l'âme :
"En un éclair je comprends : la beauté de l'univers est là en permanence ; chaque âme peut la capter pour en faire un tableau. La création humaine prolonge ainsi la Création tout court".
"J'ai évoqué les œuvres de Vinci célébrant la beauté du corps, je devrais me rappeler un autre moment de communion au Louvre devant son tableau "La Vierge, l'Enfant Jésus et Sainte Anne" qui, lui, fait vivre la beauté de l'âme. De composition à la fois verticale et circulaire, un ordre de transmission s'incarne devant nous, ayant pour force motrice l'amour maternel et l'amour du prochain. Depuis le haut vers le bas, de Sainte Anne à Sainte Marie, de Sainte Marie à Jésus, de Jésus au petit agneau avec qui il joue, chacun a un geste de donation et de protection, ouvrant par là un espace empli de tendresse et de crainte, de fragilité et de résolution".
"Les œuvres d'art sont les figures parlantes de l'univers sensible intériorisées par une âme humaine et recréées par elle au moyen de l'esprit".
La noirceur de l'âme face à la bonté :
"Il m'est donné de comprendre que la vraie bonté ne se réduit pas à quelques bons sentiments ou sympathies de circonstances, encore moins à une sorte d'angélisme naïf ou bonasse. Elle est d'une extrême exigence. Parce que le mal est dans le monde sous toutes ses formes, le plus terrifiant étant celui que les hommes infligent aux autres hommes. L'homme, cet être doué d'intelligence et de liberté, est "capable de tout". Beaucoup d'âmes sont tendues vers l'élévation, sachant que là réside la vraie liberté. A l'autre bout de la chaîne, beaucoup d'autres, aveuglées par différents désirs, s'enfoncent dans la noirceur, d'une férocité et d'une cruauté sans borne. Ceux qui s'engagent dans la bonté auront à affronter les épreuves, souvent au prix de leur vie. Les chercheurs du vrai et du beau savent que sur la Voie, la souffrance est un passage obligé par lequel on peut atteindre la lumière".
Unicité et universalité :
"[...] le fait que chaque être est unique ne l'isole nullement dans un écrin exceptionnel. Un être ne saurait être unique si les autres ne le sont pas. L'être en question ne serait alors qu'un échantillon bizarre. L'unicité de chacun implique qu'elle est un fait universel. Force nous est de constater ce paradoxe : l'unicité a à voir avec l'universalité. Un paradoxe qui n'en est pas un, au contraire, il est dans la logique des choses, car plus on est unique soi-même, plus on doit avoir le sens de l'autre en tant qu'unicité, et plus on est capable d'accorder à l'autre respect et valeur. C'est même là la base à partir de laquelle naît la possibilité de l'amour".
Beauté de la nature :
"A Paris, ma fenêtre donne sur un jardinet adossé au parc voisin dont la frondaison est majestueuse. Ce jardinet a pour âme un tilleul. Grâce à la pluie abondante au printemps, l'arbre atteint quand vient l'été, une forme de plénitude inouïe. Les amis qui passent chez moi, poussent un "oh" d'émerveillement, et surtout d'étonnement. Comment cela est-il possible ? Comment se fait-il que la terre, qui venait du Chaos, ait généré un arbre comme celui-là, en son ovale parfait, composé d'innombrables branches, rameaux, feuilles et fleurs dont le foisonnement et le frissonnement, loin de se répandre en désordre, obéissent à un constant souci d'entente et d'harmonie, faisant de lui une figure emblématique de beauté ? Comment ce tronc droit, apparemment modeste, a-t-il pu porter, calme et confiant, cette magnifique corolle de feuillage, pleine de noblesse, d'une gloire presque trop écrasante pour lui ? Il a fallu qu'à partir de lui, chaque branche croisse et respire selon sa poussée interne, tout en ayant souci d'orienter sa courbe vers un centre, dont la force centripète assure à chaque instant à l'ensemble des branches une juste répartition d'air, de lumière et de sève. Une présence organique, faite de frémissante interaction, s'affirme là. Pour peu que passe une brise, la voilà qui entre dans sa rythmique, opérant une sûre brisure dans l'espace, un Ouvert où le fini et l'infini sont en perpétuelles épousailles. [...]
Le lien entre l'arbre et les oiseaux semble naturel. Mais l'alliance de l'arbre avec les hommes est-elle assez prise en compte par nous ? Sommes-nous conscients que nous ne pouvons trouver dans la nature compagnon plus fiable et plus durable ? Cet être "debout" comme nous, qui depuis les profondeurs du sol tend résolument vers le haut, nous rappelle que notre être tient tout autant de la terre que du ciel."
"Sur le haut mont dénudé par le vent, une fleur sauvage nous salue et voilà que nous tombons à genoux de reconnaissance. Ici notre âme nous invite à consentir au mystère".
*Sixième lettre :
Cette lettre est consacrée à la pensée philosophique de Simone Weil (1909-1943).
*Septième lettre :
L'âme par-delà le corps et l'esprit :
"A la fin, il reste l'âme. En chaque être, le corps peut connaître la déchéance et l'esprit la déficience. Demeure cette entité irréductible, palpitant là depuis toujours, qui est la marque de son unicité. A moins d'être entièrement submergée, par sa propre part de pulsions destructrices, l'âme est reliée au courant de vie en devenir - la Voie-, parce qu'elle relève du Souffle originel qui est le principe de vie même. [...] A la fin il reste l'âme. Je n'oublie pas les trois ordres de Pascal que je fais miens. Dans l'indispensable triade corps-esprit-âme, je reconnais pleinement le rôle de base du corps et le rôle central de l'esprit. Mais du point de vue du destin, encore une fois, c'est l'âme qui prime ; elle qui est sa part la plus personnelle, donc la plus précieuse, l'état suprême de son être en quelque sorte. C'est à partir de cet état que chaque être est à même d'entrer en communion avec l'âme de l'univers."
Cerner, délimiter l'âme, est-ce possible ?
"Terreau des désirs et de la mémoire, l'âme est à mes yeux un mélange d'évidence et de mystère, d'une surprenante simplicité bien qu'en même temps d'une complexité effarante [...]."
"Et je constate que sa vaste géographie, aux confins flous, est impossible à délimiter. De même, ses profondeurs, constituées de multiples strates conscientes ou inconscientes, dépassent la capacité d'une sonde, aussi subtile fût-elle, qui serait fabriquée par nous-mêmes. Pourtant se déposent en elle un ensemble de traces, d'empreintes, de sillons, de sillages [...]."
Désir de vie et élan :
"Au bout de tout, voici ce que j'ai saisi : la vraie vie n'est pas seulement ce qui a été donné comme existence ; elle est dans le désir même de vie. Ce désir et cet élan étaient présents au premier jour de l'univers. Au niveau de chaque être cependant, ils sont fondés sur ce que son âme - par-delà les épreuves, les souffrances, les chagrins, les effrois, les blessures reçues ou infligées aux autres - aura préservé de sensations éprouvées, d'émotions vécues, d'inlassables aspirations à un au-delà de soi, de soifs et de faims aussi infinies que le besoin sans borne d'amour et de tendresse".